Michel Carly, Simenon et les femmes

Cherchez les femmes !

Michel CARLY, Simenon et les femmes, Omnibus, 2011

carly simenon et les femmes« Simenon, com­bi­en de femmes ? » est-on ten­té de répéter, à l’imitation de la célèbre ques­tion de Staline (« Le pape, com­bi­en de divi­sions ? »). Eh bien, tout comme le sin­istre dic­ta­teur, on ne man­querait pas de se tromper, tant il est vrai que le cliché qui fait du père de Mai­gret « l’homme aux dix mille femmes » demande à être retouché.

Le romanci­er l’a bien cher­ché, pour­tant, ce por­trait-charge d’ogre machiste. N’a‑t-il pas lui-même proclamé en son âge mûr ce dénom­bre­ment de potache lors d’une inter­view en com­pag­nie de son ami Fed­eri­co Felli­ni ? Avant de recon­naitre qu’il s’agissait d’une boutade. Reste un homme fasciné par la femme, toutes les femmes…

Ce nou­v­el essai du simenon­ien Michel Car­ly « va per­me­t­tre de retrou­ver ces femmes qui ont don­né à ses per­son­nages leur chair, leur cœur, leur human­ité nue, leur vérité : la mère, les deux épous­es, les pas­santes de la nuit, les célébrités, les Parisi­ennes et les provin­ciales, les femmes de l’ailleurs… » Et les lecteurs de Simenon d’égrener des prénoms féminins : Hen­ri­ette, la mère et si peu maman ; René, l’adolescente qui révèle l’amour physique à un petit Sim de douze ans et demi ; Régine et Denise, les seules « légitimes » ; Marie-Jo, la fille tant et si mal aimée ; Tere­sa, la dernière, pour la route éter­nelle… Mais aus­si Koséphine Bak­er et Arlet­ty ; Boule la Nor­mande et les Tamatéa des mers chaudes ; Yolande de M****, la jeune guide de France qui lui inspire le per­son­nage d’Anna dans Le train, et tant d’autres femmes méta­mor­phosées en êtres de papi­er ; tant de pros­ti­tuées de Liège ou de Pana­ma et tant de bour­geois­es de La Rochelle ou du Mass­a­chus­setts… Tant de filles d’Ève ! « La femme restera, au fil de cette vie ani­mée de ren­con­tres, d’expériences et de con­tacts instinc­tifs, son grand ques­tion­nement, son obses­sion vitale et l’argile dont il façon­nera ses plus beaux per­son­nages ». Et Michel Car­ly con­clut son intro­duc­tion par cette con­stata­tion éclairante : « Bien des hommes fuient dans les romans de Simenon. Bien des hommes ‘ratent’, selon sa pro­pre expres­sion. Mais jamais les femmes. »

Dans Les petits hommes, une de ses Dic­tées com­posées alors qu’il est sep­tu­agé­naire, Simenon affirme à pro­pos de Régine, sa pre­mière épouse : « Elle ne m’a pas ren­du heureux pen­dant les vingt-deux ans, je pense, que j’ai vécu avec elle. » Suit le même con­stat con­cer­nant Denis, sa sec­onde femme : « J’ai cru l’aimer pen­dant quelques années, puis je me suis aperçu que toutes ces man­i­fes­ta­tions amoureuses étaient fac­tices ». Bien sûr, Car­ly donne la parole à la par­tie adverse. Ain­si, pour Régine, Simenon n’aurait créé que deux types féminins : « Les pros­ti­tuées et les femmes au grand cœur qui sont prob­a­ble­ment veuves, des per­son­nes comme sa mère. Simenon peut avoir con­nu des mil­liers de femmes, comme il dit, mais je ne crois pas qu’il con­nais­sance ‘une’ femme. Je crois qu’il a été influ­encé par sa mère et pour lui c’est elle qui représente les femmes… quand ce n’est pas une pros­ti­tuée. »

Pro­posant tout au long de son pas­sion­nant essai une relec­ture au féminin de la vie et de l’œuvre du génial écrivain lié­geois, Michel Car­ly ne craint pas d’affirmer : « Aucun des por­traits féminins de Simenon n’est faussé, ni chargé, ni injuste, ni léger. En réal­ité, il n’y a pas de classe­ment pos­si­ble, chaque per­son­nage féminin qu’il a créé est unique. Le regard du prosa­teur a beau se mod­i­fi­er au fil de l’âge, la femme reste dans son œuvre un être touf­fu, tour­men­té, som­bre, mys­térieux, attachant, destruc­teur. » Quant à Simenon lui-même, au soir de sa vie, il avait dic­té dans Des traces de pas, cet aveu : « La femme a tou­jours représen­té pour moi un être excep­tion­nel que j’ai en vain essayé de com­pren­dre. Cela a été, en somme, ma vie durant, une quête presque sans fin ».

Chris­t­ian Libens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°166 (2011)