Sophie Buyse, Autopsy

Jeu avec les mots, jeu avec l’histoire

Sophie BUYSE, Autop­sy, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2007

buyse autopsyCon­sid­ér­er le titre du dernier livre de Sophie Buyse, Autop­sy, comme un sim­ple jeu de mots serait réduc­teur. Néol­o­gisme, il est à pren­dre au pied de la let­tre, c’est-à-dire dans tous les sens pos­si­bles. En tout cas, il faut y voir, dès la cou­ver­ture, un pro­gramme et aus­si une qual­i­fi­ca­tion d’ensem­ble, car, à l’in­verse de l’usage dans les vol­umes de nou­velles ou d’his­toires, Autop­sy n’est le titre d’au­cun des onze réc­its qui com­posent le recueil. Ajoutez à cela l’in­for­ma­tion non inno­cente que l’au­teure est «psy» – psy­cho­logue, psy­chothérapeute : com­plètera qui pour­ra et comme on le voudra –, le sujet ne serait autre qu’elle-même.

Cer­tains des textes ne lais­sent aucun doute là-dessus, du moins parais­sent-ils sans mys­tère quant à la per­son­ne qui s’ex­prime, aux allu­sions à son passé, à son œuvre, à sa vie intime, aux références pré­cis­es à la réal­ité. D’autres sem­blent dif­férents et, apparem­ment éloignés du genre auto­bi­ographique, appartenir à la fic­tion. Mais peut-on en être sûr, alors que s’y cache peut-être un autre reflet de la per­son­nal­ité de celle qui écrit, que s’y devine une voix plus secrète? «Scènes d’en­fants », «Le cache-pous­sière», «Le latin­iste» se réfèrent explicite­ment à des sou­venirs pro­pres. Ce ne sont que des frag­ments mais on en soupçonne aisé­ment l’im­por­tance cap­i­tale, ils réson­nent fort et haut, plantent les jalons d’une vie qui ne se déroule pas tout entière. Ain­si, «Bes­ti­aire» est bien plus qu’une his­toire d’en­fant et de petits com­pagnons de jeu et donne à lire plus d’une con­fi­dence sur la per­son­ne qui la racon­te : «Les ani­maux fam­i­liers sont à la fois source de grands bon­heurs et de grands mal­heurs, leurs his­toires de vie ne sont jamais anodines, elles côtoient de très près notre vécu. […] L’at­tache­ment que je por­tais aux ani­maux depuis mon plus jeune âge me révélait les traits cachés de ma per­son­nal­ité, la puis­sance de mes désirs, de mes pas­sions amoureuses.»

Plus mys­térieux, un texte comme «Épi­taphe» boule­verse ou effraie, c’est selon, tant le témoignage est con­va­in­cant dans sa lit­téral­ité, au-delà de toute pré­ten­tion esthé­tique : presque un doc­u­ment. Auto­bi­ographique ou pas, la force du lien qu’on perçoit dans ce réc­it dépasse les mots pour le dire. Par­fois, la nar­ra­tion passe par un médi­a­teur ou une médi­atrice, les voix se mul­ti­plient, dia­loguent, comme dans «Le général». Façon orig­i­nale de se met­tre en ques­tion, de com­pléter aus­si des textes précé­dents, d’en assur­er le pro­longe­ment, la bonne com­préhen­sion ou, au con­traire, d’y inscrire un doute salu­taire. Curieux pro­jet, par exem­ple, que celui de cette femme qui choisir­ait d’or­gan­is­er sa mort, de se sui­cider par l’in­ter­mé­di­aire de celui dont elle va armer la main. Un beau fan­tasme ou un fait divers? «Momies», développe­ment sur des «momies amies», serait le pro­pos de vari­a­tions styl­is­tiques et autres – on songe à L’or­gan­iste (Mael­ström édi­tions, 2002) et au reg­istre de la musique. Il en va de même pour «Le veilleur de nuit» qui, sous un titre inno­cent, révèle une organ­i­sa­tion com­plexe qui en appelle à l’art de la fugue ou du con­tre­point, aux arcanes de la com­po­si­tion musi­cale. Ailleurs, Sophie Buyse rend hom­mage à la pein­ture, ou plus exacte­ment à un pein­tre, Zoran Music, qu’elle aime et admire et qui est lié à son enfance véni­ti­enne. La créa­tion artis­tique au sens large est au cœur de la réflex­ion de l’écrivaine. On la devine attachée à définir com­ment décrire avec fran­chise et fidél­ité à la réal­ité alors qu’on est ten­té de ne garder que les images agréables et que, par ailleurs, il faut se défi­er de l’esthétisme, ne pas altér­er le vivant, se préoc­cu­per aus­si du des­ti­nataire… L’en­gage­ment est évi­dent dans un texte comme «Pho­to­copie».

Au terme de la lec­ture, on peut avoir l’il­lu­sion de mieux con­naître Sophie Buyse, mais aus­si la cer­ti­tude d’avoir appris à vivre plus inten­sé­ment à tra­vers les mots et à aimer ce qu’elle appelle les édi­fices humains.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)