Ils sont détectives privés, commissaires, simples flics ou bouquinistes… De livre en livre, ils baladent leur tenue caractéristique, reproduisent leur méthode d’enquête plus ou moins infaillible, imposent leurs petites manies. « Caractères de police » est une série consacrée aux héros et héroïnes du roman policier belge.
Une main passe dans des cheveux noirs et drus coupés en brosse, il n’en faut pas plus pour savoir que l’aventure commence et qu’elle peut emmener le lecteur d’un Bob Morane au-delà des horizons, à la recherche de cités perdues, de mystères millénaires, de trésors de légende, sous la menace de sociétés secrètes, de savants fous et d’armes futuristes. Il n’existe pas de lieux inaccessibles pour Bob Morane, pour peu qu’il y ait une injustice à réparer et des innocents à sauver du péril.
Dans les vastes galaxies d’aventures qui composent la série, les enquêtes policières sont assez peu nombreuses. Il y a, bien sûr, de l’enquête dans les Bob Morane pour réunir des indices ou des preuves, mais Bob Morane n’est ni un policier, ni un détective privé. Il est un aventurier dans l’âme : un homme d’action et de passion qui relève les défis que lui posent la nature et les hommes et tente, si possible, d’éviter des catastrophes et de ramener la paix. Il est dans la quête plus que de l’enquête.
Dans ce contexte, Poison blanc (1972) présente une intrigue un peu atypique, car purement policière, dont le but est de démasquer les auteurs d’un crime sur fond de règlements de compte dans des réseaux de trafiquants de drogue auxquels est mêlé un policier pourri. À la même époque, Le sentier de la guerre (1973) joue sur le thriller autour d’une scène de crime barbare. Ces romans illustrent une période où Henri Vernes introduit des éléments plus sombres dans les Bob Morane. La Série noire a toujours été l’un des possibles de sa plume, dont témoignent Façon série noire ou La belle nuit pour un homme mort. L’écrivain a cependant dû lisser cet imaginaire pour correspondre au projet de la collection Marabout qui excluait la violence exacerbée comme le sexe. En outre, le projet de la série, pour laquelle Jean-Jacques Schellens avait recruté Henri Vernes, était de donner un pendant fictionnel aux aventuriers dont la collection publiait déjà les biographies – une sorte de synthèse parfaite des explorateurs et scientifiques qui avait réalisé les exploits les plus incroyables et fait reculer les limites du possible.
Henri Vernes choisit donc l’aventure exotique comme base avant d’ajouter au fil du temps des éléments dans sa série comme le roman d’espionnage, la science-fiction, des touches de fantastique ou la fantasy. Dix ans avant les quelques Bob Morane « durs » des années 1970, il avait toutefois déjà joué, d’une manière adoucie, sur les codes et l’atmosphère du polar dans La rivière de perles (1963). Bob et son compagnon, Bill Ballantine, y sont soupçonnés du cambriolage d’une bijouterie. Alors que Bill est arrêté, Bob se lance, avec l’aide d’une journaliste, dans une contre-enquête haletante dans la nuit de San Francisco pour se disculper et arrêter les vrais coupables.
Il faut noter qu’Henri Vernes n’use qu’assez rarement du suspense sur l’identité des criminels caractéristique du roman d’intrigue. Les personnalités mégalomanes auxquelles Bob Morane se mesure supportent mal l’anonymat et ont tendance à revendiquer leurs crimes. Ainsi, l’Ombre Jaune signe-t-il ses forfaits en faisant répéter à ses malheureuses victimes des phrases à sa gloire. Combien d’ennemis, au fil des centaines de volumes de la série, se mettent-ils à dévoiler les détails de leurs plans avec une satisfaction pathologique, croyant ainsi convaincre Morane de devenir leur allié ou l’impressionner par la démonstration de leur génie ? Ils jouissent de briller devant lui dans leur toute-puissance avant, pensent-ils, de le tuer. Dans Panique dans le ciel, le responsable des accidents d’avion, convaincu de son « illusoire supériorité », ne peut ainsi s’empêcher de raconter son histoire sans se rendre compte qu’il est en train de signer sa perte puisque Bob a déchargé son révolver et que la police écoute la conversation. L’hubris de l’ennemi est toujours la raison de sa chute. Le justicier ne se laisse, en revanche, que rarement prendre à l’imprudence. Dans L’empereur de Macao, Bob Morane pèche toutefois par un empressement excessif quand, ayant réuni les indices nécessaires, il se sent en mesure de démasquer celui qui règne sur la pègre et dont nul ne pouvait s’imaginer qu’il se cachait sous les traits d’un mendiant lépreux.
Dans ce roman, comme dans Les requins d’acier, Bob Morane ne doit son salut qu’à l’intervention in extremis de la police. S’il lui arrive de collaborer avec les forces de l’ordre de différents pays, il veille toujours à garder son indépendance, quitte à apparaître comme suspect aux yeux des polices locales. L’ancien commandant n’aime pas les hiérarchies. Quand il fait appel à la police ou qu’elle fait appel à lui, il s’agit toujours d’un contact personnel avec des hommes dont il sait ou dont il sent qu’ils sont de confiance. La police peut alors lui apporter les moyens officiels et les informations dont elle dispose, tandis qu’il garde l’avantage d’être hors cadre, ce qui lui autorise toutes les audaces. Il reste cependant un insoumis qui ne manque jamais de fausser compagnie aux agents désignés pour le protéger et pour le surveiller discrètement. Loin des organisations officielles, « l’aventurier solitaire » apprécie de monter des expéditions dont les membres sont égaux et se battent l’un pour l’autre. En leur sein, Bob se distingue par son sang-froid et sa capacité à réagir en une fraction de seconde à une situation imprévue. Il triomphe aussi par ses capacités physiques et ses connaissances techniques qui en font, notamment, un pilote hors pair. À ses côtés, Bill apporte la force herculéenne et chaque compagnon, plus ou moins récurrent, a sa spécialité. Sophia Paramount est toujours disponible pour voyager dans le temps et brille par sa maîtrise des arts martiaux ; Allan Wood apporte sa connaissance du terrain de la brousse et de ses habitants quand l’aventure se déroule en Afrique ; Frank Reeves est un casse-cou toujours prêt à financer une entreprise dangereuse…. Le groupe des frères en aventure ne serait cependant pas complet sans l’expertise intellectuelle des savants de toutes les disciplines que Bob Morane aime fréquenter pour assouvir sa curiosité universelle et sa soif inextinguible de savoir. Parmi eux, le professeur Clairembart est en particulier d’une aide précieuse lorsque l’enquête vient sur le terrain de l’archéologie.
Le cœur de l’expédition, et sa raison d’être, est l’être menacé, le jeune homme ou la jeune femme que Bob Morane a pris sous son aile. Le plus important est en effet peut-être moins de démasquer et de mettre hors d’état de nuire le coupable que de trouver et de sauver des innocents, même si les deux dimensions sont évidemment indissociables. Le point de départ de l’aventure, ce qui lui donne son sens, est ainsi la rencontre d’une personne en danger ou menant une recherche aussi périlleuse que vitale. Bob Morane est de la race des chevaliers errants. Il arrive certes que ceux-ci jugent mal une situation, se trompent ou soient abusés. Bob Morane peut heureusement se fier à une intuition presque infaillible pour trouver l’innocent ou l’innocente qui mérite qu’il mette sa vie en jeu. Dans quelques cas, il se fait toutefois manipuler et voit sa clairvoyance mise à rude épreuve, par exemple dans Mission pour Thulé, Les démons des cataractes ou Piège à Zacadalgo. Sa suspicion une fois mise en alerte, l’enquête vise d’abord à rétablir la carte éthique de l’aventure dans laquelle il s’est trouvé engagé.
S’il sent que la cause est noble, Bob peut imposer sa présence. Toutefois, dans La vallée des Brontosaures ou dans La couronne de Golconde, il tente d’abord de dissuader Leni et Sarojini de se lancer dans des quêtes, certes justes, mais trop dangereuses. L’aventure n’est pas un but en soi et Bob Morane n’a rien d’un mercenaire. Il est un adjuvant.
Si l’on fait l’étude narrative des romans de la série, on remarquera que dans un nombre considérable des « aventures classiques » de Bob Morane, celui-ci n’est pas le héros de ses aventures au sens structural. Son rôle est de croiser la route d’un innocent qui a été lésé pour l’aider à franchir les épreuves, pour trouver les objets magiques qui ouvrent les passages vers les cachettes au trésor et pour vaincre les monstres. Il mène même parfois les quêtes par procuration pour combler le manque initial (retrouver un parent, sauver sa mémoire, renouer le fil du passé, retrouver la place usurpée…). De nombreuses aventures de Bob Morane correspondent ainsi au schéma des contes de fées.
Tel a été le génie d’Henri Vernes : dans ces premiers romans que les adolescents lisaient seuls et achetaient souvent avec leurs propres économies, il savait reprendre des schémas connus de ses lecteurs depuis les premiers livres qu’on leur avait lus, mais en les transposant dans le monde moderne et en les adaptant aux goûts nouveaux de leur âge.
François-Xavier Lavenne
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°220 (2024)
