Carl Norac, l’ivre de contes et de poésie

Carl Norac

Carl Norac — © Thier­ry Dupièreux

D’abord enseignant, puis scé­nar­iste et jour­nal­iste, Carl Delaisse, mieux con­nu sous le nom Carl Norac (ou par­fois Noé Car­lain), a mul­ti­plié les métiers liés à la lit­téra­ture avant de s’abandonner, corps et âme, à l’écriture de poèmes (tant pour les adultes que pour la jeunesse), de romans pour la jeunesse, de théâtre, de doc­u­men­taires, de livres d’artistes, et enfin, à l’écriture d’albums pour la jeunesse. Bon nom­bre d’auteurs illus­trent, et autant d’illustrateurs écrivent : Carl Norac, lui, occupe une place par­ti­c­ulière en lit­téra­ture de jeunesse. Tan­tôt con­teur, tan­tôt fab­u­liste, sa plume est une invi­ta­tion con­stante au voy­age. Elle entraîne dans son sil­lon les plus grands illus­tra­teurs du moment et nous le mon­tre tel qu’il est : un savant auteur d’albums pour la jeunesse, capa­ble de trou­ver les mots justes, ceux qui sus­citeront la féerie dans l’imaginaire de son lecteur… et de son illus­tra­teur.

C’est au milieu des années 1980 que Carl Norac pub­lie ses pre­miers textes pour albums, illus­trés par Marie-José Sacré, aux édi­tions Des­sain. En s’y rep­longeant (par­mi une cen­taine, dont bon nom­bre traduits en plusieurs langues !), on con­state que toutes les par­tic­u­lar­ités de son écri­t­ure sont déjà bien présentes. His­toires cour­tes, ses réc­its sont déjà truf­fés de jeux de mots qui permet­tront une dou­ble lec­ture : celle des enfants et celle des adultes les accom­pa­g­nant dans la lec­ture. Bon appétit Mon­sieur Logre (1986) et Loch Ernest est-il un mon­stre ? (1988) met­tent déjà en scène des per­son­nages de con­tes ou de légen­des que l’écrivain affec­tionne tout par­ti­c­ulière­ment. Ces héros issus de l’imaginaire col­lec­tif sont mis en sit­u­a­tion, avec ten­dresse, par­fois avec absur­dité, dans une époque con­tem­po­raine si proche de tout un cha­cun que les aven­tures qui nous sont con­tées gag­nent en drô­lerie !

Drôle, mais jamais vul­gaire : « Prout de Dar­win, tout le monde en cherche l’ori­gine » (Prouts célèbres, avec Anne-Lau­re Can­tone, Sar­ba­cane, 2009) en est un exem­ple. En effet, lorsque fin des années 2000, sous le pseu­do­nyme de Noé Car­lain, Carl Norac écrit ses Prouts (appelons un chat un chat), il y dis­tille des petites per­les aus­si gaies que per­ti­nentes qui ne sont pas sans rap­pel­er les lim­er­ick, ces courts poèmes anglais au non-sens si pronon­cé. Il pour­suit sous ce même pseu­do­nyme, accompa­gné de Klaas Ver­plancke dans leur album Les nou­veaux dinosaures (Sar­ba­cane, 2011).

Priv­ilé­giant de courts textes fausse­ment sor­tis d’une ency­clopédie, il nous narre les par­tic­u­lar­ités des bib­lio­the­cus ou des diplo­documentalistes, des wécératops, ou encore des pouratops : « Le pouratops. Minus­cule dinosaure qui habite prin­ci­pale­ment les cheveux. C’est d’abord un cadeau pour les yeux : ses petits oeufs sont des mer­veilles. Quand quelqu’un en a, tout le monde en veut. Et que ça saute ! Un pouratops, ça ne vous lâche pas, c’est si attachant. »

Attachants, les textes de Carl Norac le sont aus­si, défini­tive­ment. Si cet auteur proli­fique parvient à diluer sa poésie dans tout ce qu’il entre­prend, sa série Lola, pour les tout-petits, réal­isée avec Claude K. Dubois aux édi­tions Pastel‑L’école des loisirs, ne déroge pas à la règle. Petit ham­ster femelle, Lola voit le jour en 1996 et nous entraîne depuis lors dans son cocon famil­ial, au coeur de ses ami­tiés et dans le dédale de ses préoc­cupations : grandir, con­tin­uer d’être aimée mal­gré l’arrivée d’un petit frère, et surtout, se noy­er dans les câlins. Sou­vent, « les mots doux gon­flent, gon­flent dans les joues de Lola » (Les mots doux, 1996). La petite Lola n’est pas avare de sen­ti­ments : elle dit et offre tout son amour à ceux qu’elle aime. La douceur des dessins de Claude K. Dubois rehausse sans égal le réal­isme famil­ial que dépeint Carl Norac dans ces aven­tures, aujourd’hui dif­fusées dans le monde entier.

Si les aven­tures de Lola peu­vent sem­bler bien anodines car con­cen­trées dans la cel­lule famil­iale, elles n’en sont pas moins une recherche de soi, un appren­tis­sage. Plus explicite­ment, d’autres per­son­nages entre­pren­dront cette même recherche. Davan­tage en quête de matu­rité, cer­tains par­courent de longues dis­tances, à tra­vers un monde par­fois réel, sou­vent imag­i­naire, et tou­jours tein­té de féerie. Les expédi­tions que nous pro­pose Carl Norac sont sou­vent inspirées par ses pro­pres voy­ages autour du monde. L’émerveillement s’y renou­velle sans cesse. Nous y décou­vrons une véri­ta­ble fas­ci­na­tion pour la cul­ture inu­it, que l’écrivain met­tra à plusieurs repris­es à l’honneur, notam­ment dans Le sourire de Kiawak et Angakkeq, la légende de l’oiseau-homme, tous deux illus­trés par Louis Joos (Pas­tel, 1998 et 2004). Véri­ta­ble réc­it ini­tiatique, la pre­mière aven­ture nous pré­sente Kiawak, pêcheur inu­it qui use de son sourire pour dompter les ani­maux et les élé­ments. « Angakkeq est un grand sor­ci­er, Papa ! Dans sa tête d’oiseau, il entend les chants secrets cachés en nous » : voilà ce que perçoit Angakkeq, l’oiseau-homme, lorsqu’il décou­vre l’amitié dans les yeux d’un enfant inu­it qu’il vient d’aider à sauver son père.

Odes à la sagesse, les réc­its sont autant de con­tes philosophiques. Le petit sor­ci­er de la pluie (illus­tré par Anne-Cather­ine De Boel, Pastel‑L’école des loisirs, 2004) nous emmène en Aus­tralie. Le héros Petite Pluie y recherche le remède pour ame­ner la pluie et ain­si con­tr­er la famine qui l’entoure. Asha (réal­isé avec la même illus­tratrice, Pastel‑L’école des loisirs, 2010) par­court l’Inde (autre pays qui fascine Norac) à la recherche d’un anti­dote qui per­me­t­tra d’éradiquer une mal­adie mortelle. Autre exem­ple encore, Thyl le géant, dans Le géant de la grande tour (illus­tré par Ingrid Godon, Sar­ba­cane, 2005) invite à réfléchir au terro­risme, se référant aux tristes événe­ments du 11 sep­tem­bre.

Au pays de la mémoire blanche (Sar­ba­cane- Amnesty Inter­na­tion­al, 2011) présente une guerre entre chiens et chats. Chaque lec­ture de cet album dense évoque de nou­velles références, plonge dans de nou­velles réflex­ions. À la manière d’une bande des­sinée, par­fois à la manière d’un roman, par­fois par des illus­tra­tions sans texte, Carl Norac impose ici au lecteur de s’impliquer, de par­ticiper à l’histoire, d’être acteur. Car s’il sait être ten­dre, il peut infliger des coups comme nul autre : « Moi, sans savoir pour­quoi, j’ai la con­vic­tion que je ne ferais pas de mal à une mouche. Et que je pour­rais flinguer celui qui dit le con­traire », affirme le héros de ce réc­it boulever­sant, fruit de longues années de tra­vail avec l’illustrateur québé­cois Stéphane Poulin.

« On ne fait pas un voy­age, c’est le voy­age qui vous fait », dis­ait Nico­las Bou­vi­er. Rien n’est plus vrai chez Carl Norac. Que le voy­age soit intro­spec­tif ou sous des lat­i­tudes loin­taines, il reste une quête de soi-même. Nemo et le vol­can (illus­tré par Louis Joos dans Pastel‑L’école des loisirs, 1995), Un secret pour grandir (avec Car­ll Cneut, Pastel‑L’école des loisirs, 2003) ou Le dernier ice­berg (avec Olivi­er Desvaux, Sar­ba­cane, 2010) sont autant de con­tes ini­ti­a­tiques qui sou­vent, par leur lan­gage sim­ple et dépouil­lé, par leur con­cep­tion très sym­bol­ique de la vie, rap­pelle Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry.

Est-ce donc un signe si Carl Norac est né soix­ante ans jour pour jour après l’écri­vain-aviateur ? Il n’en fal­lut pas plus pour qu’il imag­ine la dernière journée de la vie de celui-ci. Dans Le dernier voy­age de Saint- Exupéry (con­te mis en images par Louis Joos, La Renais­sance du Livre, 2002), il s’interroge : « Peut-on rêver quand on est déjà comme dans un rêve ? » Il livre une longue médi­ta­tion féerique, presqu’éphé­mère, comme si ce dernier voy­age, ce con­te, n’était qu’un long poème en prose.

Si le con­te est une forme qui sem­ble être innée dans son chef, la poésie lui est indisso­ciable. En prose ou rimée, elle tit­ille nos sen­timents, elle nous atten­drit, et joue avec nos zygo­ma­tiques. Et quand il lui prend l’envie de nous offrir un recueil de poèmes, nous gri­maçons de plaisir dans Petites gri­maces et grands sourires (illus­tré par Dominique Maes, édi­tions du Rocher, 2006) :

Les gri­maces, on peut en faire,
On peut aus­si en écrire,
Surtout, quand pour mieux vous plaire,
Elles se changent en sourires

Ou nous fon­dons de bon­heur et nous délec­tons de ses Petits poèmes pour pass­er le temps (illus­trés par Kit­ty Crowther, Didi­er Jeunesse, 2008) :

C’est l’histoire d’une heure
Qui a per­du une sec­onde.
Faut voir comme elle pleure,
Comme elle crie à la ronde.
Qui con­nut un tel mal­heur ?
À l’entendre, il y avait
De l’amour à l’intérieur  

Cer­tains de ses poèmes chan­tant et son­nant comme des ritour­nelles, il n’est pas éton­nant que l’auteur se soit plongé dans l’écri­ture de con­tes musi­caux. Déjà en 2005, il racon­te Le car­naval des ani­maux de Camille Saint-Saëns pour La Mon­naie (avec Olivi­er Tal­lec, Sar­ba­cane) ; et c’est tout naturelle­ment qu’il allait pour­suiv­re plus avant ses por­traits musi­co-poé­tiques dans des livres- CD tels que Mon­sieur Satie, l’homme qui avait un petit piano dans la tête (illus­tré par Élodie Nouhen, Didi­er Jeunesse, 2006) ou Mon­sieur Chopin ou le voy­age de la note bleue (illus­tré par Del­phine Jacquot, Didi­er Jeunesse, 2010).

Dernier titre en date de cette série, Bazar Cir­cus nous con­te l’étrange représen­ta­tion d’un cirque devant un roi qui, sem­blerait-il, ne rit jamais ! Les cat­a­stro­phes ne man­quent pas et voilà qu’Angelo, l’homme canon, ne revient pas ! Le décor est plan­té. Les sit­u­a­tions cocass­es s’enchaînent au son des musiques pop­u­laires russ­es. « Mes­dames et messieurs, mes âmes et mes yeux, mes jeunes et mes vieux, […] Au Bazar, vous ne ver­rez pas le boa qui a mangé un rég­i­ment de hus­sards, ni la tru­ite qui joue du Schu­bert, ni l’incroyable homme des neiges qui a fon­du au dernier print­emps. Vous ver­rez le meil­leur, Mon­seigneur, et le pire, Sire. Il y aura de quoi rire, et peut-être pleur­er. Les yeux d’un clown sont si grands qu’on y voit une larme toute petite. » (Bazar Cir­cus, illus­tré par Isabelle Chatel­lard, dit par Dominique Pinon, Didi­er Jeunesse, 2013). Rires et pleurs, humour et ten­dresse, féerie et ima­ginaire, nous enivrent de l’univers poé­tique de Carl Norac, véri­ta­ble ter­rain d’initiation au monde, à la cul­ture, à la vie.

Nat­acha Wallez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°182 (2014)