Bosquet de Thoran, Le cavalier de la Monalena

L’histoire est une rêverie

Alain BOSQUET DE THORAN, Le cav­a­lier de la Monale­na, l’Aube, 2002
Alain BOSQUET DE THORAN, Sous la lune aux toits d’ar­doise, Le Cormi­er, 2002

bosquet de thoran le cavalier de la monalenaAnto­nio Mar­rac­ci­ni arrive à la Monale­na, à Frosi­ni près de Sienne, à la fin août 1441. Il revient de Bruges où il s’oc­cupe des affaires des Span­noc­chi et, comme il le pressen­tait, un sen­ti­ment ampli­fié par le silence du vil­lage sur son pas­sage, la Monale­na est vide de toute vie. Certes, Anto­nio le sait, la mère est morte depuis quelques temps et Ornel­la, sa jeune sœur, n’a plus don­né de nou­velles depuis son mariage ; Fab­rizio, son jumeau, est fresquiste et il se dé­place de chantier en chantier, au gré des com­man­des, mais à la Monale­na il n’y a plus nulle trace du père, Gio­van­ni, et plus rien de ses notes, gri­moires et car­nets qu’il rédi­geait patiem­ment, à longueur de nuit. Car Gio­vanni était de ces esprits éclairés, aux portes de la Renais­sance, qui ne croy­ait pas en Dieu et s’in­ter­ro­geait sur l’énigme de la vie et la va­leur de la créa­tion ; curieux de tout, il était fasciné par l’eau et s’é­tait spé­cial­isé en cap­tages et autres travaux hydrauliques, réal­isant irri­ga­tions, fontaines et jets d’eau pour le comte Gher­arde­schi au château de Frosi­ni. Anto­nio recherchera vaine­ment les car­nets de son père ; il ne saura jamais non plus com­ment il a fini : sans doute est-il mort par­mi les anonymes à l’Ospedale de Sienne et a‑t-il été enter­ré dans la fos­se com­mune. Ses retrou­vailles avec Fab­rizio ne l’aideront pas dans ses recherch­es mais elles permet­tront de lui don­ner de l’huile et de lui trans­met­tre ce secret de la pein­ture telle qu’on la pra­tique alors à Bruges.

Fab­rizio com­mencera un auto­por­trait et imag­in­era de faire le voy­age pour décou­vrir la lumière du nord et cette lib­erté des artistes qui s’af­franchissent des com­man­des de l’Eglise. B., l’actuel pro­prié­taire de la Monale­na, a re­trouvé aux archives de Sienne les car­nets d’An­to­nio et de Fab­rizio et une copie par­tielle de leur cor­re­spon­dance. Il imag­ine et recom­pose la vie anci­enne de la mai­son. Mais est-ce par hasard ou par intu­ition qu’il a trou­vé ces notes ? Et les doc­u­ments sont-ils authen­tiques ? Il y a, comme le con­fi­ait Gio­van­ni à ses enfants en con­tem­plant le ciel étoilé, des choses que per­son­ne ne sait, pas encore… Bosquet de Tho­ran emmène son lecteur dans un cadre enchanteur, au sein d’une fa­mille où l’on est, à la fois, poète, pein­tre, ingénieur, musi­cien, con­tem­platif pour s’émer­veiller, curieux pour s’in­ter­roger et philosophe pour apporter sa con­tri­bu­tion à l’énigme impos­si­ble à dévoil­er de la vie et de la créa­tion. Anto­nio, sur son cheval blanc, tra­verse l’Eu­rope, passe sobre­ment dans le paysage toscan et laisse juste ce qu’il faut de notes pour ali­menter la fic­tion et que l’his­toire se trans­forme en une rêver­ie ouverte aux spécu­la­tions.

D’une cer­taine manière, Sous la lune aux toits d’ar­doise nous entre­tient des mêmes thèmes mais sous forme poé­tique cette fois ; il n’y a plus le cou­vert de la fic­tion et l’au­teur s’a­vance seul pour livr­er de manière brute ses tour­ments et ses remar­ques. C’est bien une voix intérieure qui par­le en direct mais on re­trouve pour­tant le même monde, avec des lu­mières qu’on devine toscanes et cer­tains échos du Palio de Sienne. Il y a aus­si cette écri­t­ure qui file de mot en mot dans son dou­ble sens d’échap­per de soi et de pré­par­er le tis­sage d’une his­toire qui lais­sera des traces, cette forme d’in­con­nue qu’est la vie, avec son lot de sur­pris­es, les mots tour à tour me guident et m’égarent. Bosquet de Tho­ran s’in­ter­roge sur le temps, il sem­ble en accord avec lui, avec son pas­sage et ses tours sur lui-même comme font les chemins sur les collines, mais il vac­ille lorsqu’il entrevoit les gouf­fres ver­tig­ineux que sont la mémoire et l’ou­bli, le futur et la fin inéluctable. Il y a une envie de nuit com­plice mais aus­si un désir de jour comme une nou­velle promesse, il y a à régler le prob­lème du som­meil avec sa part de rêve, cette autre ver­sion du réel. Dans cette recherche d’un espace, dans cette longue hésita­tion entre clarté et ténèbres, le poète finit par ne plus savoir où il est, sinon entre chien et loup… Pour­tant, ce qui pour­rait pass­er pour un con­stat d’échec devient le mod­èle d’une pen­sée — d’une écri­t­ure, d’une réflex­ion — qui serait comme le vent, d’o­rig­ine incer­taine et de fin ignorée, de pas­sage seule­ment, recon­naiss­able mais indéfiniss­able. Et qui ini­tierait un désir de vol­er à l’in­star de la lu­mière qui, sans cesse, tra­verse l’air muet. Bosquet de Tho­ran fascine par sa capac­ité à entremêler inno­cence, légèreté et rigueur, il pas­sionne en nous emmenant au cœur de nous-mêmes.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°127 (2003)