Style danse élégance 

Caroline De Mulder

Car­o­line De Mul­der

Ego tan­go, le pre­mier roman de Car­o­line De Mul­der, est le prix Rossel 2010. Ren­con­tre.

Face aux livres d’Amélie Nothomb, d’Yvon Tou­s­saint et de Vin­cent Engel, ceux de Daniel Adam (Une his­toire tue, édi­tions du Cerisi­er) et de Car­o­line De Mul­der (Ego tan­go, Champ val­lon) pou­vaient faire fig­ure d’outsiders. Et pour­tant : c’est le pre­mier roman de la jeune femme qui a rem­porté le prix Rossel 2010 le 1er décem­bre dernier, le jury l’ayant élue à trois voix con­tre deux à Yvon Tou­s­saint. Une semaine plus tard, Car­o­line De Mul­der se dis­ait tou­jours sur­prise de cette récom­pense. « J’étais déjà éton­née de faire par­tie des final­istes », nous con­fie-t-elle lorsque nous la ren­con­trons, dans un café à la sor­tie des fac­ultés uni­ver­si­taires de Namur, où elle donne cours. « Depuis, je suis dev­enue la reine des télés locales ! », sourit-elle avant d’ajouter : « Je joue le jeu. L’exposition de mon roman ne me dérange pas, évidem­ment. J’accepte de le jeter à l’eau. Mais il m’est dif­fi­cile de le défendre, je pense que l’œuvre doit se défendre d’elle-même. Et la télé, c’est le pire. On a l’impression que ces images figées vont rester là ad vitam aeter­nam ! »

Un milieu fer­mé sur lui-même, à l’atmosphère sen­suelle et de déchéance, o la danse est vécue comme une addic­tion. Un cer­cle que Car­o­line De Mul­der a con­nu il y a quelques années. « J’ai beau­coup dan­sé, oui. D’ailleurs, depuis j’ai un peu de mal à aller ges­tic­uler dans des soirées ‘nor­males’ (rires). Mais ce n’est pas un roman auto­bi­ographique, pré­cise-t-elle. Même si je me suis inspirée de cer­taines per­son­nes de mon entourage d’alors pour con­stru­ire les per­son­nages sec­ondaires : le danseur qui n’invite que les débu­tantes, le Chilien qui coince les femmes entre deux portes, et le pro­fesseur Stéphane King, évidem­ment : il est vrai­ment mort sur la piste, en plein bal ! J’avais envie de plac­er mon intrigue dans un micro­cosme comme celui-là, où les gens stag­nent. Et le côté ‘polici­er’ de mon roman s’y intè­gre bien : le tan­go est né dans les bas-fonds, et racon­tait ini­tiale­ment des his­toires de vio­lence ! Le sen­ti­men­tal­isme qui lui est asso­cié n’est venu qu’après. Il y a dans cette danse quelque chose de très triste, mais de très beau aus­si. Dans un pas­sage du livre, je dis que le tan­go est ersatz plutôt que prélude. Pour cer­tains, la danse rem­place véri­ta­ble­ment l’amour. C’est un amour sub­limé, sans pas­sage à l’acte. D’ailleurs le tan­go en lui-même est une métaphore de l’amour non réal­isé : l’homme avance, la femme recule, il essaie de retenir la danseuse, elle s’échappe tou­jours. Sinon, il n’y a pas de mou­ve­ment ».

Le plaisir d’un livre exigeant

L’auteur voit aus­si une addic­tion physique au tan­go. Il faut danser beau­coup pour pro­gress­er un peu, cer­tains y con­sacrent donc tout leur temps. Car­o­line De Mul­der a même con­nu quelqu’un qui a per­du son tra­vail pour sa pas­sion. « Que vous soyez chômeur ou ban­quier ne change rien. Sur la piste, il n’y a plus de hiérar­chie sociale. Ce qui compte, c’est le niveau de danse. Le tan­go est une mise en scène. Même quand on est à la ramasse, il faut paraitre, être frais, pim­pant. Le meilleur sera le prince du bal, même si c’est une épave dans la vie. Il y a aus­si une vraie cru­auté, qua­si dar­wini­enne : des femmes atten­dent par­fois tout le bal qu’on les invite, en vain ». La nar­ra­trice du roman et Lou, qui dis­parait en cours de route, ne sont pas de celles-là. Sur leurs talons, elles bril­lent. Leur soli­tude perce pour­tant. La sen­su­al­ité de la nar­ra­trice est qua­si décharnée : elle fait la fière mais n’a pas la force de repouss­er Eze­quiel, un « SDF de luxe », qui passe d’appartement en apparte­ment selon le bon vouloir de ses cav­al­ières. « Par­fois, l’échec donne une cer­taine lib­erté, souligne douce­ment l’auteur. Quand on a touché, le fond, on n’a plus rien à per­dre. Mais cette lib­erté, dans leur cas, c’est surtout une errance ». Que le prix Rossel décrit avec énor­mé­ment de finesse, de car­ac­tère et de style.

de mulder ego tango

Le style, elle l’a décou­vert aux fac­ultés uni­ver­si­taires de Namur, qu’elle a d’abord fréquen­tées comme élève. Après avoir appris à par­ler en néer­landais à Gand (où elle est née en 1976), à écrire en français chez les « Ch’tis », à Mouscron, et étudié à Cour­trai à nou­veau en néer­landais. « C’est à Namur que j’ai appris à lire vrai­ment, avec dis­cerne­ment, se sou­vient-elle, à réfléchir au style, à l’écriture. Je suis tou­jours une lec­trice addi­tive, j’adore les page turn­er, comme on dit, les livres de Stieg Lars­son par exem­ple. Mais j’ai décou­vert à ce moment-là qu’on pou­vait pren­dre plus de plaisir en lisant des livres plus exigeants ». Et de citer Beck­ett, Céline et Duras. Ses recherch­es l’emmènent ensuite à Paris, puis à Gand, où elle rédi­ge une thèse sur Lecon­te de Lisle. « On a par­fois l’impression que seuls Rim­baud, Ver­laine et Baude­laire exis­tent pour les uni­ver­si­taires, s’amuse-t-elle. Moi j’aimais le car­ac­tère très scan­dé de l’écriture, chez Lecon­te de Lisle ». Aujourd’hui, pour tra­vailler la sienne, d’écriture, la jeune femme y con­sacre les pre­mières heures de chaque jour. Qu’elle soit à Paris (où vit son com­pagnon) ou à Namur (où elle enseigne). « Il faut aimer le train », sourit-elle. Sur sa table, un sec­ond roman, dans lequel une femme décou­vre qu’elle vit avec un crim­inel : « Même les jours où je n’écris pas, je sais que le réc­it avance. Le rit­uel est impor­tant ».

Autre pro­jet pour 2011, la paru­tion d’un essai sur Faust. « Pour moi, ce sont deux choses tout à fait dif­férentes, insiste-t-elle. Un ami proche dit que dans un cas, j’écris de la main gauche, dans l’autre de la main droite. D’un côté il y a l’écriture uni­ver­si­taire, rationnelle, de l’autre l’absence de con­trôle, l’écriture intu­itive, au moins dans un pre­mier temps ». Et de con­fi­er à demi-mots qu’avant Ego tan­go, elle avait déjà rédigé de nom­breux man­u­scrits, qui se trou­vent dans ses tiroirs et la cor­beille de son ordi­na­teur. Elle en avait d’ailleurs déjà envoyé un, à P.O.L et aux Édi­tions de Minu­it, qui avaient répon­du de façon encour­ageante mais sans que les choses se con­cré­tisent. C’est grâce à son entourage qu’elle a récidi­vé. « Il y a vingt ans que j’écris, c’est comme une mal­adie, pour­suit-elle. C’est une par­tie très impor­tante de ma vie, mais je n’en par­lais que rarement, et seule­ment à mes intimes. Être pub­liée, c’est une recon­nais­sance de cette par­tie de moi ». Le Rossel en est une autre. Ni la moin­dre ni la dernière.

Adri­enne Nizet


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°165 (2011)