Bosquet de Thoran, Souvenirs et rêveries en désordre

Comme l’oued des souvenirs…

Alain BOSQUET DE THORAN, Sou­venirs et rêver­ies en désor­dre, Didi­er Dev­illez, 2010

À l’âge où, selon Hergé, on perdrait le droit de lire Tintin, l’a­cadémi­cien Alain Bosquet de Tho­ran, pub­lie Sou­venirs et rêver­ies en désor­dre. Une flâner­ie au cœur de la mémoire, ce « rêve qui va et vient le long de notre vie » et que Valéry, invo­qué d’emblée, qual­i­fie de « qua­trième dimen­sion de notre envi­ron­nement tant men­tal que physique ».

La plongée dans cet espace mou­vant, où l’imag­i­naire con­fère au réel la vraie dimen­sion du vécu per­son­nel, débute dans le silence et l’im­men­sité du désert égyp­tien. Pour Alain Bosquet, une expéri­ence éton­nante d’un an de soli­tude et de dépouille­ment, vécue « sur la trace des ana­chorètes » du monastère de Pacôme depuis longtemps inhab­ité. On décou­vre ensuite, au fil de ses  nom­breux voy­ages et escapades, le dia­logue con­stant de l’art et de la songerie, du regard et des enchante­ments qu’il sus­cite. Enchante­ments qui lui font tra­vers­er le miroir d’Al­ice pour le plonger dans cette autre réal­ité qui donne à l’art tout son sens. Et le voilà qui, comme dans le con­te chi­nois de Yource­nar, emprunte la ligne de fuite de l’œu­vre ou du paysage jusqu’à vivre des illu­sions prodigieuses. Comme s’en­dormir dans la Chas­se noc­turne d’U­cel­lo,  se retrou­ver errant dans le chantier de la Tour de Babel signée Maerten van Valken­borch ou  s’en­tretenir toute une nuit avec Louis d’Or­léans après s’être lais­sé enfer­mer dans le château de Pier­re­fonds. Ce ne sont pas là diva­ga­tions gra­tu­ites, mais han­tis­es con­sub­stantielles (mot lux­ueux mais indis­pens­able) à ce poète et à cet auteur à la fois dis­cret et inten­sé­ment habité, qui s’est donc sen­ti con­damné un jour « à errer doré­na­vant sur la crête étroite qui sépare le rêve de la réal­ité ». Sur un chemin que peu­vent d’ailleurs évo­quer quelques uns de ses titres. Du Petit guide pour la vis­ite d’un château au sub­til  Traité du reflet, en pas­sant par le Songe de Con­stan­tin, son œuvre la plus magis­trale. Qu’il s’agisse des séjours lumineux en Ital­ie ou de sou­venirs plus fam­i­liers ou  plus banals en apparence, cet inven­taire désor­don­né n’échappe jamais aux magies du vision­naire ni d’ailleurs à une nos­tal­gie avouée in fine et qui appelle aus­si ce corol­laire mélan­col­ique en forme d’oued: Tous sou­venirs ont leurs lim­ites au delà desquelles com­mence l’im­mense désert de sable ou se perd l’ou­bli…

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°166 (2011)