Carino Bucciarelli, La main

Des animaux et des hommes

Cari­no BUCCIARELLILa main, Luce Wilquin, 1996

bucciarelli la mainIl faut peu de pages pour se con­va­in­cre qu’on se trou­ve devant un monde com­plet dont Cari­no Buc­cia­rel­li sera l’ac­coucheur et le con­teur. L’hu­man­ité « médié­vale » (auber­gistes, paysans et ré­mouleurs itinérants) et les forêts peu­plées de sor­tilèges de La Main relèvent du mer­veilleux légendaire. Le moteur nar­ratif en est tout naturelle­ment une quête scan­dée par des épreuves, relancée par des ren­con­tres, où chaque nou­veau venu s’a­vance pour racon­ter son his­toire (la plus éton­nante est celle d’un ermite atra­bi­laire qui sem­ble vivre ou rêver par­al­lèle­ment plu­sieurs exis­tences en boucle). Armel revient au vil­lage pren­dre pour femme celle dont il abusa dix ans plus tôt, trompé par la ruse d’un renard. Ensem­ble, ils par­tent à la re­cherche de leur enfant entre-temps dis­paru, et recueil­li par une meute de loups qui exi­gera la main d’Armel en échange. La famille une fois recon­sti­tuée — en une sorte de na­tivité païenne, avec le père, la mère, l’âne et l’en­fant —, le réc­it pour­rait s’ar­rêter.

Ce­pendant, la vie rurale et sans his­toires con­vient mal à l’an­cien rémouleur, qui n’a bien­tôt d’autre choix que de repar­tir éluci­der, cette fois, le secret de ses orig­ines. « Le bon­heur est un fruit amer » pour­rait être la con­clu­sion du livre, au terme d’un par­cours ini­ti­a­tique à col­oration fab­uleuse dans un monde âpre où les ani­maux, doués de parole à l’é­gal des hommes, leur dis­putent une étrange par­tie. Chemin faisant, nous au­rons en effet croisé le plus éton­nant bes­ti­aire. Dans l’u­nivers de La Mainles renardes con­v­o­lent avec les hommes, les fouines dé­tournent les femmes d’auber­giste du droit chemin con­ju­gal, une famille de chiens per­sécute un vieux cou­ple, les vach­es con­tes­tent leur sort qui est de finir dans les assi­ettes, les ani­maux séduisent les jeunes femmes égarées dans les bois. Prê­tant aux bêtes le lan­gage des hommes, Cari­no Buc­cia­rel­li évite les pièges de l’an­thro­po­mor­phisme et de l’attendrisse­ment béat. Nous ne sommes ni chez La Fon­taine ni chez Walt Dis­ney. Dans ce monde où la parole est le lieu de l’af­fab­u­la­tion, mais aus­si de la séduc­tion, du troc, de la trompe­rie et du men­songe, les hommes et les ani­maux sauvages ne vivent pas exacte­ment en bonne entente, mais dans une cohab­i­ta­tion for­cée où pré­va­lent la méfi­ance et l’incom­préhension récipro­ques. Ain­si l’usage de la parole coûte à l’ours et au loup un doulou­reux effort sur un instinct tou­jours près de se réveiller, alors que les moti­va­tions et les caté­gories men­tales de l’homme restent indéchif­frables à la taupe et à l’araignée. Où s’ar­rête l’« ani­mal­ité », où com­mence la « nature hu­maine » ? « Mon inflex­i­ble sabot, que de sa­voirs je te dois. T’avoir dans ma chaus­sure à l’in­su de tous en place du pied me récon­forte d’une vie d’usure », écrivait Buc­cia­rel­li dans Forme humaine. Sen­si­ble à la vio­lence de l’or­age comme à la fraîcheur d’une baig­nade en riv­ière, son écri­t­ure crée un cli­mat d’in­quiétante étrangeté et fait pressen­tir le réseau de forces obscures qui de toutes parts cer­nent l’homme ou se con­jurent en lui.

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°94 (1996)