Bibliothèque d’écrivain : chez Werner Lambersy

werner lambersy

Wern­er Lam­ber­sy

Tant physique que men­tale, la bib­lio­thèque de Wern­er Lam­ber­sy pour­rait se lire comme un corps à la fois énergique et souf­frant, dans la colère de l’écri­t­ure. Dans son apparte­ment du dix-huitième arrondisse­ment ou il nous reçoit, il emprunte quelques pistes du chemin qu’il s’est tracé seul par­mi les innom­brables ren­con­tres qu’il a pu faire. Une bib­lio­thèque comme livre sans cesse recom­mencé, dans le rit­uel de l’écrit, où, « sur le silence, reposent les fon­da­tions d’un chant ». Un souf­fle ances­tral qui sif­flerait entre les rayons de sa bib­lio­thèque…

« Que voulez-vous qu’on fasse
Avec des livres ?[1]
 »

Le Car­net et les Instants : Vos pre­miers sou­venirs de lecteur sont-ils liés à la matéri­al­ité du livre, un type de papi­er ou d’il­lus­tra­tion, une odeur éventuelle­ment ?
Wern­er Lam­ber­sy
: Mes pre­miers livres sont ceux que j’ai reçus à l’é­cole dans la col­lec­tion Nel­son. Je me sou­viens d’au­teurs comme Erck­mann-Cha­tri­an ou Lon­don que je lisais avec plaisir. On rece­vait aus­si des livres de Jules Verne dans les fameux car­ton­nages Het­zel qui sont devenus aujour­d’hui des objets de col­lec­tion. Immé­di­ate­ment, j’ai sen­ti que l’ob­jet livre m’at­ti­rait. Très vite, on en arrive à dévelop­per un cer­tain esprit de col­lec­tion, ce que les édi­teurs ont très bien com­pris d’ailleurs. Avec le livre, j’ai décou­vert un aspect esthé­tique mais aus­si une matière com­pacte faite d’un papi­er bien dif­férent de celui du jour­nal par exem­ple et que je pou­vais emporter facile­ment avec moi. Comme j’é­tais fils unique et assez soli­taire, la lec­ture était indis­pens­able. C’est là que j’ai appris à dis­cern­er ce qu’on croit être la vérité ou le men­songe. La dif­férence entre un sou­venir vécu ou racon­té, entre un mythe, une légende, un rit­uel, etc. Tout vient de là. Entr­er dans un rit­uel, c’est rétablir un temps à soi. C’est un temps choisi. Quand le con­texte dans lequel je vivais deve­nait dif­fi­cile à sup­port­er[2], je pou­vais choisir de réin­té­gr­er le rit­uel de la lec­ture.

Y avait-il une bib­lio­thèque famil­iale dans laque­lle vous pou­viez puis­er vos lec­tures ?
Il n’y avait pas de bib­lio­thèque famil­iale tout sim­ple­ment parce qu’il n’y avait pas de famille ! Entre 1945 et 1962, j’ai dû démé­nag­er dix-sept fois. Je n’ai donc pas, comme dit Bachelard, de « mémoire de gre­nier ». Peut-être juste quelques réminis­cences de la cave à vins de mon père, mais c’est une autre his­toire ! (Rires.) Donc, il n’y avait pas de livres et mon beau-père n’é­tait pas du tout un lecteur. Il a d’ailleurs peut-être déclenché, sans le savoir, mon envie d’écrire, par réac­tion, par bravade. Il était tout à fait étranger à la poésie, à l’écri­t­ure et je voulais, d’une cer­taine manière, lui mon­tr­er ce que cela sig­nifi­ait pour moi. À ce moment-là, vers douze ou treize ans, je n’avais d’autre façon de m’ex­primer que par l’écrit ou la colère. Hen­ry Bauchau m’a dit un jour que mon écri­t­ure, c’é­tait de la colère à l’é­tat pur !

À cet âge-là, quelles sont les auteurs que vous décou­vrez ?
Au col­lège des jésuites de Saint-Michel, la lec­ture était mon refuge. J’y étais de six heures du matin à l’é­tude de six heures du soir. J’avais donc des moments de lib­erté et c’est là que j’ai appris à goûter la lit­téra­ture. D’abord la décou­verte d’Homère, essen­tielle ! J’ai immé­di­ate­ment sen­ti que c’é­tait pour moi le début de tout ! C’est ce que je voulais enten­dre, c’é­tait un monde où je pou­vais enfin vivre. Ensuite, je lirai beau­coup de clas­siques, Sénèque, Lucrèce. Comme les jésuites sont extrême­ment forts pour fab­ri­quer de mau­vais croy­ants (rires), j’ai pu lire les bons auteurs non expurgés comme Horace par exem­ple. C’est au col­lège aus­si que j’ai décou­vert les pre­miers poèmes d’Elu­ard, les poètes les plus récents de l’époque même s’ils n’é­taient pas catholiques. Sur le con­seil d’un ami, je lirai avec un immense plaisir Poe dans les tra­duc­tions de Baude­laire et de Gide. Et puis enfin, c’é­tait aus­si le moment de la paru­tion des pre­miers livres de poche et des auteurs améri­cains, Lewis, Hem­ing­way, Faulkn­er, etc. Para­doxale­ment, je peux dire que je suis un enfant de cette lit­téra­ture améri­caine des années trente. Au col­lège, les grands auteurs français comme Hugo, Vigny ou Lamar­tine ne m’avaient pas du tout accroché. Par con­tre, après, je bifur­querai rapi­de­ment vers la beat gen­er­a­tion, Fer­linghet­ti, Gins­berg et les autres. Deux poètes seront une révéla­tion pour moi vers dix-neuf ans, E.E. Cum­mings et surtout Ezra Pound. On n’a pas encore tiré toutes les leçons de ce dernier. C’est un défricheur ! C’est grâce à lui que je décou­vre ensuite James Joyce et T.S. Eliot. Pound, on le sait, a été mis au ran­cart à cause de ses posi­tions anti­sémites qu’il a bien regret­tées par la suite. Il l’a d’ailleurs dit à Gins­berg à la fin de sa vie : « Je suis vic­time de ma con­ner­ie de petit provin­cial améri­cain parce que, dans le vil­lage où j’ai gran­di, les seuls qui avaient du pognon, c’é­tait les juifs ! » C’est pour cela que dans mon livre La toi­lette du mort[3] où je racon­te la mort de mon père, j’ai ajouté celle de Pound parce que lui, il s’est ren­du compte de son erreur tan­dis que mon père n’a jamais renié ses idées et qu’il est mort nazi, sûr d’avoir eu rai­son !

Vous décou­vrirez plus tard chez votre père une bib­lio­thèque ?
Oui, à la fin de mes human­ités, quand je com­mence à revoir mon père, je décou­vre chez lui une véri­ta­ble bib­lio­thèque, bien rangée. Comme tout auto­di­dacte qui se  respecte, il pos­sé­dait les grands noms de la lit­téra­ture française, Balzac, Voltaire, Zola, etc. Mais aus­si Gœthe, Niet­zsche, Mul­tat­uli, De Coster, tout cela dans plusieurs langues puisqu’il en par­lait sept ! À côté, il avait aus­si de la lit­téra­ture anti­sémite. Le pire côtoy­ait le meilleur ! Je vais égale­ment dénich­er à cette époque les poètes alle­mands qui vont me faire forte impres­sion, Celan, Borchert, Benn, Trakl…

« Je suis dans le chant de la bibliothèque mondiale et universelle »

Dans une étude sur votre œuvre[4], J.-L. Poitevin par­le d’une triple géo­gra­phie, à la fois textuelle, réelle et rêvée. Il y fait référence notam­ment aux langues dans lesquelles vous avez baigné, mais aus­si aux dif­férentes cul­tures, fruit de vos nom­breux voy­ages, que vous mêlez dans vos textes. Comme une bib­lio­thèque uni­verselle où la lec­ture infinie engen­dr­erait l’écri­t­ure d’un poème lui-même infi­ni, cyclique, tou­jours recom­mencé.
C’est très vrai. À chaque nou­velle lec­ture, c’est un pan qui se décou­vre. J’ai eu la chance de beau­coup voy­ager et ma bib­lio­thèque, c’est aus­si tout cela, les objets, les pier­res, les bibelots qui ont cha­cun une his­toire et qui en parsè­ment les ray­on­nages. L’Inde fut pour moi l’autre grand choc, vers trente ans. Je vais décou­vrir et ren­con­tr­er, grâce à mon ami Loke­nath Bhat­tacharya qui devien­dra le par­rain de ma fille et qui est décédé aujour­d’hui, tous les poètes indi­ens. Ma ren­con­tre avec la lit­téra­ture sud-améri­caine, je la dois avant tout à ma femme Patri­cia Cas­tex Menier en 1975. Elle sera une ini­ti­atrice et me fera aus­si décou­vrir des poètes con­tem­po­rains comme Jean Mal­rieu ou Bernard Noël. Pour revenir à votre ques­tion, peu importe si ce que je suis en train d’écrire a déjà été écrit. Ce qui compte, c’est le regard qui est le mien sur la chose en train d’être écrite, c’est ma vision qui importe. L’af­faire de ma vie, c’est peut-être le chant en poésie. On revient là à Homère dont je par­lais tout à l’heure. Le chant est tou­jours là mais nous ne l’en­ten­dons plus. Dans mon recueil Archi­tec­ture nuit paru en 1992 aux édi­tions Phi, je réin­tro­duis tous les grands textes anciens que je traduis autrement, de manière plus mod­erne, à ma sauce en quelque sorte. Les poèmes font écho à des textes qui exis­tent ; on peut recon­naître chaque source du poème, du Livre des morts égyp­tien à l’épopée de Gil­gamesh. Autant de textes fon­da­teurs qui irriguent mes mots et dont je fais ma pro­pre mix­ture. Tout cela est un jeu avec le lan­gage, fait de silences et de cita­tions cam­ou­flées. Là, en effet, je suis dans le chant de la bib­lio­thèque mon­di­ale et uni­verselle.

Avant d’en venir à votre bib­lio­thèque physique, je voudrais revenir sur un thème récur­rent dans votre poésie, celui du corps et plus par­ti­c­ulière­ment de la peau ; la peau comme per­méa­bil­ité entre le corps du texte, du livre et le corps du lecteur.
La peau, c’est comme la page pour moi. D’abord, la peau n’est pas une lim­ite, ce n’est pas une sur­face, c’est au con­traire l’être tout entier, c’est la matière qui forme la page sur laque­lle s’écrit la vie. Mes yeux, mes plis, mes cica­tri­ces s’écrivent sur la peau, tout fait trace. J’ai sou­vent été malade jusqu’à trente-cinq ans, pneu­monie, péri­tonite, bron­chite chronique, ménin­gite, pleurésie, etc. Mon corps a été con­stam­ment piqué, trit­uré, manip­ulé. Ces acci­dents qui ont presque tous un rap­port avec le souf­fle se sont inscrits sur ma peau qui est pour moi comme un souf­flet. C’est la peau qui me fait respir­er. On peut sen­tir, effleur­er un papi­er comme on touche une belle peau sat­inée.

« On habille le livre selon ses choix… »

D’où votre attrait pour les livres d’artistes, pour ce dia­logue con­stant chez vous entre le livre dans sa matéri­al­ité et le texte, entre le mot et le dessin du mot, entre l’écrit et le pic­tur­al ain­si que votre pas­sion pour les cal­ligra­phies.
C’est la jouis­sance du livre d’art où l’on peut tout se per­me­t­tre. Dans l’élab­o­ra­tion de ces livres, on peut tout envis­ager, la recherche d’un papi­er rare, beau, frag­ile. On habille le livre selon ses choix, c’est l’ob­jet dans son ensem­ble qui compte à ce  moment-là ! Pour le tra­vail sur le livre d’artiste, il y a une com­plic­ité qui s’in­stalle entre l’au­teur et le plas­ti­cien. Mes pre­mières expéri­ences dans ce domaine, je les ai faites avec un ami graveur ren­con­tré au ser­vice mil­i­taire, Roland Ren­son. Mais je ne con­nais­sais per­son­ne dans le milieu lit­téraire. On s’a­mu­sait. La ren­con­tre déci­sive pour moi, plus tard, sera celle de l’édi­teur Hen­ri Fagne qui m’ou­vre les portes de la pub­li­ca­tion. Le livre d’artiste, c’est avant tout une fête, un plaisir. Il n’y a pas de juge­ment pub­lic dans ce cas, pas de ser­vice de presse. Ce sont des livres tirés à quelques exem­plaires qui font le bon­heur des pas­sion­nés, des col­lec­tion­neurs.

Avez-vous l’habi­tude de pren­dre des notes quand vous lisez ?
Je coche cer­tains pas­sages au cray­on. J’ai aban­don­né les notes qui sem­blent lumineuses quand on les rédi­ge et qui sont sou­vent ineptes quand on les relit plusieurs années après. Par con­tre, soulign­er un extrait, une phrase peut réac­tiv­er la pen­sée, on tente de retrou­ver l’é­tat d’e­sprit dans lequel on était et de nou­velles images peu­vent appa­raître. Il m’ar­rive aus­si par­fois de cor­ner légère­ment une page. Je retrou­ve le livre par la suite et je me demande pourquoi j’ai corné cette page-là en par­ti­c­uli­er. Comme avec les événe­ments, quand il y a de la dis­tance, du temps entre les deux, on retrou­ve les mots qu’il faut. Sur le moment, c’est de la sim­ple exal­ta­tion et les mots ne dis­ent rien.

Avez-vous besoin d’être entouré de livres pour écrire ?
Non. Par con­tre, je peux écrire n’im­porte où mais dans le silence, dans une cham­bre d’hô­tel, un train.

Fréquentez-vous les bouquiner­ies, les librairies ?
L
es bouquiner­ies, oui mais jamais la Fnac ! J’aime les bouquin­istes, ce sont sou­vent des gens sym­pas. Il y a d’ailleurs pas mal de petites librairies ici dans le quarti­er.

Quelles sont les grandes sec­tions de votre bib­lio­thèque ?
C’est ma femme qui tente de garder un cer­tain ordre, et moi qui fous le bor­del ! On essaye de con­serv­er un classe­ment par nation­al­ité. Le domaine ger­manique, his­panophone, Pes­soa qui occupe une place impor­tante ain­si que Michaux. Par­mi les auteurs qui me sont proches, Jean Claude Bologne mais il écrit trop et je n’ai plus de place pour ranger ses livres, Jean-Claude Pirotte, Mar­cel More­au évidem­ment. Les livres de Bernard Noël ou de Pierre Dhain­aut sont aus­si en bonne place, je les relis sou­vent. J’ai aus­si toute une col­lec­tion de Pléi­ade parce que c’est pra­tique de pou­voir dis­pos­er, sous la main, des œuvres com­plètes d’un auteur. C’est aus­si un pré­cieux out­il de tra­vail que j’u­tilise quand j’ai besoin d’une référence. Enfin, j’ai quelques clas­siques dans des édi­tions plus anci­ennes, L’Énéide dans une tra­duc­tion du dix-neu­vième siè­cle, Lucrèce, Ovide, Rabelais. Un livre que je feuil­lette sou­vent, L’art de bien manger, qui com­prend un chapitre éton­nant sur les recettes curieuses d’écrivains. C’est un bouquin très rare et amu­sant. Puis, j’ai une sec­tion impor­tante sur la lit­téra­ture chi­noise. Je pos­sède aus­si la col­lec­tion com­plète des « Écrivains d’au­jour­d’hui » chez Seghers. Dans une autre pièce, je range les livres d’art. À la cave, j’ai une caisse rem­plie de mes livres traduits en chi­nois, viet­namien, islandais, fin­landais, etc. Bien sûr, on trou­ve aus­si les livres de ma femme qui est poétesse et pour qui ça marche plutôt bien.

Rony Demae­se­neer


[1] Wern­er LAMBERSY, Pays sim­ple, Cadex, 1998, avec 5 fusains de Jean-Claude Pirotte.
[2] Pour ce qui con­cerne les élé­ments biographiques de Wern­er Lam­ber­sy, on se référ­era à l’es­sai-antholo­gie paru récem­ment : P. MATHIEU, J.-L. POITEVIN, O. GANZ, Wern­er Lam­ber­sy. Présence de la poésie, édi­tions des Van­neaux, 2009.
[3] Wern­er LAMBERSY, La toi­lette du mort, Lau­sanne, L’Age d’Homme, 2006.
[4] Op. cit.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°161 (2010)