Bosquet de Thoran, Mémoire de l’outil

Sous le signe du pélerin

Alain BOSQUET DE THORAN, Mémoire de l’outil, Le Cormi­er, 2007
Daniel DE BRUYCKERPrière les mains der­rière le dos, Tail­lis Pré, 2008
Philippe JONESAu-delà du blanc, Le Cormi­er, 2007, 128 p.
Pas­cal LECLERCQ, Un bâton, ill. graphiques et sonores de Jac Vitali, La Drag­onne, 2007, livre + CD
Daniel SIMON, D’un pas léger, Tail­lis Pré, coll. “14 x 17”, 2007
Pierre-Yves SOUCY, Après la mon­tée du jour, Le Cormi­er, 2007

simon d'un pas legerAvec D’un pas léger de Daniel Simon, nous pour­rions nous met­tre sur les traces d’un pèlerin, d’un chem­i­nant qui sait son peu de poids – et sa charge de doutes –, d’un marcheur qui, en tail­lant sa route, n’ig­nore en rien qu’il va égar­er son passé à mesure qu’il va décou­vrir son présent et ne s’il­lu­sionne sur aucune valeur, y com­pris la sienne pro­pre : « Par­ler douce­ment comme pour rien, pour s’éloign­er de ce dégoût de soi que le voy­age allume. / Par­ler en somme pour s’ef­fac­er ». Mais il s’ag­it surtout de « par­ler douce­ment » pour con­tin­uer à être et parce que la parole va servir à man­i­fester (pour ne pas dire jus­ti­fi­er) cette exis­tence que rien n’in­ter­rompt et qui se pour­suit dans le « vivre par inad­ver­tance et aller les yeux clairs dans des embus­cades de vocab­u­laire ». Comme le vocab­u­laire, la marche, le voy­age en train ou le seul jeu des pen­sées à part soi ten­dent des embus­cades, des pièges qu’il faut con­tourn­er pour con­tin­uer ; c’est le moment, sans doute, où s’af­firme cette parole effaçante, celle qui s’aperçoit qu’il est inutile de con­serv­er un écho passé lorsqu’il s’a­gi­rait d’af­fich­er un présent ou, mieux encore, de recom­pos­er un pro­jet. Puisque « la débâ­cle du temps s’embourbe dans une durée per­due », il faut aller « con­va­in­cu d’e­space, de vide et de silence », « marcher d’un soleil à l’autre, réin­ven­ter chaque jour le sens de la marche ».

Quelles que soient les ambi­tions de cha­cun, Daniel Simon les amène, « dans l’ag­o­nie per­ma­nente des formes », à hau­teur de souf­fle, les dit dans un style qui bat au rythme du coeur, ou s’ac­corde à la mécanique des corps, sachant ceux « qui renon­cent à leur part » et ceux « qui appren­nent lente­ment le temps de la durée ». Aucun juge­ment ici, mais la pos­si­bil­ité d’en­tr­er « sans le savoir […] dans le bon­heur ». Daniel Simon témoigne mag­nifique­ment de ce refus d’une défaite qui ne mèn­erait qu’à des regrets et de ce « fris­son du bien com­mun » qui irrigue le « plus beau poème ».

de bruycker priere les mains derriere le dosAvec Daniel De Bruy­ck­er, le pèlerin pour­rait être immo­bile : dans sa Prière les mains der­rière le dosil est plus penché sur lui-même qu’il ne fait ombre sur les chemins, plus médi­tatif qu’ar­pen­teur. Il par­court néan­moins ces « labyrinthes où me per­dre jusqu’à me trou­ver / nulle part et partout à la fois », mais plutôt que de se par­ler à lui-même, il tente un dia­logue, une inter­pel­la­tion à un « tu » (jamais autrement nom­mé) qui sem­ble, tout à la fois, omniprésent, fam­i­li­er et silen­cieux – tu dans tous les sens de ce qu’il ne fau­dra pas appel­er un terme puisque la quête se pro­longe, se renou­velle sans cesse d’une attente neuve. « J’é­coute encore et rien ne vient », mais « l’énigme : non ce qui est décou­vert / Mais, trou­vé, ce qui étonne encore ». Ain­si le poète, manip­u­lant les mots, peut en jouer sans être inter­rompu, peut les pouss­er jusqu’à abstraire le silence de son inter­locu­teur, peut les amen­er à cir­con­scrire cette absence en un lieu assign­a­ble. Mais quel est ce « vrai monde où tu es » ? Est-il fait d’une attente qui per­me­t­trait au poème de s’in­ter­roger sur un lieu qui n’est jamais celui de la ren­con­tre, ou sur un temps qui ne se libère jamais du car­can du « main­tenant » ?

À moins de se ren­con­tr­er « comme ce frère dans le miroir / – mon jumeau, mon inverse – / qui vient fidèle à ma ren­con­tre / et que je ne vois jamais sor­tir ». De Bruy­ck­er abor­de cet échange méta­physique sous forme de joute ver­bale qui se donne le beau jeu en trai­tant le silence de l’autre comme elle… l’en­tend ! Mais cela n’empêche nulle­ment (« c’est ma vie entière / qui se fait souf­fle ») la sincérité d’un ques­tion­nement qui con­naît ses lim­ites tem­porelles : « Je veux être du bois dont on taille les portes / lais­sées ouvertes par celui qui s’en va ».

leclercq un batonOn con­tin­ue avec Un bâton de Pas­cal Lecler­cq, même si « je le plante où je veux / où ça laisse / des coups, une trace / mon corps s’en­roule et se dessèche » puis aus­sitôt « je reprends mon élas­tic­ité / et mes jambes s’é­car­tent / empor­tent mortes / un sou­venir / un défaut ». Le corps n’est qu’or­ganique, il se vit dans une mobil­ité interne, à peine dis­tin­guée de l’an­i­mal, voire du végé­tal et il se man­i­feste de manière spon­tanée : « je nais du ven­tre / j’y ren­con­tre un tapage », et « si je viens à bout de mon extrac­tion / à nou­veau pressé je m’en­chante ». Ode à l’ex­is­tence qui perçoit d’où elle est issue et n’en fait aucun mys­tère, au con­traire, qui cherche à affirmer les orig­ines qu’elle sent pal­piter en elle, même si chaque état pos­sède son niveau de con­science : « je me reproche d’être au temps / ce que l’herbe est aux fleurs / mais leurs sépa­ra­tions sont indo­lores ». Passe alors la ques­tion fon­da­men­tale, ou la ten­ta­tion « d’ar­bor­er cette dés­in­vol­ture / qui seule donne un sens / à mon reflet ». Com­ment se dire, com­ment se lire sinon dans l’échange, dans l’ex­péri­ence élaborée quoique approx­i­ma­tive : « et la pâte obtenue je la coule / dans le moule / incer­tain de demain ».

Mais Lecler­cq voy­age aus­si, sur la Tran­scévenole où il apprend à « marcher au pas : je deviens ma besogne / me cam­bre sous le gar­rot » – une manière de se pren­dre en charge « qui sait que le pain n’at­tend pas ». Le chemin vers les orig­ines n’é­claire pas vrai­ment. Pas plus qu’à l’Hô­tel du Com­merce de Mende, on ne trou­ve autre chose qu’une vie à l’a­ban­don ou une écoute du grouille­ment de la ville. Un vacarme qui ren­voie à soi et donne forme à un des­tin. Et, plus sere­in, on sait qu’« On s’as­soupi­ra près du but, on ne l’at­tein­dra sous aucun pré­texte », non par refus, mais parce qu’il faut con­tin­uer à se laiss­er porter. Pas­cal Lecler­cq n’ig­nore pas que l’on peut dégager une odeur de « cadavre aux extrémités » tout en étant capa­ble de vivre plusieurs vies, porté par une « soif inex­tin­guible ». L’inévitable con­trainte de la fin n’ex­clut pas le choix des chemins que l’on décide de sceller en soi. À not­er, ce livre se décline aus­si en per­for­mances scéniques que l’au­teur déploie avec Jac Vitali qui a conçu un envi­ron­nement sonore pour les textes. Rythmes et trans­es d’un présent dans lesquels le sens des mots s’ac­corde aux mou­ve­ments du corps.

bosquet de thoran memoire de l'outilMémoire de l’outil de Bosquet de Tho­ran mar­quera un temps d’ar­rêt, tant ce bref recueil sem­ble avoir été écrit par un médi­tatif qui jette un regard rétro­spec­tif (qu’on pour­ra d’ailleurs juger quelque peu dés­abusé). Non pas que les choses ici ne son­nent pas justes, mais elles appa­rais­sent comme défini­tive­ment rangées, figées pour tout dire. Ain­si, « Aucun mou­ve­ment, mal­gré l’anx­iété » ou « Restent les pas, après d’autres pas, les gestes peu à peu rejoints par l’im­mo­bil­ité ». C’est à peine si l’on sent que « le vent se glisse et s’éteint au creux des val­lées » tan­dis que les « grands yeux blancs fix­ent l’é­ter­nité ». Là où on n’aperçoit plus « la mer, infin­i­ment retirée », ce qui bouge ou vibre encore vient pour dire la mort, « une calèche soyeuse glis­sant dans la nuit », ou « la chute d’un peu de cen­dre fine dans un sabli­er »… Pour­tant le ton n’est pas som­bre (« la poésie illu­mine »), même si « L’aube est un miroir trompeur », mais il y a un repli (« Mémoire de la mémoire / Comme un rideau noir »), un enfer­me­ment, comme celui d’un insecte pris dans de l’am­bre, « un frag­ment de silence, enfin mis à nu, longue­ment emmuré dans l’ou­bli ». Et lorsque « Les choses se dis­sipent, le monde se dérobe », il ne reste plus au lecteur qu’à se join­dre à l’au­teur (« nous n’ap­por­tions que notre fer­veur ») pour accéder à ces loin­tains que le poème main­tient à l’é­cart mieux qu’il n’en cherche le chemin.

jones au dela du blancAvec Philippe Jones, le voy­age se fait sub­til : cet Au-delà du blanc peut en effet se lire comme la page vierge qu’il s’ag­it de rem­plir après sa nais­sance aus­si bien que comme cette page inerte qui accom­pa­g­n­era la mort. Se joue ain­si un désir de « blo­quer les sou­venirs » autant que d’« instau­r­er l’ir­réel » dans un recueil com­par­ti­men­té en petites séries de poèmes qui sont autant d’é­tapes, de points de chute, de réflex­ions ouvertes ou de retours sur le passé. Car si « des papil­lons volent encore / dans les jardins du sen­ti­ment » ou « l’échas­sier traîne un corps souil­lé de marée noire », c’est que quelque chose se présente que l’on ne con­sid­ère plus qu’en­taché de son poids, impos­si­ble à déver­rouiller de son vécu. Il n’empêche que l’ob­scu­rité que l’on traîne par-dev­ers soi appelle à « fray­er la voie à ce lancer d’oiseaux » ou à ce « qu’un fruit s’é­claire et partage son corps » ; et même si on con­sid­ère que « la nature s’en­ferme », se dresse encore un ques­tion­nement qui se désire libéra­teur : « pourquoi une clô­ture / entre ici et ailleurs ». Quoiqu’il ne s’agisse pas d’être dupe : « com­mu­ni­quer, ce grand besoin auquel on feint de croire, et ce monde meilleur que l’on promet ». Il est vrai que l’on avance « sur un chemin pavé de miroirs à men­songes », mais « revenir vers l’en­fance / c’est revenir chez soi ». Où donc se jouerait la loy­auté à soi-même, ou la fidél­ité à une femme ? Car, en chemin, si « l’at­tache­ment grandit, la durée dimin­ue ». Est-ce que l’ar­bre ou un pan­neau de bois peint il y a des siè­cles peu­vent servir de repères ? Sans doute, mais éphémère puisque « le matin vient laver les vit­res » et qu’il s’ag­it, tout au mieux, de « con­quérir un instant ». Jones exprime posé­ment un regard sur la vie, en sachant que la ques­tion n’oblige à aucune réponse, que « l’oiseau picore et puis se tait », qu’un choix se tar­it à n’être pas sélec­tion­né tout de go tan­dis que demeure ce qui obsède. Ce recueil a le drapé d’une robe d’élé­gante : les plis mar­qués d’é­clat ne sont pas moins recher­chés que ceux qui captent l’om­bre – laque­lle est « le gage d’un soleil ». Et tout ne se joue que par atti­rance, ne se vit que pour « ren­con­tr­er le flux d’un regard ».soucy apres la montee du jour

Inten­sités d’une vision que l’on retrou­ve, et qu’il faut suiv­re en ses lenteurs per­spi­caces, ses détours, ses démem­bre­ments, chez Pierre-Yves Soucy dans ses obser­va­tions d’Après la mon­tée du jour. Au pèleri­nage, il n’y aura pas de halte ultime puisque même la con­tem­pla­tion impose de repren­dre tou­jours le spec­ta­cle pour le con­sid­ér­er, le méditer ou l’ex­primer autrement, même si les cré­pus­cules exis­tent de toute éter­nité. Ce que souligne ici le poète, en quelques mots (à peine trois ou qua­tre lignes par page) pour­rait ressem­bler à une mélan­col­ie : en fait, il s’ag­it bien plutôt d’un accord avec la lenteur régulière du monde, d’un rythme de lev­ée de jour sur l’été ou de tombée de nuit sur la neige, que l’e­sprit de l’homme qui con­tem­ple aurait voulu, tout nour­ri qu’il est d’il­lu­sions, plus rapi­de, plus féroce, plus por­teur – moins trem­blant, ou moins entaché d’ou­bli. « La vie lente­ment faite et lente­ment démem­brée » tait ou bra­conne, aspire à une marche aveu­gle ou refuse l’in­cli­nai­son des pentes ; elle ne déchiffre pas l’at­tente ni ne sait com­ment pren­dre l’er­rance par la main. À chercher un repos, elle se fait silence quand elle s’é­tait voulue sauvage ; elle se perd à se recom­mencer aux partages des clartés, à mi-chemin des pentes ou entre enfance et soli­tude adulte ; elle s’ex­alte dans la clarté de l’é­ter­nité ou se noie dans la neige tombée – « jamais ne prononçaient les mêmes incer­ti­tudes ». Et la marche des jours se fait tan­tôt douce, tan­tôt par rafales. Soucy a des douceurs désen­chan­tées pour exprimer ce qui s’en­som­meille dans le cours du monde, cette « attente indéchiffrable tou­jours un peu plus som­bre », les fatigues qui se résor­bent et l’en­fance qui revient – cela qui résonne dans le silence ou vibre dans l’iri­sa­tion de la neige, « qui revien­dra tou­jours avec l’é­clair ». Le chemin com­mence avec l’ap­pari­tion de la rosée, il s’ef­fectue dans son frémisse­ment sur les pétales.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°150 (2008)