Jacques Brel, Textes et chansons

Bien que les fleurs soient plus présentables…

Jacques BRELTextes et chan­sons, mis en images par Gabriel Lefeb­vre, Renais­sance du livre, 2001

brel textes et chansonsImpos­si­ble de dis­soci­er les textes de Brel de sa voix, du grain de sa voix, de ses ac­cents et de ces tor­sions de mots qui ne sont qu’à lui. Soient devient som­ment, mot tor­du, tor­turé, devient ter­roir, devient per­sonnage dans la bouche du Grand Jacques. Les let­tres valsent et devi­en­nent des êtres que nous voyons bouger, par­ler, exis­ter. Il n’y a peut-être qu’Arno pour chanter Brel sans l’imiter mais en don­nant aux textes au­tant d’é­pais­seur, de fic­tion, d’ex­is­tence qu’à l’o­rig­ine. Et pour une reprise réussie, com­bien de désas­tres ?

Voici, avec un petit ouvrage pub­lié à la Re­naissance du Livre, l’oc­ca­sion de pénétr­er directe­ment dans l’u­nivers lyrique de Jacques Brel. 58 chan­sons célèbres, écrites de 1953 à 1977, et quelques textes vous at­tendent couchés sur un beau papi­er crème qui accueille égale­ment les images, à l’aqua­relle et à l’en­cre de Chine, inspirées à Ga­briel Lefeb­vre par les his­toires du poète. On retrou­ve au fil du temps les images styl­isées, un peu à la manière d’un Folon ou de Peynet, des morceaux de vie qui nous trot­tent en tête depuis des décen­nies. La sil­hou­ette de San­cho sur son âne, celle de Mathilde et de son amour en cage, celle du poète les bras lev­és pour pro­téger toutes les colombes mul­ti­col­ores des vel­léités guer­rières, celle du grand Jacques les bras chargés de lilas qui attend au pied du réver­bère Madeleine qui n’ar­rive pas. Dans les bleus et les transpa­rences d’un ciel étoile, Don Qui­chotte brûle encore pour attein­dre l’i­nac­ces­si­ble étoile ; Madame promène son cul sur les rem­parts de Varso­vie dans une débauche de couleurs ten­dres ; chez ces gens-là, le père regarde tou­jours son trou­peau manger la soupe froide ; Jef n’est pas tout seul puisque Brel l’ac­com­pa­gne chez la mère Françoise ou la madame Andrée ; les big­otes vieillis­sent à con­tre-jour de petits chiens en petits chats, au pied d’une croix, avant de s’envo­ler, une auréole et deux bouts d’aile dans le ciel qui n’ex­iste pas…

Gabriel Lefeb­vre a dess­iné des affich­es pour le théâtre, la danse, le ciné­ma et il a exposé au Séné­gal, au Cana­da, en France et en Bel­gique ou au Viet­nam. De 1999 à 2001, il a pub­lié à la Renais­sance du Livre plusieurs ouvrages comme La flûte enchan­tée (sur un texte de Pierre Coran), Les fables de la Fon­taine ou Arthur Rim­baud. Ses visions des textes de Brel sont ten­dres, ellip­tiques, trans­par­entes, presque. On peut sans crain­te racon­ter Brel aux tout-petits au fil de leurs teintes pas­tels. Si on ne con­nais­sait pas la cru­auté de cer­taines descrip­tions du poète, la vio­lence de cer­tains de ses pro­pos, on pour­rait presque trou­ver cela trop joli, trop poli pour être hon­nête. Mais il y a les textes et leur ter­ri­ble puis­sance d’évo­ca­tion. Dis­ons-le crû­ment comme celui qui lit par-dessus mon épaule : Putain, quel poète ! Pas besoin d’avoir cent ans pour vi­brer à ces évo­ca­tions et aux langueurs ou aux vio­lences des mots. L’u­nivers de Brel est tel­lement dense, telle­ment fort, telle­ment vrai, telle­ment vivant qu’au­jour­d’hui encore, à tous les âges, on peut cra­quer pour lui. Cha­cun avec ses mots, ses rêves, ses couleurs, ses soupirs et ses illu­sions. N’est-ce pas cela, une éter­nelle jeunesse ?

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°122 (2002)