Frères amis, frères ennemis

Huguette DE BROQUEVILLE, Ura­ho ? Es-tu tou­jours vivant ?, Mols, 1999 

broqueville uraho es tu toujours vivantUra­ho ? Es-tu tou­jours vivant ? est con­sacré au géno­cide rwandais de 1994. Il con­stitue par son objec­ti­va­tion des événe­ments et par sa dis­tan­ci­a­tion cri­tique, le pen­dant européen et fic­tion­nel de l’ouvrage de Yolande Muk­a­gasana.

L’histoire d’Huguette de Bro­queville, qui se dis­simule à peine der­rière la nar­ra­trice, est aus­si celle de son frère. Père Blanc d’Afrique, mis­sion­naire au pays des mille collines. Lorsqu’éclate le géno­cide, le con­tact est rompu entre lui et la nar­ra­trice. Taraudée d’angoisse celle-ci n’a qu’une idée en tête : sous­traire son frère à la boucherie en cours et le ramen­er sain et sauf au bercail. Après un bref retour en Bel­gique, le mis­sion­naire se hâte pour­tant de retrou­ver le Rwan­da, en proie à la folie géno­cidaire. Pris en tenaille entre la vio­lence des extrémistes hutus, bien­tôt mis en déroute, et celle des com­bat­tants du FRP, il perd ses repères et tente pour­tant d’assumer sa voca­tion de prêtre, c’est-à-dire à la fois de con­cil­i­a­teur des frères enne­mis et de con­fesseur des con­sciences acca­blée, de part et d’autre, par l’horreur des crimes per­pétrés. Dans ces cir­con­stances trag­iques, il meurt d’épuisement.

Entre l’évocation inspirée d’une enfance com­mune et la tragédie qui frappe son frère, la nar­ra­trice tisse la navette de manière inces­sante. Peu à peu, pour la roman­cière de tout temps réfrac­taire au religieux, la voca­tion sac­er­do­tale du jeune homme ain­si que son engage­ment de mis­sion­naire en terre africaine pren­nent leur véri­ta­ble relief. C’est d’une plume alerte qu’elle s’emploie à restituer les bribes de leur enfance, avec ses jeux, ses ivress­es, ses com­plic­ités, avant que ne survi­en­nent les désac­cords de l’âge adulte. Au moins deux strates nar­ra­tives s’entrecroisent : l’histoire d’une sœur et d’un frère aux con­vic­tions pour le moins opposées mais unis par la ten­dresse, le par­cours de deux jeunes Rwandais (Antoine et Cuprien) entrainés à leur corps défen­dant dans les mas­sacres frat­ri­cides qui ponctuent le géno­cide. De cette mise en con­traste emblé­ma­tique sur­git une inter­ro­ga­tion lanci­nante sur les ressorts de la haine qui engloutit les Rwandais dans une tragédie sans nom. Faut-il con­sid­ér­er cette vio­lence dont Hutus et Tut­sis sont respon­s­ables les uns et les autres comme une tare atavique ou comme le lourd héritage des cli­vages eth­niques plurisécu­laires ?

Huguette de Bro­queville ne s’embarrasse d’aucun tabou pour stig­ma­tis­er l’échec de la chris­tian­i­sa­tion en terre rwandaise. Par ailleurs, et c’est tout à son hon­neur, elle mon­tre la part de respon­s­abil­ités des dif­férents pro­tag­o­nistes de la scène rwandaise. Les Pères Blancs, à qui incom­ba la mis­sion de chris­tianis­er le pays, en pren­nent pour leurs lubies et leurs illu­sions. Ne s’aperçoivent-ils pas tout d’un coup que l’œuvre mis­sion­naire n’aura été somme toute que du ver­nis craque­lé par l’éruption de la vio­lence met­tant à nu leur échec ? Ne sont-ils pas compt­a­bles, au même titre que les fonc­tion­naires colo­ni­aux, d’avoir con­tribué à l’exacerbation des dif­féren­ci­a­tions socio-cul­turelles par la pro­mo­tion de dis­cours et de pra­tiques fondés sur des représen­ta­tions tron­quées ?

Sur fonds de mys­ti­fi­ca­tion et au gré d’alliances alternées, en faveur des Tutis tout d’abord puis des Hutus, le Rwan­da a pris le corps et le vis­age, tout au moins aux yeux des Européens, d’une Europe médié­vale, décodée selon des sché­mas manichéens. D’un côté, le Tut­si noble et oppresseur, de l’autre le Hutu, tail­l­able et corvéable à mer­ci. Pour réel que soit l’effet per­ni­cieux de ces clichés, hérités de la coloni­sa­tion belge, la respon­s­abil­ité des Hutus dans la mise en œuvre du géno­cide, comme celle des Tut­sis, et notam­ment dans les mas­sacres qui ont jalon­né la « geste » de con­quête du FPR, n’en est pas moins épinglée de manière déci­sive.

La nar­ra­trice analyse froide­ment des com­porte­ments mon­strueux qui ont pour ter­reau des pas­sions obscures, enfouies au plus pro­fond des hommes : la jalousie, les dépits amoureux, le désir de vengeance, les iné­gal­ités sociales… Tout en pas­sant au peigne fin les caus­es plau­si­bles de la tragédie, Huguette de Bro­queville se refuse à une dis­tri­b­u­tion manichéenne des rôles. Le ver­sant authen­tique­ment humain de cette tragédie, au-delà même de la prob­lé­ma­tique rwandaise, n’en est que mieux éclairé.

Antoine Tshi­tun­gu K.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°112 (2000)