Françoise Lalande sur les traces de Dotremont (1922–1979)

Françoise Lalande

Françoise Lalande

Il en va de Chris­t­ian Dotremont comme de beau­coup d’autres artistes. Quelques traits sail­lants de son exis­tence lui tien­nent générale­ment lieu de cur­ricu­lum vitae. On con­nait son engage­ment au sein de CoBrA, dont il fut l’un des fon­da­teurs il y a juste quar­ante ans, on admire ses logogrammes, on se rap­pelle la fas­ci­na­tion qu’exercèrent sur lui les paysages enneigés de Laponie… Certes con­formes à la réal­ité, ces clichés lais­sent néan­moins très incom­plet le roman-pho­to de sa vie.

« Et quelle vie incroy­able », s’exclame Françoise Lalande, qui a recon­sti­tué ce des­tin presque au jour le jour, dans la biogra­phie qu’elle fait paraitre aujourd’hui chez Stock. Et l’auteur de s’avouer émue encore par l’histoire d’amour sans pareille qui fit de Dotremont l’éternel ado­ra­teur de la blonde Glo­ria, trans­fig­u­ra­tion mythique de la femme inat­teignable…

Par ses précé­dents travaux, elle avait pour­tant acquis l’habitude des exis­tences hors du com­mun : elle s’est inspirée de la vie d’Alma Mahler pour une pièce pub­liée chez Actes Sud Papiers ; la jeunesse de Rousseau lui a fourni la matière d’un roman, Jean-Jacques ou le plaisir ; on lui doit aus­si l’histoire de Madame Rim­baud, la mère d’Arthur, adap­tée au théâtre sous le titre Moth­er. D’ailleurs, c’est sans doute la lec­ture de ce dernier livre qui a incité en 1991 Guy Dotremont, le frère de Chris­t­ian, à lui pro­pos­er d’entreprendre l’écriture de cette biogra­phie qui allait l’occuper près de sept ans. Sans doute à cause de simil­i­tudes indé­ni­ables entre les des­tins : auprès de ces deux écrivains rebelles, à la voca­tion pré­coce, les mères, Vital­ie Cuif ou Marie-Jeanne Dotremont, ont joué un rôle impor­tant, qui s’est notam­ment traduit dans une abon­dante cor­re­spon­dance. Françoise Lalande a relevé le défi, pour autant qu’on lui accorde toute lib­erté d’écriture. Les proches de Chris­t­ian Dotremont, famille ou amis, n’auront donc décou­vert l’ouvrage qu’achevé. Il fau­dra atten­dre leurs réac­tions pour savoir s’ils y ont recon­nu leur point de vue, leur vérité…

lalande christian dotremont l inventeur de cobra

Chris­t­ian Dotremont est né le 12 décem­bre 1922 et mort le 20 août 1979. Ces dates fig­urent-elles sur sa tombe, dans le petit cimetière de Mare­dret, près de Namur ? Françoise Lalande ne le dit pas, même si elle a vis­ité ce cimetière, comme elle a voulu décou­vrir de ses pro­pres yeux les paysages qu’avait arpen­té l’autre, le per­son­nage de son livre, qu’elle suiv­ant à la trace. « Je suis allée à Ham­mers­fest. J’ai par­lé aux orpailleuses qu’il avait ren­con­trées. Je me suis ren­due à Iva­lo, une bour­gade minus­cule, deux rues en croix jalon­nées de baraques en bois… C’était aus­si pour moi une manière de véri­fi­er la dif­férence entre le mythe et la réal­ité ». Car l’auteur a voulu com­pos­er une biogra­phie à l’anglo-saxonne, très minu­tieuse, s’interdisant autant que pos­si­ble d’intervenir per­son­nelle­ment, même si elle recon­nait se moquer un peu du dis­cours dog­ma­tique de Dotremont à  l’époque du sur­réal­isme révo­lu­tion­naire.

D’où lui vient son intérêt pour les biogra­phies ? « J’aime par­ler de la vie, con­fie-t-elle. La vie est un proces­sus de con­struc­tion. Mais on accom­plit aus­si un tra­vail sur soi en par­lant de tous ces gens. Je par­le de moi dans tous mes livres. Je par­le chaque fois des blessures de l’enfance. Un écrivain, c’est quelqu’un qui a des comptes à régler… » Une démarche empathique qui n’exclut pas la méth­ode : « D’une façon générale, dans mes biogra­phies, je me pose deux ques­tions : pourquoi et com­ment ? Pourquoi tel artiste a créé telle œuvre. Pourquoi, par exem­ple, Rim­baud a écrit Une sai­son en enfer dans cette famille de silen­cieux et d’enragés. Et com­ment le créa­teur finit par trou­ver sa voie à soi ».

En ce qui con­cerne Dotremont, on peut pré­ten­dre que sa des­tinée d’écrivain était dic­tée par ses orig­ines famil­iales (mais son frère et lui suivirent des tra­jec­toires toutes dif­férentes) : le père, Stanis­las, qui par­tic­u­lar­isa son nom en d’Otremont, était lui-même un auteur renom­mé ; femme de plume et de cœur, la mère fut longtemps rédac­trice en chef d’un mag­a­zine. La famille pro­fesse un catholi­cisme rigoureux, qui n’empêchera pas cepen­dant les par­ents de se sépar­er, même s’ils ne divorceront jamais. Le jeune Chris­t­ian subit forte­ment leur empreinte idéologique. Ses pre­miers textes le révè­lent davan­tage bon chré­tien plutôt qu’ardent com­mu­niste, encore qu’il trou­ve dans le col­lège jésuite où s’achèvent pré­maturé­ment ses études de bonnes raisons de se révolter…

On ne va pas racon­ter, ici, une vie que Françoise Lalande exam­ine au fil des jours, puisant ses infor­ma­tions aux meilleures sources. Car elle a eu accès à des archives incom­pa­ra­bles, que lui ont ouvertes notam­ment Guy Dotremont et Pierre Alechin­sky, l’indéfectible ami. Guy Dotremont, en par­ti­c­uli­er lui a fourni les jour­naux intimes de Chris­t­ian, ses agen­das, de même que les agen­das de leur mère, qui notait tous les détails de sa vie quo­ti­di­enne. Alechin­sky lui a fait part, entre autres, de toutes les let­tres que Dotremont lui avait écrites, plusieurs cen­taines en trente ans, soigneuse­ment con­servées. Car l’inventeur des logogrammes était un homme de let­tres, dans tous les sens du terme. Il guet­tait chaque matin son cour­ri­er avec impa­tience ; pas un déplace­ment, pas un jour sans qu’il envoie quelques mots ou quelques pages à sa famille et ses rela­tions. C’est en Hol­lande que Françoise Lalande est allée con­sul­ter la cor­re­spon­dance qu’il eut avec le pein­tre Con­stant ; c’est au Dane­mark, au Musée Silke­borg, qu’elle a lu ses envois à Asger Jorn. Il expé­di­ait par ailleurs sou­vent une même mis­sive en plusieurs exem­plaires avec des vari­antes, en con­ser­vant un brouil­lon, qu’elle a pu con­sul­ter. Si l’homme se con­fi­ait volon­tiers à ses amis, il ne se livrait cepen­dant pas égale­ment à cha­cun. Mais sa vie entière passe dans cette cor­re­spon­dance : pro­jets, ent­hou­si­asmes débor­dants, mis­ère de l’existence (sou­vent noire, mal­gré l’humour qui la tran­scende), déboires amoureux…

La rela­tion qu’il eut avec la femme de sa vie (nous sommes tou­jours dans le roman-pho­to) fut, du reste, essen­tielle­ment épis­to­laire. Il ren­con­tre Benedik­te (Bente) Wit­ten­burg le 19 avril 1951. Elle a vingt ans. C’est le coup de foudre. « Elle est plus jolie que l’amour », écrit-il le soir même dans le pre­mier poème qu’il lui con­sacre (il y en aura beau­coup d’autres). « Elle a dans les yeux la couleur / triste et vivante pour­tant / de la mer / Et elle avance à pas de / lou­ve con­tre la mort / Et moi je voudrais avancer / avec elle / Sor­tir du  pays dont l’avenir / est sor­ti ». Il vivra cepen­dant assez peu de temps avec elle, car très vite les orages ont suc­cédé à l’éclair ini­tial. Il restera même plusieurs années sans la voir, sans pour­tant jamais renon­cer à elle, sans cess­er de lui écrire longue­ment, alors qu’elle-même se con­tentait sou­vent de brèves répons­es. Répons­es que Dotremont con­ser­va toutes, dans l’une des nom­breuses valis­es où il avait rangé sa vie, lui qui ne pos­sé­dait rien.

Françoise Lalande a ren­con­tré cette dame au Dane­mark, comme beau­coup d’autres témoins : les com­pagnons du temps de CoBrA, tels Noiret, Alechin­sky, et les amis de plus fraiche date, Frédéric Baal, Marc Dachy… En bonne his­to­ri­enne, elle a dû ajuster les unes aux autres les infor­ma­tions qu’ils lui four­nis­saient, élu­cider des énigmes, véri­fi­er les faits, les organ­is­er dans un ensem­ble cohérent : « Il m’a fal­lu des années pour digér­er tout, pour appréhen­der l’ensemble de sa vie avant de me met­tre à écrire la pre­mière ligne. Il m’est apparu alors que cette vie s’était con­stru­ite par strates suc­ces­sives, que j’ai essayé de cern­er dans le titre de mes chapitres ».

« Les années Rim­baud », « Les années-ser­pent », « Les années pas­sion », « Les années-neige »… : Chris­t­ian Dotremont, l’inventaire d’une vie.

Carme­lo Virone


Françoise Lalande, Chris­t­ian Dotremont, l’inventeur de Cobra, Stock, 1998


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°104 (1998)