Carino Bucciarelli, La femme de sel

Des mythes

Cari­no BUCCIARELLILa femme de sel, L’âge d’homme, 2001

bucciarelli la femme de selJ’éprou­ve, en lisant La femme de sel, le dernier roman de Cari­no Buc­cia­rel­li, une fas­ci­na­tion mêlée à une cer­taine inquié­tude. Est-ce le résul­tat de la pâte hu­mide qui com­pose le livre, espèce de mé­lange de fan­tas­tique et de réal­isme Un sa­vant dosage, dirais-je si je voulais m’ar­rêter ici, car l’ex­pres­sion, un peu fumeuse, suf­fit à ce que le mélange sem­ble doté de ce je ne sais trop quoi d’alchim­ique qui per­met de pro­duire les effets con­joints de la fascina­tion et de l’in­quié­tude. Mais cette fois, ça ne me sat­is­fait pas, car la pâte incrim­inée n’est pas si rare, et mon sen­ti­ment dépasse de loin celui que j’ai pu éprou­ver autre­fois en sa présence. Il y a dans ce roman quel­que chose de plus. Et qui tient probable­ment au fait que je ne peux m’empêcher de m’i­den­ti­fi­er à son nar­ra­teur. Peut-être est-ce que moi aus­si je cache un père dans les caves de ma mai­son. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs : peut-être qu’il n’a rien fait, peut-être qu’il est là par sa pro­pre volon­té. Ou peut-être est-ce qu’un père, c’est fait pour ça : se retir­er dans une cave, à un moment don­né, et laiss­er le champ du monde libre pour son fils. Bien sûr, je lui porte à manger, mais le moins sou­vent pos­sible, et puis quand il a fini son repas vespé­ral, je suis dans l’embarras, il faudrait faire causette, mais je ne sais pas trop quoi lui dire. D’ailleurs, de quoi faut-il par­ler avec son père ?

Pour imagée qu’elle soit, cette sit­u­a­tion n’en est pas moins banale, et pour­tant ré­sume à elle seule une foul­ti­tude de ques­tions aux­quelles mes sem­blables et moi-même sommes loin d’avoir com­mencé à répon­dre. C’est sa force et sa par­tic­u­lar­ité. Mais si mon père, comme dans le roman de Buc­cia­rel­li, com­mence à se plain­dre de soli­tude, et me demande de l’aider en lui four­nissant une femme, que dois-je faire ? N’est-ce pas le lot de tout père que de souf­frir de soli­tude, et de laiss­er ain­si à son fils le champ du monde libre Ce père-là, comme tous les pères, n’est prob­a­ble­ment pas un père comme les autres, et il indique à son fils com­ment façon­ner, à par­tir d’un tas de sel humide, la femme qui lui tien­dra com­pag­nie.

C’est ain­si que le réc­it bas­cule. Buc­cia­rel­li propulse le lecteur dans un univers où l’on n’est jamais sûr de ce qui se trou­ve der­rière une porte de sa pro­pre mai­son, où les murs par­lent par fis­sures, où les enfants nais­sent de la pous­sière, leur petit corps terne rem­pli déjà de sou­venirs. L’au­teur fait ain­si sur­gir des exis­tences insoupçon­nées, mais à toutes ces choses et ces êtres, il prête un question­nement absol­u­ment humain, celui de l’iden­tité. C’est l’autre force de La femme de sel : si le fan­tas­tique y est omniprésent, il jette une lumière nou­velle sur la con­di­tion humaine et n’est jamais gra­tu­it.

Par cette dou­ble opéra­tion qui con­siste à mon­tr­er la mon­stru­osité des sit­u­a­tions hu­maines d’une part, et à human­is­er cer­taines sit­u­a­tions mon­strueuses de l’autre, ce roman renoue avec la force des mythes où un monde obscur et un monde humain se com­pénètrent. Et c’est prob­a­ble­ment ce qui me donne ce sen­ti­ment de fas­ci­na­tion mêlé à l’inquié­tude, car c’est le sen­ti­ment même du sacré.

Pas­cal Lecler­cq


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°121 (2002)