Isabelle Bary, Zebraska

L’imagination au pouvoir

Isabelle BARY, Zebras­ka, Luce Wilquin, 2014

bary zebraskaZebras­ka : « le monde qui refuse d’abandonner l’imaginaire au prof­it de la réal­ité ». C’est à cette enseigne que Léa, la grand-mère de Mar­tin (15 ans) lui envoie le réc­it de sa main, offert comme cadeau de Noël en l’an 2049. De quoi décon­cert­er ce garçon pas comme les autres puisqu’il est « classé » HP (Haut Poten­tiel Intel­lectuel). Ce qui fut égale­ment le cas de Thomas, le père de Mar­tin, une autorité énig­ma­tique et indéchiffrable pour son fils. C’est le rap­port de Léa avec l’enfant Thomas, tour­men­té lui aus­si par sa dif­férence qui l’a mis en porte à faux avec le monde extérieur qu’à tra­vers ce réc­it de Léa, Isabelle Bary décline dans son six­ième roman.

Avant que soit inter­v­enue la Grande Bas­cule proclamée en 2022 et qui allait enray­er les proces­sus menant inévitable­ment à une crise mon­di­ale sans précé­dent et à plus longue échéance à la dis­pari­tion de l’espèce humaine. L’ère des bureau­crates et des théoriciens allait faire place à celle de l’imagination et de la créa­tiv­ité, conçue par des esprits pour qui l’intelligence n’était légitime qu’à con­di­tion de met­tre en œuvre le plus effi­cace­ment ces deux sources de vie. Et de favoris­er l’adaptation aux change­ments néces­saires dont elles ouvraient la voie. C’est dans ce sens, comme Mar­tin le décou­vre, que la « dif­férence » de Thomas aurait joué un rôle essen­tiel dans l’avènement de cette Grande Bas­cule.

En alter­nant les pro­pos de Mar­tin avec le réc­it de Léa, Isabelle Bary, au-delà de ces salu­bres et très actuels con­stats, tisse à tra­vers le quo­ti­di­en une analyse péné­trante, tout en finesse et tein­tée d’humour, voire d’autodérision, sur les rap­ports par­fois épineux entre les par­ents et ces enfants doués de fac­ultés hors normes, éprou­vés par leur pro­pre dif­férence. Plaidoy­er pour l’imagination, Zebras­ka est aus­si une défense et illus­tra­tion bien­v­enue de la néces­saire péren­nité du livre.

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°183 (2014)