Alain Bosquet de Thoran, Fragments

De l’épure blanche à l’étoile noire

Alain BOSQUET DE THORANFrag­ments, Le Cormi­er, 2004
Françoise LISON-LEROY, L’In­ci­sive, Rougerie, 2005

bosquet de thoran fragmentsDans son recueil Frag­ments, Bosquet de Tho­ran esquisse un art poé­tique d’une déli­catesse grave et légère. Intu­ition furtive, mys­tère effleuré, clarté dev­inée pal­pi­tent sous le frag­ile équili­bre des mots.

Poème insai­siss­able, qui échappe à celui qui le sen­tait à portée de plume, pour suiv­re libre­ment son cours, comme bruit l’eau ou le vent.

Ain­si va le poème
Suiv­ant une pente douce
Qui se glisse entre les mots
Mais il file trop vite
Pour que je puisse le retenir
Dans les reflets qu’il tra­verse
A peine né qu’il renaît ailleurs
A peine vécu qu’il meurt
A peine pen­sé qu’il s’éteint
Divaguant entre les mots
Qui s’é­grè­nent entre mes doigts

Qui, d’aven­ture, résiste au poète, se referme, lové autour de son noy­au qui ne sera pas livré, partagé.

Par­fois le poème reste enroulé sur lui-même
Dans la chaleur pro­tec­trice des mots
Et la plume indis­crète
Pareille à un stylet
Cherche vaine­ment à le dépli­er
Alors le poème fait le mort
Et se tait pour tou­jours

Poème que Bosquet de Tho­ran inter­roge inlass­able­ment. Au seuil du silence. À la lisière de la nuit. Au bord de l’ef­face­ment.

Écrire un poème,
C’est peut-être ne pas écrire,
Etre hors écri­t­ure
Hors trace
C’est oubli­er ce que l’on est,
Ne plus rien savoir
Mais tout sen­tir,
Et sen­tir tout
Au plus loin de soi-même

Ces Frag­ments cernés de blancs m’ont fait sou­venir de la devise du pein­tre Vuil­lard : «Le silence me garde.» Il me sem­ble que Bosquet de Tho­ran devrait l’aimer…

Le titre, déjà, tranche, dans le par­cours poé­tique de Françoise Lison-Leroy; après On les dirait com­plices (recueil à deux voix, la sienne et celle de Colette Nys-Mazure, avec laque­lle elle a signé plusieurs livres), Terre en douce, Celle que l’été choisit, ou, plus récem­ment, L’af­fû­teuse, Com­mencer par le soir, voici L’In­ci­sive. La douleur souter­raine qui resur­git, âpre et rebelle, du fond de la mémoire, et mord le coeur.

emmurée vive/ dans cet
enc­los de pensionnat/ il me reste à
vêtir mon tourment/ à l’écras­er
entre deux let­tres mortes/ à chas­s­er
La pâleur qui s’installe/ mal­gré

De cette enfance, cette ado­les­cence brimées, con­fisquées, ver­rouil­lées, le refus et la détresse brû­lent encore, brû­lent tou­jours. Même si celle qui s’en est évadée, sans en guérir, sait qu’il faut «éponger l’amer­tume». Appren­dre lente­ment, patiem­ment, à «repein­dre les ruines». A «ravaud­er la déchirure».

L’é­col­ière se l’é­tait juré :

je veux voy­ager sans étoile noire/
ne pas som­br­er sous l’uniforme/

Au coeur du dés­espoir sour­dait un défi :

en réponse/ aux élans interdits/
aux let­tres déchirées/ aux entailles de mémoire/
en réponse/ à l’outrage/ à toute désespérance/ à
l’e­space et à l’heure/ aux voix glabres/ en réponse/
aux cent lignes/ je lancerai un livre

Le livre est là, sac­cadé, lanci­nant. Comme un cri transperçant les murs-prison d’autre­fois.

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°141 (2006)