Bon anniversaire, Thyl !

De l’Ulen­spiegel de Charles De Coster est issue la lit­téra­ture belge
Romain Rol­land

de coster la legende d'ulenspiegel

Jubilons ! En 2017, Ulen­spiegel sera jeune de trois jubilés, et le jubi­la­toire « caphar­naüm pan­ta­gruélique », comme d’aucuns con­sid­érèrent dès sa nais­sance le reje­ton de Charles De Coster, reste bien le « livre patri­al » (dix­it Camille Lemon­nier) de notre belge lit­téra­ture.

C’était le début des pétrolières années Sev­en­ties. Le rhé­toricien lié­geois que j’étais alors se moquait bien des dimanch­es sans essence puisqu’une heure de train suff­i­sait pour rejoin­dre la gare du Nord, la place Rogi­er, la Tour Mar­ti­ni, la Foire du Livre. Le Graal ! Toute une journée à décou­vrir cent petits édi­teurs mécon­nus et à par­courir le monde au fil d’une géo­gra­phie de stands ambas­sadeurs de presque toutes les lit­téra­tures de la planète. Quelle pas­sion­nante chas­se aux tré­sors chahutée d’assauts vers des esca­la­tors tou­jours men­acés de throm­bose, quelles décou­vertes exo­tiques !

Au stand sovié­tique, par exem­ple… Vaste comme la plaine sibéri­enne, son accès est mar­qué par une sorte d’arc de tri­om­phe en car­ton, d’un pur style Cather­ine II-Potemkine, et ses lim­ites se per­dent loin, au-delà d’alignements de murs de livres aux couleurs sobres sinon som­bres, mais tous reliés. Dans ce domaine sin­guli­er, la cir­cu­la­tion est aisée, pas de groupies en quête d’autographes, pas de col­légiens égarés, pas de bous­cu­lades. De quoi respir­er enfin, de quoi bouquin­er un peu…

Un moment intimidé par une véri­ta­ble muraille d’œuvres de et sur le trio brux­el­lois Marx-Engels-Lénine (timid­ité qu’à l’époque, le jeune fre­lu­quet soix­ante-huitard ne se serait jamais avouée), mon regard tombe sur un présen­toir où trône un gros vol­ume au cos­tume des plus atyp­iques et au titre long comme la Vol­ga. Je l’ouvre, le feuil­lette. Désœu­vré, un vendeur s’approche. Il me sourit et me glisse sur le ton de la con­fi­dence quelque chose comme : « C’est un grand livre, un chef‑d’œuvre, tous les Belges devraient lire l’Ulen­spiegel de De Coster… Pour­tant les édi­teurs lit­téraires ne le pub­lient même plus, ni en Bel­gique, ni en France. La seule édi­tion que vous pou­vez acheter, c’est celle-ci ! » Et quand je lui mon­tre, dubi­tatif, des pages en car­ac­tères cyrilliques, il ajoute : « Oui, c’est une édi­tion des­tinée aux étu­di­ants sovié­tiques qui appren­nent le français, et les notes explica­tives sont imprimées en russe, mais tout le roman est en français ! »

J’ai remer­cié l’obligeant libraire et payé le bouquin (très bon marché, d’ailleurs). Une bonne affaire, décidé­ment ! Le virus de la lit­téra­ture belge n’allait plus me quit­ter.

Reprenant aujourd’hui le livre, j’y relis la très belle pré­face de Romain Rol­land. Le Nobel de Lit­téra­ture 1915 n’hésite pas à y proclamer : « Pour leurs débuts, les let­tres belge ont fait un coup de maître. Un jour­nal­iste, pau­vre, obscur, a […] édi­fié un mon­u­ment qui rivalise avec le Don Qui­chotte et le Pan­ta­gru­el. » C’est tout dire, non ?

Mais qu’en dis­ent aujourd’hui nos con­tem­po­rains écrivains, essay­istes, romanciers, poètes ? C’est ce que nous avons demandé à quelques-un(e)s de nos auteur(e)s…

Chris­t­ian Libens


Charles De Coster : Ixelles, mon amour

monument de coster place flagey ixelles

Mon­u­ment à Charles de Coster place Flagey © SPRB-DMS

Si la grande épopée de Thyl Ulen­spiegel se déroule pour l’essentiel dans une Flan­dre en proie aux exac­tions espag­noles, avec quelques détours par Brux­elles, la vie de Charles De Coster quant à elle (1827–1879) est étroite­ment liée à Ixelles, une com­mune qui était en pleine expan­sion à l’époque de la rédac­tion du livre, avec la créa­tion de grands boule­vards bour­geois, de l’avenue Louise et du Bois de la Cam­bre.

De Coster doit être con­sid­éré comme le fon­da­teur des Let­tres belges, une lit­téra­ture qui ne cessera de vouloir s’affranchir au 19ème siè­cle de son encom­brante voi­sine française. Si le romanci­er est mort dans le dénue­ment et quelque peu oublié de ses con­tem­po­rains, la com­mune d’Ixelles l’a mis à l’honneur à plusieurs repris­es. Pas­sons en revue quelques lieux qu’il a hon­orés de son intel­li­gence et de sa verve ou qui lui sont tout sim­ple­ment dédiés.

Ado­les­cent, il est inscrit au Col­lège Saint-Michel qui se trou­vait alors rue des Ursu­lines (actuel Sint-Jan Berch­mans). Un futur libre penseur chez les Jésuites : ce ne sera pas le dernier ! Il passe sa jeunesse rue des Min­imes à prox­im­ité des Marolles, ce repaire de mar­gin­aux gouailleurs, de voleurs hardis, d’ivrognes invétérés, mais surtout d’un peu­ple authen­tique dans ses tra­di­tions breughe­li­ennes de ker­mess­es et de ripailles, un peu­ple qui ignore encore l’arrogance du Palais de Jus­tice : une source lit­téraire cer­taine pour De Coster. Il pour­suit ses études à l’ULB de la rue des Sols dans le pres­tigieux Palais Granvelle con­tem­po­rain de Thyl (actuelles Galeries Raven­stein). Avec ses amis, il aime à se per­dre dans le quarti­er inter­lope de la Put­terie semé d’estaminets enfumés et han­té par les racoleuses (rem­placé depuis par la Gare cen­trale et ses hôtels en car­ton-pâte). La suite de sa courte vie se passera à Ixelles le long de « la grande coulée » de la chaussée du même nom, comme l’écriv­it Ghelderode, un quarti­er ouvri­er et plutôt social­iste. Plus par­ti­c­ulière­ment au 78 rue de la Tulipe et au 35 rue du Via­duc où il écriv­it durant dix ans la tru­cu­lente Légende de Thyl Ulen­spiegel (1867). Si Les Légen­des fla­man­des lui apporteront un suc­cès d’es­time, son chef‑d’œuvre, lib­er­taire et anti­cléri­cal, restera con­finé aux céna­cles intel­lectuels alors qu’il était des­tiné au grand pub­lic. Notons que ses amis lui avaient décroché un poste de répéti­teur à l’École mil­i­taire sur le site de l’abbaye de la Cam­bre. De quoi le faire vivre…

Large­ment incom­pris de ses con­tem­po­rains, Charles De Coster meurt exténué et criblé de dettes dans les combles du 116 rue de l’Arbre Bénit que le mécène Edmond Picard ornera d’une plaque com­mé­mora­tive au texte inso­lite (côté rue Mer­celis). Il est bien enten­du inhumé au Cimetière d’Ixelles. Sa tombe fut très vite men­acée de désaf­fec­ta­tion. Sous l’impulsion de Camille Lemon­nier, la dépouille sera ré-inhumée et la nou­velle sépul­ture rehaussée d’une impres­sion­nante sculp­ture représen­tant Thyl Ulen­spiegel. C’est la même généra­tion d’écrivains (et les pou­voirs publics, c’est trop rare pour ne pas le soulign­er) qui fera édi­fi­er au bord des étangs d’Ixelles un mon­u­ment esthé­tique et raf­finé en l’honneur de l’écrivain « mau­dit » et de ses fétich­es Thyl et Nele. Il est truf­fé de sym­bol­es, dont cer­tains sont peut-être maçon­niques : Charles De Coster avait en effet été ini­tié à la Loge des Vrais Amis de l’Union et du Pro­grès réu­nis où il côtoiera son ami Féli­cien Rops et Albert Lacroix, son futur édi­teur. Il y fera même quelques lec­tures de sa Légende d’Ulenspiegel. Son médail­lon trône tou­jours au parvis du Grand Ori­ent de Bel­gique, rue de Laeken. L’Obédience a pub­lié en 1983 une pré­cieuse édi­tion bib­li­ographique de la fameuse Légende en hom­mage à son écrivain épris de lib­erté de con­science et de fra­ter­nité…

Joël Gof­fin


Bubulus bubb

Ci-bat mon cœur — un petit sac de cen­dres
issu du livre écrit par le Hibou
dans son vieux belge épicé dont le pouls
a bat­tu par Lys, Escaut, Meuse ou Den­dre.

C’est un roman de traits et de méan­dres,
où les bour­reaux égor­get­tent les cous
de tous coquins sans honte ni tabou ;
c’est un roman bon pour vous faire pen­dre.

Ça pue le sang, la police, le fer ;
y brû­lent polis­sons qui, gais et fiers,
boutent les mots du monde hors de leurs lignes.

Langue de police ou de polis­sons ?
— sage hibou choisira sens et sons,
dont il sait qu’aucun ne compte pour guignes.

Rossano Rosi


Une sale blague

Tony était un blagueur. Depuis tout petit, il ado­rait faire des farces, et pas tou­jours de bon goût…Dans le feu de l’action, on ne fait pas le tri. Il tra­vail­lait depuis peu dans un bureau, à class­er des paperass­es pour une société d’import export à Brux­elles. Un boulot chi­ant. Du coup, son pen­chant pour les facéties avait con­nu un regain, his­toire de pimenter son morne quo­ti­di­en, et par con­séquent, celui de ses col­lègues. Était-ce pour cette rai­son que tout le monde l’avait surnom­mé Thyl Ulen­spiegel ? Comme le per­son­nage de Charles De Coster, Tony aimait pren­dre les expres­sions au pied de la let­tre et jouer avec. Pour ça qu’un jour, il avait mis des grenouilles dans le béni­ti­er de la cathé­drale Sainte Gud­ule. Gros scan­dale !

Icon­o­claste dans l’âme, Tony était né pour foutre la pagaille. À ce sujet, il citait sou­vent cette phrase de René Char : Ce qui vient au monde pour ne rien trou­bler, ne mérite ni égards, ni patience.

Tout allait pour le mieux dans la cour de récré de Tony, jusqu’au jour où … il eut l’idée saugrenue de piquer le gsm d’un de ses col­lègues. Celui-ci ne fut pas choisi au hasard. Tony l’avait repéré parce qu’il était la car­i­ca­ture du fonc­tion­naire bien pro­pre sur lui, moral­isa­teur, et mani­aque du range­ment. À force de courbettes avec le patron, mon­sieur Van­deput était devenu chef de ser­vice, la proie rêvée  pour Tony ! Aucune pho­to ne trô­nait sur le bureau du grat­te-papi­er qui, vu son look pous­siéreux, devait être céli­bataire. D’ailleurs qui en aurait voulu ? L’était moche comme un pou.

Tony avait remar­qué que chaque fois que la secré­taire aguicheuse du patron pas­sait dans le paysager, Van­deput lui adres­sait un sourire à la George Clooney. Le petit comique piqua donc le gsm de son col­lègue et envoya un tex­to enflam­mé à la secré­taire pour lui fil­er un ren­card le soir même chez le bour­reau des cœurs. La chau­dasse répon­dit aus­sitôt par « yes j’y srai ». L’était du genre saute au paf, ça se voy­ait tout de suite. Encour­agé par l’enthousiasme de la pétasse, Tony pous­sa le bou­chon jusqu’à lui envoy­er un autre tex­to «  Viens à poil sous ton man­teau ». Réponse qua­si immé­di­ate : « Waou ça m’exit ».

Tony avait prévu de gliss­er le gsm sous le bureau de Van­deput le lende­main matin. En atten­dant, l’autre fouil­lait partout.

Le soir venu, le farceur se plan­qua der­rière la haie du jardin et atten­dit l’arrivée de la Vénus à la four­rure. Elle déboula, vis­i­ble­ment à poil sous son pale­tot. Mais couille dans le potage, y’avait une madame Van­deput ! Tony vit vol­er une fenêtre en éclats, avec une chaise Louis machin qui alla se fra­cass­er sur la ter­rasse.

Pour la pre­mière fois de sa vie, l’employé mod­èle arri­va en retard au boulot, avec sa petite valise et la tronche tumé­fiée. Depuis ce jour-là, il ne net­toie plus son bureau. C’est le bor­del ! Mais il est plus aimable avec ses col­lègues et va même boire des coups avec eux. D’où l’impérieuse néces­sité de garder son âme de gamin farceur…

Nadine Mon­fils


Modernité d’Ulenspiegel

Ah ! Hiboucle pas ce qu’on voudrait lui faire boucler, le bougre !
Ah ! Hibour­geoise pas, lui !
Hiboug­nate plutôt saint Claes des char­bon­niers, priez pour lui qu’on a brûlé et pour tous les ouvri­ers ( sans ma foi, croire pour autant que tout est réglé !)
Hibout de rage mais faut con­tin­uer à lut­ter.
Hibout la mar­mite de son côté ! (Pour rap­pel, Hibouffe comme qua­tre l’an­i­mal surtout à la fin des man­i­fs où, lui, nous pré­cise-t-il, Hibouf­fi deux harengs de police  et Lamme Gilette (l’âme des poètes – son com­plice ! –) trois gen­darmes et deux saurets cuits à feu vif sur le brasero de ser­vice)
À la pause de midi, Hibouf­farde sa grosse pipe (mais ceci n’est pas une bravade à Magritte ! Au con­traire, il appré­cie les artistes!)
Hibouche même un coin, deux coins, trois coins (en mimant la danse des con­nards!) à ceux qui croient qu’il reste là à ne  rien faire, sinon à faire le malin.
Au con­traire, Hibourlingue !
Hibouge  notre oiseau lib­er­taire!
Hibougeote de ci de là pour les bonnes caus­es !
Hibougonne con­tre les politi­ciens !
Hibouf­fonne leurs promess­es et leurs pro­pos ! Il appelle le Pre­mier Min­istre actuel « Made­moi­selle »  en mimant sa voix de cré­celle lequel (ou laque­lle, au choix) est coincé(e) entre, côté mater­nel, sa moed­er, Bart dite la Grosse Bertha qui tire à vue sur tout ce qui est reine, roi et autres wal­lo­ma­nias et son pro­pre pater­nel qui sur lui (trop) veille comme s’il était  gaga !
Ah ! Qu’est-ce qu’il est mod­erne — de De Coster à Rops ! — ce vieil anar con­tes­tataire !!

Jean-Pierre Ver­heggen


Ce n’était pas la Bible…

Tante Jutte était Fla­mande, et pas nous. D’ailleurs, elle n’était pas notre tante et n’avait aucun lien de par­en­té avec la famille. Son hôtel sur la côte accueil­lait surtout des Brux­el­lois mid­dle class en Ford Escort ou en 504.

Vais­selle ruti­lante, choco­lat chaud mai­son, petits pains d’or et cramique mai­son, pan­tou­fles mai­son… c’était bath, vous pou­vez me croire !

Et il y avait des pinces à sucre, dont l’abandon, je le dis au pas­sage, sym­bol­ise pour moi le déclin uni­versel.

Chez tante Jutte, le ménage requérait une atten­tion con­stante et un joli savoir-faire. Trois demoi­selles rieuses s’en chargeaient, bap­tisées les « Joues Rouges ». Les draps, changés à la moin­dre occa­sion, sen­taient le sel et le frais. Dans les escaliers, dans les cham­bres et les toi­lettes, le sable était chas­sé sans mer­ci. L’air pétil­lait même à la cave.

Tante Jutte, jamais en repos, s’accordait toute­fois des quarts d’heure dilet­tantes, oui, pour par­ler d’une façon bizarre. J’étais d’abord trop petit pour y prêter atten­tion.

Plus tard, vers qua­tre ou cinq ans, je sus qu’elle dis­ait des phras­es appris­es par cœur. J’étais trop occupé par mes affaires – col­lecte de peignes et de patelles – pour m’en souci­er autrement.

Plus tard encore, ayant enten­du par­ler de Dieu le Père et de Jésus – un pur hasard, car j’étais d’une famille mécréante, com­mu­niste de sur­croît –, plus tard, dis-je, je crus devin­er ce que décla­mait tante Jutte devant son four : la sainte Bible. N’en étant qu’à moitié sûr, j’allai trou­ver mon père pour con­fir­ma­tion. Il leva un sour­cil, sec­oua le chef avant d’ouvrir mes yeux d’enfants : « Ce n’est pas la Bible qu’elle récite, c’est l’Ulen­spiegel. »

En Ital­ie, les gens con­nais­saient des pages entières de La Divine comédie ; en Angleterre, on dis­ait, on dit encore du Shake­speare pour assaison­ner sa vie – et il a existé chez nous, dans les anci­ennes généra­tions, des citoyens comme la tante Jutte, capa­bles de sor­tir tirades sur tirades de La Légende d’Ulenspiegel. Ô mère Bel­gique, ô frères d’ici, comme ce temps paraît loin­tain !

Thomas Lavach­ery


J’avais accep­té d’écrire sur Charles De Coster et son roman cent-cinquan­te­naire.
Je croy­ais vrai­ment pou­voir m’en­t­hou­si­as­mer à nou­veau pour ce livre lu il y a plus de 30 ans!
En fait, j’en ai repris l’autre jour la lec­ture et le feu sacré ne se ranime pas… J’avouerai même que je m’y ennuie vrai­ment un peu!
Avais-je lu jadis une ver­sion abrégée? Une adap­ta­tion? Je ne sais trop. Ou sim­ple­ment ne suis-je plus le même lecteur…
Tout ça pour dire que je me sens bien inca­pable de remet­tre le « devoir » promis.

Karel Logist


Que reste Thyl ?

Je n’ai pas lu De Coster. Ouf, ça, c’est dit. Dès lors, vous m’excuserez de ne pas faire assaut d’exégèse ou de références savantes dans ces lignes. Le com­man­di­taire de ce texte a‑t-il cru que la prox­im­ité de nos noms de famille ferait, si pas fil­i­a­tion, du moins sens ? Il m’a dit Charles De Coster, j’ai répon­du l’édition de 1973. Il m’a dit Thyl Uylen­spiegel j’ai répon­du Gérard Philipe pati­nant sur les canaux gelés. Il m’a dit excel­lente idée, tu par­les de Gérard Philipe et je me garde le livre. Dom­mage, ai-je pen­sé, c’est un des plus beaux livres de ma petite bib­lio­thèque, et je lui ai tou­jours voué un cer­tain respect. Pour sa taille, son poids et son titre en let­tres goth­iques ? Pour son mys­térieux appareil cri­tique en russe ?

Gérard Philipe dans le rôle de Till l'Espiègle

Gérard Philipe dans le rôle de Till l’E­spiè­gle

Pourquoi n’ai-je pas lu De Coster, ce clas­sique ? Parce que j’ai été élevée en Wal­lonie, où il n’était pas au pro­gramme sco­laire ? J’ai dû décou­vrir Thyl Uylen­spiegel en lisant la bande dess­inée de Willy Van­der­steen, entre deux Bob et Bobette[1]. Et puis, il y eut Gérard Philipe qui a réal­isé ce film quelques années avant ma nais­sance[2]. Vingt ans plus tard, j’avais quinze ans et le comé­di­en français devint alors mon idole, mon icône, mon Prince Char­mant. Ado­les­cente, ma mère avait la pho­to de Rock Hud­son sous son oreiller; eh bien moi, j’avais celle de Gérard Philipe sur la cou­ver­ture de mes classeurs. Il était ce jeune fou de Fan­fan la Tulipe et de Till l’Espiègle ; il était ce jeune homme ambigu et séduisant du Dia­ble au corps, des Grandes Manœu­vres ; il était enfin cet homme déchu, alcoolique et infin­i­ment trou­blant des Orgueilleux. Doué, angélique, poli­tique­ment engagé et mort pré­co­ce­ment, dans mon cœur pour tou­jours Julien Sorel et Fab­rice del Don­go : le sup­port idéal de mes fan­tasmes roman­tiques. À quoi ça tient, entre Thyl-Till et moi : une bande dess­inée pop­u­laire et un film dont la prin­ci­pale ver­tu à mes yeux n’avait pas grand-chose à voir avec la lit­téra­ture.

Comme j’aime que les choses soient bien faites, j’ai revu Les Aven­tures de Till l’Espiègle. Dans mon sou­venir en noir et blanc, le jeune héros pati­nait sur les canaux gelés avec Nele, sa fiancée, et une joyeuse bande d’amis. Dans le film, en couleurs… On ne devrait pas revoir les choses que le sou­venir a embel­lies jusqu’au mythe : la mai­son où l’on a gran­di, la meilleure amie d’enfance, les films avec Gérard Philipe. Surtout pas Les Aven­tures de Till l’Espiègle, où mon héros de dix-sept ans est inter­prété par un homme de trente-qua­tre, et dont la résis­tance au duc d’Albe par quelques mich­es et  bouf­fon­ner­ies de potache m’a sem­blée bien dérisoire. J’ai quand même retrou­vé la scène où il patine, vire­voltant, slalo­mant avec puis­sance et grâce entre les sbires du duc d’Albe, et pas en col­lants, mais quand même en cuis­sardes, s’il vous plaît. J’ai cru que je trou­verais dans le per­son­nage de Nele une com­posante fémin­iste : las, son amour pour Till n’a que les couleurs de la résig­na­tion et de l’attente.

La Flan­dre du film est une Flan­dre d’Épinal, breughe­li­enne, joyeuse, fes­tive, pleine de gen­tils faucheurs en sabots, d’accortes crémières, de canaux gelés et de fêtes vil­la­geois­es aux mâts de cocagne grasse­ment gar­nis. Dans cet imag­i­naire-là, qui est sans doute aus­si fic­tif que le héros, je me retrou­ve; il a nour­ri mes racines fla­man­des, de Breughel à Ensor, de De Coster à Ghelderode. Est-ce que je m”y retrou­ve ou est-ce que j’en éprou­ve plutôt la perte ? C’est un imag­i­naire dont la fran­coph­o­ne que je suis, issue de « Fran­squil­lons » devenus Brux­el­lois vers la moitié du XIXe siè­cle, se sent en exil.

Que reste-t-il de Thyl ? La perte, la perte d’une fil­i­a­tion fla­mande, imag­i­naire, lit­téraire ? Les jeunes adultes que sont mes enfants ne le con­nais­sent pas. Quand je serai morte, ils met­tront l’édition de 1973 chez un bouquin­iste, avec mes sou­venirs.

Dominique Coster­mans

[1] Willy VANDERSTEEN, La révolte des gueux, Le Lom­bard, 1954.
[2] Gérard PHILIPE et Joris IVENS, Les aven­tures de Till l’Espiègle, 1956.


Le Belge par excellence

D’abord le regard charmeur de Gérard Philipe, séduisant la Dame de Dudzele dans le film inspiré du roman de De Coster, qu’il avait tenu à réalis­er lui-même. Le film avait été lancé à grand fra­cas, en 1955 si je ne m’abuse, notam­ment au Bon Marché, le grand mag­a­sin du cen­tre-ville qui avait décoré tout un étage à la péri­ode des fêtes sur le thème d’Ulenspiegel. C’est là que le per­son­nage est devenu une idole de mon enfance. J’ai lu le roman dans l’édition Marabout, avec la pho­to de Philipe en cou­ver­ture, et  dévoré le bande dess­inée de Willy Van­der­steen, bien sûr.

Et lorsqu’en fin d’études de philolo­gie ger­manique j’ai con­sacré une grande part de mon tra­vail sur le théâtre de Hugo Claus aux divers­es adap­ta­tions qu’il a faites de la légende, j’ai dû me plonger dans le roman en pro­fondeur. Il est résulté de ce tra­vail uni­ver­si­taire paru sous forme d’essai (en néer­landais)  une série d’articles sur les méth­odes adop­tées par Claus dans ses mul­ti­ples ver­sions (pub­liés dans le Thyrse à l’invitation d’André Gascht, et dans la revue de l’ULB, où mon maître Jean Weis­ger­ber avait accueil­li une ver­sion française de mon tra­vail académique). C’est ain­si que j’ai appris com­ment adapter un roman à la scène, ini­ti­a­tion que j’ai mise en appli­ca­tion à divers­es repris­es, pour Le Rouge et le noir (au Rideau) ou Le cap­i­taine Fra­casse (au Parc) par exem­ple, ou même pour la nou­velle de Pierre Mertens Col­li­sion, que Monique Dorsel m’avait demandé de porter à la scène au Théâtre Poème.

Mais Ulen­piegel est surtout une fig­ure-clé de ma mytholo­gie per­son­nelle, il m’accompagne sans cesse, par son courage, sa fer­veur, son humour. C’est un role-mod­el, une référence vitale. Je ne com­prends pas qu’il ne soit pas plus pop­u­laire. Il est à mes yeux le « Belge par excel­lence », et je ne m’explique pas qu’il n’habite pas davan­tage notre imag­i­naire col­lec­tif. Chaque fois qu’aux étangs d’Ixelles je passe au large de son effigie accom­pa­g­née de Nele, j’ai le cœur qui bat. Le mon­u­ment a aus­si sa réplique dans le vil­lage de Knokke, pas si loin de Damme où De Coster le fait naître. Et depuis deux ans, il trône dans mon bureau  à l’Académie, puisque j’ai mis la main sur la maque­tte de la sculp­ture de Samuel dans une salle de vente où j’ai pu l’acquérir pour un prix si mod­este que j’aurais honte de le révéler. Quel est ce pays qui fait si bon marché de ses mythes ?

Jacques De Deck­er


Dossier paru dans Le Car­net et les Instants n°193 (2017)