Christian Bussy, Les surréalistes au quotidien

«J’ai trompé ma femme avec Mariën»

Chris­t­ian BUSSY, Les sur­réal­istes au quo­ti­di­en, Impres­sions nou­velles, 2007

bussy les surrealistes au quotidienDe Chris­t­ian Bussy, on se rap­pelle surtout les émis­sions heb­do­madaires où, pour le compte de ce qui était encore la RTB, il com­men­tait, d’une voix feu­trée et sur fond de musique de cham­bre, l’ac­tu­al­ité des arts plas­tiques. On sait moins qu’il fut, au cours d’une car­rière jour­nal­is­tique bien rem­plie, un com­pagnon de route et un fer­vent défenseur du sur­réal­isme. Aujour­d’hui, à l’aube de la sep­tan­taine, il reprend la parole pour con­fi­er ses sou­venirs, avec la com­plic­ité bien­veil­lante de Thérèse Mar­li­er, attachée de presse aux Musées roy­aux des Beaux-Arts de Brux­elles. Il en résulte un livre inti­t­ulé Les sur­réal­istes au quo­ti­di­en – Petits faits vrais. S’il y est bien ques­tion de «petits faits», son pro­pos en revanche est plus lim­ité que ne le laisse enten­dre le titre. Bussy y évoque quelques fig­ures majeures du sur­réal­isme belge, et plus pré­cisé­ment brux­el­lois, Nougé, Scute­naire, Mesens ou Lecomte, sans oubli­er bien sûr Magritte. Mais le véri­ta­ble sujet de ces entre­tiens, c’est Mar­cel Mar­iën, dont la ren­con­tre prend pour lui l’ap­parence d’une véri­ta­ble révéla­tion : «Je suis tombé de mon cheval», dit-il, tel saint Paul sur le chemin de Damas. Éton­nant aveu quand on con­naît l’aver­sion des sur­réal­istes en général, et de Mar­iën en par­ti­c­uli­er, pour la reli­gion…

Voici donc Bussy marchant sur les traces de son men­tor, dont il sera, de longues années durant, tout à la fois l’a­mi, le con­fi­dent, l’exégète, le chauf­feur, l’homme à tout faire, et même un peu plus que cela : «J’ai trompé ma femme avec Mar­iën», déclare-t-il – en tout bien tout hon­neur, tient-il à pré­cis­er. Mar­iën, per­son­nage fasci­nant et con­tra­dic­toire, tra­vailleur infati­ga­ble, mani­aque du classe­ment, créa­teur en per­pétuelle ébul­li­tion, homme à femmes, voire «obsédé sex­uel» (comme tous les hommes, ajoute Bussy, dont la misog­y­nie réelle ou feinte, à l’im­age de celle de Mar­iën, fait bon ménage avec l’amour du beau sexe). Mar­iën peu enclin aux épanche­ments, aus­si avare de ses com­pli­ments que de ses œuvres, n’hési­tant pas à hum­i­li­er un Chris­t­ian Bussy qui, en plus du rôle de porte-valis­es, endosse volon­tiers la livrée du souf­fre-douleur.
Ceux qui aiment les «petits faits» de la vie des grands hommes, sou­vent plus révéla­teurs que leurs déc­la­ra­tions de principe, ne seront donc pas déçus. Sans oubli­er quelques sen­tences, d’une drô­lerie par­fois involon­taire, qui ravi­ront les ama­teurs d’apho­rismes : «Un véri­ta­ble sur­réal­iste démé­nage sou­vent», «Avec le gauchisme, les hommes ont aus­si eu les cheveux longs», «Il faut mourir à trente-sept ans, c’est le bel âge»… Mais on trou­ve égale­ment dans ce livre des con­sid­éra­tions moins anec­do­tiques, comme lorsqu’il insiste sur ce qui dis­tingue les sur­réal­istes belges de leurs homo­logues français : là où ces derniers, quoi qu’ils aient pu en dire, ont cher­ché à mar­quer l’his­toire de leur empreinte, les Belges ont tou­jours priv­ilégié le geste et l’at­ti­tude par rap­port à l’œu­vre finie, refu­sant de se pren­dre au sérieux, adop­tant volon­tiers un com­porte­ment petit-bour­geois pour mieux don­ner le change, se démar­quant de tout esprit d’é­cole au prof­it d’un indi­vid­u­al­isme irré­ductible.

S’il ravi­ra cer­tains, le livre fera grin­cer les dents à d’autres, qui ne man­queront pas de se deman­der où est le vrai et où est le faux, quelle est la part de l’ad­mi­ra­tion sincère et celle du règle­ment de comptes posthume. On se gardera de tranch­er, lais­sant les exégètes décider de ce qui appar­tient à l’his­toire du sur­réal­isme et de ce qui doit être ver­sé sur le compte de sa mytholo­gie. On regret­tera par con­tre que l’ou­vrage n’ait pas béné­fi­cié d’une traite­ment plus rigoureux : la matière nous est livrée brute de décof­frage, mêlant petits faits et grandes idées, pas­sant d’une époque à une autre, revenant sur des pro­pos déjà tenus, au gré de la mémoire sautil­lante d’un Chris­t­ian Bussy que l’on imag­ine com­pul­sant, dans un joyeux désor­dre, notes et archives étalées devant lui. Le livre y aurait assuré­ment gag­né en intérêt ce qu’il aurait per­du en spon­tanéité. Mais peut-être est-ce là deman­der l’im­pos­si­ble?

Éric Delvi­gne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°149 (2007)