Dans l’intimité d’une bibliothèque d’écrivain : chez Pierre Mertens

pierre mertens

Pierre Mertens

Per­pétuelle­ment à l’affût, c’est en pas­sion­né insa­tiable que Pierre Mertens nous ouvre, avec jovi­al­ité, les portes de sa bib­lio­thèque per­son­nelle, véri­ta­ble théâtre de la mémoire. Dès l’entrée, la masse des livres impres­sionne ! Mais très vite, sous l’apparent chaos, un cer­tain classe­ment s’esquisse, où les aires géo­graphiques lit­téraires se dévoilent et frag­mentent la cham­bre d’écriture en l’ouvrant au chant des mots. Un tour du monde des auteurs qu’il a côtoyés, aimés, et qui con­tin­u­ent aujourd’hui de le faire vibr­er. Au final, une déam­bu­la­tion en sa com­pag­nie d’où l’on sort un peu ivre mais qui fascine et donne envie de repar­tir immé­di­ate­ment vers d’autres espaces. Quand les livres n’en finis­sent plus d’en appel­er de nou­veaux…

« Ce soir, en ren­trant chez moi, j’ai trou­vé ma bib­lio­thèque
effon­drée au milieu de mon cab­i­net de tra­vai
l[1]. »

Le Car­net et les Instants : Vos pre­miers sou­venirs de lecteur sont-ils liés à la matéri­al­ité du livre, un type de papi­er, une illus­tra­tion, un for­mat, une odeur éventuelle­ment ?
Pierre Mertens : J’ai été assez vite par­ti­san du livre de poche ne serait-ce que parce qu’au sor­tir de la guerre, j’aurais dif­fi­cile­ment pu m’offrir de belles édi­tions. Cela dit, esthé­tique­ment, je garde le sou­venir de la col­lec­tion Nel­son, des ouvrages de petit for­mat avec un joli papi­er proche en somme de celui des livres de la Pléi­ade. Mal­heureuse­ment, ce qu’on y pub­li­ait ne m’intéressait pas beau­coup. Je me sou­viens égale­ment des très élé­gants vol­umes de Jules Verne pub­liés chez Het­zel, dans ces mer­veilleux car­ton­nages rouges et dorés. Je n’imaginais tout sim­ple­ment pas lire Vingt mille lieues sous les mers ou Cinq semaines en bal­lon autrement que dans cette édi­tion, pas seule­ment à cause des illus­tra­tions qui étaient d’un raf­fine­ment inouï mais surtout de la beauté de l’objet. Pour être hon­nête, mon rap­port à l’objet livre s’arrête un peu là. Si je pos­sède une série de Pléi­ade par exem­ple, c’est avant tout pour l’économie de place dans la bib­lio­thèque. En fait, quand je pense à la beauté d’un livre, c’est immé­di­ate­ment la maque­tte sobre et épurée de la col­lec­tion blanche nrf qui me vient à l’esprit. Même si j’apprécie beau­coup le cadre rouge du Seuil puisque c’est en quelque sorte ma « patrie », c’est davan­tage cette pureté, ce dépouille­ment un peu jan­séniste des livres estampil­lés col­lec­tion blanche chez Gal­li­mard que je trou­ve incom­pa­ra­ble.

Lecteur pré­coce, vous avez rap­pelé, à plusieurs repris­es, notam­ment dans vos entre­tiens avec Danielle Bajomée[2], l’importance de la décou­verte, à l’âge de quinze ans, du jour­nal de Kaf­ka dans un train entre Brux­elles et Gen­val. Pour­rions-nous revenir un instant sur ce pre­mier choc ? Vous sou­venez-vous de l’édition que vous aviez à l’époque entre les mains ?
Il faut pré­cis­er que ce n’est pas tout à fait le pre­mier livre de Kaf­ka qui m’ait sec­oué puisque j’avais décou­vert, peu avant, La Muraille de Chine chez un gyné­co­logue ! Ce qui est tout de même assez incon­gru ! (rires). J’étais en fait atteint d’une crise d’asthme la veille d’un exa­m­en de géométrie et d’algèbre. Prise au dépourvu, ma mère a pris con­tact en urgence avec son médecin afin de lui deman­der s’il ne pou­vait pas m’administrer un cal­mant. Je suis donc tombé dans une salle d’attente encom­brée de char­mantes dames enceintes qui se demandaient, intriguées, de quel mal je pou­vais bien souf­frir. Mais il y avait là une bib­lio­thèque qui regroupait deux thèmes, l’histoire de l’anarchie et les œuvres com­plètes de Kaf­ka. Pour patien­ter, j’ai pris dans un ray­on La Muraille de Chine. J’ai com­mencé à lire et ce fut le choc ! Une splen­deur, une vision du monde que je n’avais encore jamais entre­vue. J’ai ensuite très vite pour­suivi par La méta­mor­phose qui m’a sec­oué comme nul autre livre et puis seule­ment, j’en suis venu au jour­nal car je désir­ais à tout prix savoir qui était l’écrivain qui se cachait der­rière ces his­toires fasci­nantes. Par rap­port à l’édition, je me sou­viens très bien qu’il s’agissait de la tra­duc­tion de Marthe Robert pub­liée chez Gras­set en 1954. Mais pour être tout à fait franc, je con­nais­sais déjà l’existence du jour­nal intime de Kaf­ka par le biais d’une édi­tion antérieure qui regroupait des extraits remar­quable­ment intro­duits et traduits par Pierre Klos­sows­ki et qui avait été pub­liée à La Guilde du Livre. Je pense donc que lorsque l’on est un jeune lecteur, ce que l’on cherche n’est pas tou­jours ce que votre entourage vous pro­pose.

Vous bal­an­ciez entre deux bib­lio­thèques, celles de vos par­ents divor­cés où vous trou­viez matière à nour­rir votre pas­sion de la lec­ture. De quelle bib­lio­thèque prove­nait cette édi­tion de Kaf­ka ?
Je crois avoir trou­vé cette pre­mière édi­tion frag­men­taire chez mon père. En effet, vous faites bien de le rap­pel­er, ces deux bib­lio­thèques aux­quelles j’avais accès ont été impor­tantes pour moi surtout parce qu’elles étaient très com­plé­men­taires. Tout un côté trot­skyste, com­mu­niste chez ma mère ain­si que quelques grands clas­siques tout de même et du côté pater­nel, une lit­téra­ture chré­ti­enne plutôt sub­ver­sive et à mon avis de bon aloi où je trou­vais par exem­ple Bernanos, Greene, Mau­ri­ac ou Claudel. Donc, le week-end, je lisais chré­tien et en semaine, je bouquinais social­iste et « trot­sko » ! (rires)

D’autres sou­venirs de lec­ture avant Kaf­ka ?
Evidem­ment, comme tout le monde, j’ai fait le par­cours clas­sique en pas­sant par Le grand Meaulnes, Le petit Prince ou Ces­bron qui me tombait des mains d’ailleurs sauf peut-être Les inno­cents de Paris. Une fois que l’on passe à la vitesse supérieure, ce qui a été mon cas avec Kaf­ka, il est très dif­fi­cile de revenir en arrière. Cela dit, je voudrais relater une petite anec­dote con­cer­nant Saint-Exupéry. Vers 13 ans, voy­ant que je lisais Pilote de guerre, ma mère m’a demandé si je m’intéressais aux avions. J’ai répon­du pas du tout ! Ce qui m’attirait, c’était l’histoire d’amour sous-jacente ou plus pré­cisé­ment une his­toire d’adultère. Et comme je n’avais pas encore lu Madame Bovary, c’est, d’une cer­taine façon, grâce à Saint-Exupéry que j’ai été ini­tié à ces amours cachées. Ce qui est un peu inat­ten­du, il faut en con­venir !

« la bibliothèque maternelle changera de nature »

Très tôt donc, il y avait, pour vous, cet entourage, cette con­nivence avec les livres. Echang­iez-vous vos impres­sions de lec­ture avec vos par­ents ?
C’est une des grandes grat­i­tudes que j’ai à l’égard de mon père, celle d’avoir pu échang­er avec lui des lec­tures. Je lui ai révélé de grands auteurs qu’il n’avait pas lus et inverse­ment. Ce fut le cas avec Les fruits du Con­go de Vialat­te que je con­sid­ère comme un des plus beaux livres sur l’adolescence, et que j’ai fait con­naître à mon père. Con­cer­nant cette prox­im­ité avec les livres dont vous par­lez, j’ajouterais qu’avant d’être biol­o­giste, ma mère a tra­vail­lé dans une librairie brux­el­loise, Cos­mopo­lis, tenue par un juif. Grâce à ce lieu sacré pour moi, j’ai décou­vert très tôt, vers 10 ans, le roman améri­cain notam­ment Dos Pas­sos, Fitzger­ald ou Hem­ing­way. Par la suite, ma mère quit­tera cet emploi – ce qui m’attrista — pour entamer tar­di­ve­ment des études de biolo­gie, domaine pour lequel elle sem­blait très douée. Elle devien­dra d’ailleurs l’assistante de Jean Bra­chet à la fac­ulté de Médecine de l’ULB et restera très proche de grands noms de l’époque comme Paul Brien ou Ilya Pri­gogine. Evidem­ment, la bib­lio­thèque mater­nelle chang­era de nature, la lit­téra­ture étant dès lors large­ment évincée au prof­it d’ouvrages sci­en­tifiques aux­quels je ne com­pre­nais pas grand chose. Néan­moins, il m’arrivait de les com­pulser. J’étais en fait attiré par le vocab­u­laire tech­nique qui me fasci­nait lit­térale­ment, d’où peut-être ce goût pour la médecine et le lex­ique médi­cal. Enfin, et tou­jours en écho à cet envi­ron­nement livresque, je fréquenterai assidû­ment les librairies d’occasion et bouquiner­ies par­mi lesquelles celles de la galerie Borti­er.

« Un livre sauvage et indomptable »

Dans la foulée de Kaf­ka, votre champ lit­téraire s’élargit rapi­de­ment et vous décou­vrez d’autres auteurs qui vous mar­queront pro­fondé­ment, Lowry, Musil, Woolf, etc.
Oui, tout s’enclenche à ce moment-là ! Lec­tures et écri­t­ure s’enchaînent puisque c’est lit­térale­ment Kaf­ka qui me pousse vers la créa­tion. Ensuite et avant Lowry, la lec­ture de Proust m’a ravi. Puis, j’ai décou­vert Les désar­rois de l’élève Tör­less de Musil qui reste pour moi un livre fon­da­men­tal. Vin­rent ensuite ses autres ouvrages, Trois femmes suivi de Noces et bien sûr L’homme sans qual­ités. Enfin, à vingt ans, l’autre choc fut la lec­ture d’Au-dessous du vol­can de Mal­colm Lowry que j’ai décou­vert dans la tra­duc­tion de Spriel et Fran­cil­lon avec l’avant-propos de Mau­rice Nadeau et la post­face de Max-Pol Fouchet. La révéla­tion, celle d’un livre sauvage et indompt­able au rythme « jaz­zé » incom­pa­ra­ble !

Par­mi ces influ­ences, on trou­ve peu de poètes.
Oui mais mal­gré mon atti­rance évi­dente pour le réc­it, j’ai toute­fois été très féru de Far­gue, Baude­laire, Cor­bière, Rim­baud ou d’un oublié, Jean-Paul de Dadelsen, mort jeune, et qui a pub­lié un recueil stupé­fi­ant chez Gal­li­mard inti­t­ulé Jonas, sans con­teste un des trente livres que je retiendrais sur mon île déserte. Les poètes russ­es compteront aus­si, Maïakovs­ki ou Essé­nine. Mais effec­tive­ment, ce qui me fascine, c’est avant tout la poésie dans le roman, ce que l’on retrou­ve chez Lowry, Flaubert ou Proust.

Et par­mi les con­tem­po­rains français, quels étaient les noms qui atti­raient votre atten­tion ?
Mes pre­mières influ­ences sont étrangères en effet mais for­cé­ment je lisais aus­si Camus ou Sartre pour lesquels j’avais un grand respect sans toute­fois ressen­tir de véri­ta­ble pas­sion. Par con­tre, j’ai très vite entretenu une fer­vente admi­ra­tion pour Mal­raux et pour cer­tains de ses livres peut-être moins con­nus comme Les noy­ers de l’Altenburg ou Le Temps du mépris. J’ai beau­coup écrit sur lui car il con­tin­ue de m’intriguer surtout à cause de la diffama­tion qu’il sus­cite con­tinû­ment. Un long arti­cle lui est d’ailleurs con­sacré dans le dernier recueil[3] d’essais que j’ai fait paraître l’année dernière. Enfin, cer­tains autres livres d’auteurs français m’ont mar­qué pour de mul­ti­ples raisons comme Le Hus­sard sur le toit de Giono qui a comp­té ou encore Le sang noir de Louis Guil­loux. J’ai repris dans L’agent dou­ble[4], sous un chapitre inti­t­ulé « Cur­ricu­lum lec­turae », toute une série de livres et d’auteurs qui ont joué un rôle non nég­lige­able à un moment ou à un autre.

Avant de faire le tour de votre bib­lio­thèque, je voudrais revenir sur quelques aspects plus intimes par rap­port au livre, à sa tex­ture. Dans Terre d’asile[5], vous écrivez à pro­pos du rap­port qu’un des per­son­nages du roman entre­tient avec les livres : « Oui, on pour­rait dire de lui qu’il a beau­coup aimé les livres. Comme, d’un autre, on dirait qu’il a beau­coup aimé les femmes ». Y a‑t-il aus­si chez vous ce rap­port char­nel voire cor­porel avec le livre, tant on sait que le vocab­u­laire du livre est proche de celui du corps. On par­le en effet des nerfs d’une reli­ure, du grain du papi­er comme de celui d’une peau, etc.
Oui c’est char­nel ! Je dirais même presque éro­tique. Il m’est arrivé de ren­tr­er dans des librairies avec l’émoi de celui qui se rend au bor­del ! Quand j’étais encore vierge de lit­téra­ture comme on peut l’être sex­uelle­ment, j’avais, en entrant dans cer­taines bouquiner­ies, ce sen­ti­ment un peu étrange de pénétr­er dans un endroit mys­térieux. Un lieu atti­rant où les livres bril­lant dans l’ombre se fai­saient désir­er. On peut désir­er des livres comme des corps, ressen­tir un plaisir, une vorac­ité à l’approche du livre con­voité. Et pour­tant je ne suis pas bib­lio­phile. Cela dit, je peux tomber en arrêt devant un bel objet. Par­fois, une belle reli­ure peut m’émouvoir. Mais je ne peux toute­fois me con­tenter du seul aspect extérieur. C’est avant tout le con­tenu, la den­sité du texte, sa poésie, son organ­i­sa­tion qui me reti­en­nent et me font vibr­er.

« Les livres sont en mouvement »

En entrant chez vous, on est immé­di­ate­ment frap­pé par la masse des livres, des doc­u­ments, jour­naux, fich­es et dossiers qui débor­dent. Mais rien de tout cela ne paraît inerte, on est plutôt face, me sem­ble-t-il, à une bib­lio­thèque ouverte, en mou­ve­ment.
Der­rière l’apparent désor­dre et le côté dis­parate, il y a un fil con­duc­teur qui court à tra­vers l’ensemble de mes bib­lio­thèques. Il y a en somme, dans ce fatras pluri­cul­turel et a pri­ori anar­chique, un classe­ment assez méthodique, sou­vent par aire géo­graphique, qui me per­met de retrou­ver un livre sans trop de dif­fi­cultés. Au-delà de cela, effec­tive­ment, les livres sont en mou­ve­ment. Je les manip­ule, les change de place de sorte qu’ils voy­a­gent con­stam­ment au sein même de l’appartement. Les livres s’engendrent et s’alimentent les uns les autres. Con­traire­ment à ce que l’on croit, le livre est tou­jours le début d’un dia­logue. Ce n’est pas quelque chose de fer­mé, de clos sur soi. Même si cer­tains auteurs créent une impasse. C’est le cas de Kaf­ka qui inter­dit d’une cer­taine façon la suc­ces­sion, l’héritage. Tous ceux qui ont ten­té de le pas­tich­er, de l’imiter ou de le singer se sont cassé les dents car Kaf­ka claque les portes en par­tant. Enfin, il ne les claque pas vrai­ment, il les ferme plutôt douce­ment parce qu’il est poli ! (rires).

Avez-vous for­cé­ment besoin d’être entouré de livres pour écrire ?
Non, quand je vais en Provence pour écrire, j’en emporte peu, qua­tre ou cinq que générale­ment d’ailleurs je ne lis pas. Ou bien, je passe avec moi-même un con­trat. Je me dis que si j’ai assez écrit dans la journée, tant de pages ou de lignes, alors je m’octroie le droit de lire. Si je n’ai pas bien tra­vail­lé, ma puni­tion sera de me priv­er de lec­ture. À ce pro­pos, je peux très bien rester des jours sans lire. Par con­tre, il est rare que je passe une journée sans écouter de musique. Quand je suis par­ti vivre un an à Berlin, j’avais emmené une malle de livres que je n’ai pra­tique­ment pas ouverte. Bien sûr, dans cer­tains cas, j’ai besoin d’une doc­u­men­ta­tion impor­tante mais il s’agit alors de lit­téra­ture util­i­taire. Je l’ai déjà men­tion­né, la lit­téra­ture médi­cale me pas­sionne et je pos­sède une bib­lio­thèque entière con­sacrée à ce domaine qui m’a entre autres servi pour la rédac­tion du roman Les éblouisse­ments. Pour Terre d’asile, je me sou­viens avoir lu plusieurs ouvrages sur l’hydrologie puisque mon per­son­nage est féru de bar­rages. C’est ain­si qu’on apprend beau­coup de choses quand on est écrivain, on se pas­sionne pour cer­tains sujets, on se doc­u­mente.

Je pro­pose que nous fas­sions un tour du pro­prié­taire. Quelles sont les grandes sec­tions que l’on retrou­ve dans votre bib­lio­thèque ?
Vous ver­rez que j’ai des livres partout sauf peut-être dans le con­géla­teur comme me l’a, un jour, fait remar­quer ma femme d’ouvrage. On peut com­mencer par cette armoire, proche de mon bureau, où l’on retrou­ve toute une série de mono­gra­phies, d’essais, de dic­tio­n­naires essen­tielle­ment sur les dix-neu­vième et vingtième siè­cles qui iraient dis­ons de Chateaubriand à Beck­ett. Je con­serve aus­si ici une pile de livres à lire par­mi lesquels W. G. Sebald que je suis en train de décou­vrir avec émo­tion ou encore l’œuvre d’Iris Mur­doch qui me tit­ille beau­coup pour le moment. Tou­jours dans cette pièce, j’ai rassem­blé les domaines ital­iens et français essen­tielle­ment du vingtième siè­cle qui voisi­nent avec un autre ensem­ble con­sti­tué d’essais mais plus poin­tus comme les Cahiers de l’Herne, des ouvrages sur Perec que j’ai bien con­nu ou les essais de Pas­cal Quig­nard. Dans le vestibule, on trou­vera une petite bib­lio­thèque qui regroupe, de manière un peu for­tu­ite, les Belges et les Québé­cois. On peut y trou­ver Chris­t­ian Dotremont ou Réjean Ducharme que j’adore tout par­ti­c­ulière­ment. Il faut lire absol­u­ment son livre inti­t­ulé L’avalée des avalés qui est un véri­ta­ble chef‑d’œuvre. Un peu plus loin, un très gros morceau, les Russ­es, les Sovié­tiques, les Scan­di­naves et les Japon­ais ou Chi­nois sur les autres ray­on­nages. On peut citer quelques noms en vrac : Ham­sun, Dager­man, les écrits d’Ingmar Bergman, Enquist, Tchékhov bien évidem­ment qui occupe une place priv­ilégiée, Dos­toïevs­ki que j’ai lu très tôt, Pouchkine aus­si. Par­mi les asi­a­tiques, Mishi­ma que j’aime énor­mé­ment, Kawa­ba­ta ou encore Ken­z­aburo Oe.

« C’est un peu l’enfer de ma bibliothèque, en sous-sol ! »

Con­servez-vous à part les livres qui vous sont dédi­cacés ?
Non, ils sont dis­per­sés au milieu des autres mais je sais où ils se trou­vent. J’en reprends de temps en temps cer­tains pour me sou­venir de ce que l’auteur m’écrivait. C’est amu­sant et par­fois touchant. J’ai notam­ment quelques ouvrages dédi­cacés par Pasoli­ni aux­quels je tiens beau­coup. Nous pour­suiv­ons la vis­ite par une autre sec­tion qui com­prend la philoso­phie, la psy­ch­analyse et les ouvrages de médecine dont je vous par­lais. Une autre armoire encore qui reprend les auteurs lati­no-améri­cains, espag­nols ou por­tu­gais. Vous con­statez qu’il y a tout de même un classe­ment. Toute­fois, je place rarement côte à côte des écrivains qui ne s’aiment pas. Je les mets à dis­tance, il ne faut pas leur faire de peine ! Dans la cham­bre, c’est plus éton­nant, plus hétéro­clite. On dénichera des jour­naux intimes, un peu de poésie comme les recueils de Per­ros, la plu­part des œuvres de Bataille ou de Cio­ran. Quelques livres sin­guliers qui m’ont frap­pé à un moment don­né. Je pense au livre de Monique Wit­tig, L’Opoponax, paru en 1964 et qui avait été soutenu par Mar­guerite Duras. Les livres d’Hervé Guib­ert, de Jean Reverzy. Une par­tie est aus­si con­sacrée aux camps et à la dépor­ta­tion. Mais on peut égale­ment met­tre la main sur un Leiris ou un Nizan. Et vous voyez que j’ai même sur ma table de chevet une Bible, dans la tra­duc­tion de Lemaistre de Sacy qui est d’une poésie inouïe ! C’est d’une beauté inef­fa­ble ! Dans le sec­ond vestibule, je pos­sède une petite curiosité, une col­lec­tion de livres d’auteurs sui­cidaires (Mishi­ma, Gary, Hem­ing­way, Pavese, Zweig, etc.) ou d’essais sur le sui­cide bien que je ne sois nulle­ment ten­té moi-même par cette expéri­ence (rires). Mais je suis intel­lectuelle­ment fasciné par le sujet. On peut men­tion­ner les autres domaines géo­graphiques, l’Europe cen­trale avec des auteurs comme Rilke, Musil, Gom­brow­icz, Kadaré, Hof­mannsthal, Magris. Quelques auteurs turcs et grecs égale­ment où l’on retrou­ve Vas­si­likos ou Hik­met. Aus­si toute une col­lec­tion de revues que je con­serve ici, prin­ci­pale­ment la nrf et Esprit. Mais le saint des saints, c’est peut-être dans cette dernière cham­bre et cette armoire munie de rideaux qui lui donne un côté un peu théâ­tral, que j’ai héritée de ma grand-mère, et dans laque­lle j’ai rassem­blé ma garde rap­prochée, le domaine alle­mand. C’est un peu para­dox­al puisque les livres y sont dis­simulés, cachés alors que c’est sans doute la par­tie de la bib­lio­thèque dont j’aurais le plus de mal à me sépar­er. Tout y est ! Kaf­ka que j’ai préféré met­tre ici, Got­tfried Benn, Georg Trakl, Wal­ter Ben­jamin, Hein­rich von Kleist pour lequel j’ai une admi­ra­tion sans bornes et qui fait par­tie de mes « sui­cidés » favoris, Alfred Döblin, Peter Hand­ke, Inge­borg Bach­mann, Max Frisch et tant d’autres. Pour ter­min­er, tout un pan de mur reprend le domaine anglo-sax­on partagé entre les améri­cains et les anglais ; Gra­ham Greene que j’apprécie beau­coup. Son livre sans doute le plus dés­espéré, d’une noirceur extrême, Le Rocher de Brighton, fait d’ailleurs par­tie d’une liste d’ouvrages que j’ai envie de relire pour le moment. Vous voyez que c’est assez com­plet, Sty­ron, O’Connor, Thore­au, Dylan Thomas, Ezra Pound, Dos Pas­sos, Faulkn­er, Updike, Saul Bel­low, William Gad­dis, Nabokov, etc. Enfin, tous des auteurs que j’ai lus avec pas­sion.
Mais ce n’est pas fini puisque je dois sig­naler que j’ai deux par­ties de ma bib­lio­thèque qui se trou­vent chez des amies, l’une reprenant une par­tie impor­tante du domaine anglo-sax­on et l’autre con­sacrée au théâtre. Reste finale­ment à vous mon­tr­er une dernière enclave, une cave étanche que je loue dans l’immeuble puisque je n’ai plus de place ici et dans laque­lle j’ai entre­posé des livres d’histoire, des ouvrages sur la musique et le ciné­ma ain­si que quelques exem­plaires de lit­téra­ture éro­tique. C’est un peu l’enfer de ma bib­lio­thèque, en sous-sol ! Et pour être tout à fait com­plet, j’avais une bib­lio­thèque d’un mil­li­er de livres dans une salle de lec­ture de la clin­ique César de Paepe. Aujourd’hui la salle n’existe plus et, aux dernières nou­velles, les bouquins sont en caiss­es. J’espère qu’ils n’ont pas été dilapidés. Il s’agissait de livres trai­tant pour la plu­part de la mal­adie qui étaient sus­cep­ti­bles d’intéresser à la fois les patients et les médecins.

Et vos pro­pres ouvrages ?
Ils sont à dif­férents endroits, j’ai seule­ment regroupé dans un plac­ard toute une série de tra­duc­tions de mes ouvrages ain­si que des con­tri­bu­tions ou arti­cles dans dif­férentes revues.

Prêtez-vous facile­ment vos livres ?
Je garde une pile de livres en dou­ble exem­plaire à don­ner car quand j’aime un livre, je ne le prête pas volon­tiers. Je préfère l’offrir.

Dernière ques­tion, avez-vous l’habitude d’annoter les livres que vous lisez ?
Sou­vent, je plie ou corne sans ver­gogne les pages. Par con­tre, je n’ai pas l’habitude d’annoter directe­ment dans le texte ou alors, j’inscris quelques notes au cray­on sur les pages blanch­es en fin d’ouvrage. Il y aurait une cer­taine forme de viol à écrire à la plume dans le corps des livres !

Rony Demae­se­neer


[1] Pierre MERTENS, Une vie illis­i­ble, nou­velle parue dans le recueil Les pho­ques de San Fran­cis­co, Paris, Seuil, 1991, 156 p.
[2] Pierre Mertens l’arpenteur, textes, entre­tiens, études rassem­blés par Danielle Bajomée, Brux­elles, Labor, (Archives du Futur), 1989
[3] Pierre MERTENS, Le don d’avoir été vivant, essais, Paris, Ecri­t­ure, 2009, 319 p.
[4] Pierre MERTENS, L’agent dou­ble, Brux­elles, Ed. Com­plexe, 1989, p. 53
[5] Pierre MERTENS, Terre d’asile, Paris, Gras­set, 1978, 318 p.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°163 (2010)