Alors que nous entrons dans cette nouvelle année 2020, la Belgique s’apprête à accueillir son prochain Poète National. C’est Carl Norac, écrivain d’origine montoise, qui a été nommé, succédant à Els Moors, Laurence Vielle et Charles Ducal. Ce nouveau rôle confié à l’auteur offre l’occasion de (re)découvrir son parcours et son œuvre.
Depuis le 29 janvier 2014, un.e poét.ess.e est désigné.e tous les deux ans pour mener une mission littéraire. Ainsi, Carl Norac aura la tâche d’écrire douze poèmes qui lui auront été inspirés par la Belgique, ses paysages, son histoire ou son actualité. Les textes seront disponibles dans les trois langues nationales. Il participera également à divers événements poétiques (rencontres, conférences, spectacles ou promenades littéraires…). Ce très beau projet, mis sur pied et coordonné par divers lieux culturels liés à la poésie[1], fera également de Carl Norac un ambassadeur de la Belgique hors de son territoire.
Le geste d’abord
À n’en pas douter, il accomplira cette mission avec brio. Car la poésie, Carl Norac la connait bien. Il est même tombé dedans quand il était bébé. Forcément, avec un papa poète et une mère comédienne, les mots ont baigné son enfance et modelé celui qu’il est devenu. Né d’Irène et Pierre Coran, le jeune Carl a choisi de jouer avec les lettres du pseudonyme de son père pour s’en forger un nouveau : Norac. Une élégante manière de s’inscrire dans la tradition familiale tout en marquant sa spécificité. Pierre Coran, qui fut instituteur et directeur d’école, est un auteur montois connu pour ses poésies ludiques, et sa manière unique de captiver les enfants en jonglant avec les mots, les sons et les sens. Né à Mons en 1960, son fils, Carl, observe le stylo de son père danser sur le papier. Comme lui, il a « envie de faire danser les mots »[2]. « J’observais la main qui écrit avant même que le langage puisse naître en moi et je pense que c’est comme ça que j’ai voulu devenir écrivain, d’abord en regardant ce geste-là », confie-t-il à Jean-Pierre Verheggen dans un entretien[3].
Carl Norac grandit d’abord dans une ville populaire avant de suivre ses parents vers la forêt lorsqu’ils déménagent dans un petit village du Hainaut. Enfant, il y vit une solitude heureuse, entouré par les arbres. Pour ne pas s’ennuyer, il s’invente des mondes, des histoires, des poèmes. Chaque jour.
Fasciné par Rimbaud, Apollinaire et Michaux, l’adolescent puis le jeune homme se nourrit de mots. À dix-neuf ans, il remporte le prix Casterman de Poésie pour un poème inspiré par Gérard de Nerval. Très jeune, il a déjà l’obsession de vivre de sa plume. Cela lui prendra une vingtaine d’années et un détour par toutes sortes d’emplois pour y arriver. Ainsi, après des études qu’il qualifie de « chaotiques », il devient tour à tour professeur de français, bibliothécaire, journaliste, scénariste… Mais son parcours est aussi marqué, et sûrement bien plus, par ses nombreux voyages. Il parcourt le monde pendant une dizaine d’années, en particulier l’Asie et l’Arctique dont les glaces le fascinent. En témoigne le magnifique recueil Le carnet bleu, publié en 2003 à La renaissance du livre, dans lequel il consacre des poèmes en prose à des moments vécus dans différents lieux : Jaipur, Bengale, Sri Lanka, Québec, Prague, Louisiane, Maroc…
L’écrit à portée de main
Toujours un carnet dans la poche, l’écriture ne le quitte jamais. Il commence à publier des ouvrages : des albums illustrés pour les enfants dès 1986, des recueils de poésie pour les adultes dès 1990. Ces deux axes forgent sa carrière d’auteur, même si la distinction entre ces différents types de livres n’est pas si nette que cela. Ainsi, nombre de ses poèmes conviennent autant aux petits qu’aux grands, mais, marché éditorial oblige, ils seront publiés dans des livres qui ne toucheront parfois qu’un seul de ces publics.
Ces deux mondes littéraires, souvent appréhendés comme distincts, sont perçus autrement par l’auteur. « Quand j’écris pour les enfants, ça naît à peu près de la même manière qu’en poésie, sinon que le poème est plus nocturne et le conte diurne. Mais sinon je ne fais pas vraiment de séparation. »[4] Il dit aussi puiser dans l’enfance, la sienne, dès lors qu’il s’agit de s’adresser au jeune public. Par ailleurs, Carl Norac a aussi publié des recueils de poésie pour les petits, comme les Poèmes pour mieux rêver ensemble, illustrés par Géraldine Alibeu (Actes Sud junior, 2017), ou son étonnant Rue des amours, galerie de portraits illustrés par Carole Chaix (À pas de loups, 2016).
Ses nombreux recueils de poèmes, publiés pour la plupart aux éditions de la Différence et à L’Escampette, lui valent une belle renommée en Belgique et en France. Certains sont primés, par l’Académie royale de Belgique ou la Société des Gens de Lettres à Paris. Co-fondateur avec Karel Logist et Serge Delaive des éditions Le Fram et de la revue éponyme, il s’engage dans divers projets collectifs, intervient dans des théâtres, festivals, écoles, bibliothèques, prisons… Dans ces différents environnements, il fait vivre ses mots, persuadé de leur pouvoir de toucher et bousculer les consciences.
La magie de l’album
« L’album c’est la forme qui me convient le mieux. […] Il y a l’espace d’un poème. […] On ne doit pas tout dire, il y a beaucoup de silences. » [5] Voilà comment Carl Norac parle de son travail dans ses livres illustrés. Il en a publié plus de quatre-vingts, chez de nombreux éditeurs jeunesse, mais la plupart aux éditions Pastel, la branche belge de L’école des loisirs. Histoires tendres inspirées du quotidien, contes initiatiques ou fables humoristiques, il varie les registres, de même que les niveaux de langage et de ton, de livre en livre. Chaque album est l’occasion d’une collaboration avec un illustrateur et son univers. Carl Norac leur confie son texte et les laisse l’emmener où ils le souhaitent, s’émerveillant de découvrir ce que deviennent ses histoires une fois qu’il les laisse entre les mains d’illustrateur.rice.s qui travaillent avec lui, dont une grande partie sont belges : Kitty Crowther, Louis Joos, Carll Cneut, Anne-Catherine De Boel, Émile Jadoul, Ingrid Godon, Christian Voltz et bien d’autres. Et comme il a la chance de pouvoir souvent choisir la personne qui mettra son texte en images, il peut déjà rêver tout un univers visuel lors de l’écriture.
Lorsqu’il écrit pour Anne-Catherine De Boel, par exemple, il sait qu’elle aimera travailler dans « toutes l’ethnicité d’une culture »[6] et pourra ainsi lui confier des récits qui prennent place dans des contrées éloignées : le Sahara dans l’envoutant Akli prince du désert, l’Inde dans Asha, l’Afrique noire dans Grand Calao et Petit Homme ou Taiwan, plus récemment, dans Les trois vies de Petite Perle. Avec cette illustratrice, Carl Norac réalise des livres dans lesquels de jeunes enfants vont devoir se dépasser, prouver leur courage, et dialoguer avec les animaux. Les coutumes et la culture de chaque lieu empreignent profondément ces récits, pour lesquels l’auteur modèle ses mots pour mieux y correspondre, alors que les images très picturales de Catherine De Boel vont revêtir des palettes de couleurs adaptées à chaque univers.
En 1996 sort Les mots doux, premier ouvrage réalisé en binôme avec l’autrice-illustratrice liégeoise Claude K. Dubois. Ce célébrissime album, traduit dans de nombreuses langues et qui a connu un succès fulgurant aux États-Unis, initie une longue collaboration de quinze livres, dont treize sont consacrés à la petite Lola, jeune hamster et héroïne des Mots doux. Ils constituent un autre versant de l’œuvre pour enfants de Carl Norac : des récits drôles et tendres du quotidien, tous directement inspirés de la vie familiale de l’auteur. Cette série fait la part belle aux émotions, invitant les enfants à les vivre autant qu’à les dire. Le trait vif et les aquarelles de Claude K. Dubois confèrent une ambiance charmante et rassurante aux histoires.
Retour au voyage avec l’illustrateur et auteur de bande dessinée bruxellois Louis Joos. Ce « voyageur immobile » selon Carl Norac, préfère rester dans son atelier mais « aime qu’on lui ramène les photos, les impressions, les odeurs d’un voyage. […] Il a aussi un don particulier de nous montrer les paysages qu’il n’a jamais vus, mais quand il les rêves, il les rêve bien, il les rêve justes. »[7] Si Carl Norac l’a emmené dans une préhistoire imaginaire dans Mère Magie, c’est chez les Inuits qu’il préfère lui faire faire une promenade avec deux albums, Le sourire de Kiawak et Angakkeq, la légende de l’homme-oiseau.
Ce ne sera pas son seul passage sur les terres glacées des Inuits. Lors de ses séjours au Canada, son pays de cœur, il a pu découvrir cette culture qui le passionne et dont l’art a envahi sa maison. Il y a consacré des poèmes et s’y replonge régulièrement le temps d’un livre, comme dans Le petit ballon de la lune, illustré par Émile Jadoul, ou Tu es si gentil, mon ours, dans lequel Anne Isabelle Le Touzé illustre avec humour les mésaventures d’un ours polaire trop accueillant.
C’est dans le monde arabe que se déroule la première histoire réalisée avec Carll Cneut, un artiste et auteur de livres pour enfants gantois. Dans Un secret pour grandir, un des livres préférés de Carl Norac parmi les siens, le petit Salam en a assez d’être petit. Soulevé malgré lui par le vent, il entreprend un voyage et amasse des objets qui l’aideront à grandir. Ensemble, les deux Carl(l) réaliseront deux autres livres : Cœur de papier et Monstre ne me mange pas, un malicieux conte moral qui met en scène un cochon et un monstre trop gourmands.
En exergue d’Un secret pour grandir, on peut lire une phrase de l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier : « On ne fait pas un voyage, c’est le voyage qui vous fait. » On l’a compris, cette dimension est fondatrice dans l’œuvre de Carl Norac qui déclare : « Je suis plutôt quelqu’un qui écrit en chemin. J’ai l’impression que quand je marche, ma phrase va se mettre en route aussi. »[8] Après vingt années passées en France, dans le Loiret, Carl Norac revient aujourd’hui s’installer dans son pays natal, à Ostende. Ce déménagement marque un double retour aux sources, à la fois géographique et poétique, avec cette nouvelle mission qui lui a été attribuée. Après nous être régalés de ses textes qui nous ont fait voyager dans le monde entier, nous attendons avec impatience de redécouvrir la Belgique qu’il arpentera à travers ses poèmes[9].
Fanny Deschamps
[1] Le projet Poète National a été créé à l’initiative du Poëziecentrum de Gand, de La Maison de la Poésie et de la Langue Française de Namur et de la nouvelle organisation littéraire VONK & Zonen d’Anvers, en collaboration avec Passa Porta de Bruxelles. Depuis 2015, la Maison de la Poésie (Amay), le fiEstival maelstrÖm (Bruxelles), le Poème 2 (Bruxelles) et les Midis de la Poésie (Bruxelles) ont rejoint le projet.
[2] Un univers d’auteur : Carl Norac, vidéo de L’école des loisirs, disponible sur Youtube.
[3] Extrait de Littérature au présent, Editions de la Maison d’à côté, 2005.
[4] Ibid.
[5] Un univers d’auteur : Carl Norac.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Ibid.
[9] À suivre sur www.poetenational.be
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°205 (2020)
