Carte blanche : Jacques Izoard

Pièges d’air

Jacques Izoard

Jacques Izoard

Il avance dans les rues de la ville, au hasard ou selon un par­cours prévu, peu importe. Et il les voit toutes et tous, ici et là. Ou il les imag­ine. Est-ce plus facile en ce qui con­cerne les mem­bres de sa famille ? Pas néces­saire­ment. Pas vrai­ment. Vous pour­riez croire que la pous­sière inter­vient. Ou le vent. Ou le brouil­lard. Ou la vapeur ou la fumée. Non. Tout se passe par temps clair et sec. Par temps total. Entier. Intact. Ni échan­crures, ni coupures, ni brisures. Com­ment approcher d’une expli­ca­tion plus plau­si­ble, plus vraisem­blable ? Imag­inez peut-être une immense pièce de tis­su tou­jours enroulée dans un mag­a­sin de con­fec­tion, et que l’on déroulerait à hau­teur de ciel, mille fois trouée… Oui, peut-être… Nous, nous ne voyons que l’ap­par­ent, le solide, le con­cret, l’élé­ment qui s’écroule en pous­sière. Lui, par con­tre, apercevrait encore les gestes de cha­cune, de cha­cun, dans leur vivac­ité, dans leur gaucherie. Et surtout, dans leur intim­ité la plus grande. Évidem­ment, ils ne se savent pas observés ; ils se croient tou­jours à l’abri de leurs murs, de leurs cloi­sons dérisoires, de leurs par­avents japon­ais, de leurs ten­tures épaiss­es, de leurs planch­ers et de leurs pla­fonds. Comme ils se trompent ! Comme ils se leur­rent ! Comme ils s’é­tour­dis­sent ! Ils ne s’imag­i­nent pas que le marcheur de rues les observe con­stam­ment, les scrute, les dévis­age, les dénude ! Il faut sig­naler, pour être hon­nête, qu’il habite une ville au nom étrange, venu du fond des temps, à la fois doux et opaque : Liège. Mais lui préfér­erait l’ap­pel­er Piège. Piège sans vigie. Et lui-même, n’é­tait-il pas le piège des autres ? Mais le nom de la ville a finale­ment assez peu d’im­por­tance. Oubliez-le et ne retenez que cette sur­prenante fac­ulté de ce marcheur de rues de recon­naître, d’i­den­ti­fi­er, de détecter, oserais-je dire de « voir » les empreintes de l’air ! On l’ig­nore générale­ment, mais l’air con­serve avec une fidél­ité entière l’empreinte de tous ceux et de toutes celles qui le tra­versent et s’y meu­vent. Pour être plus pré­cis, je dois ajouter que l’air ne fait pas la dis­tinc­tion entre les vivants et les morts. Donc, la pru­dence s’im­pose, ou s’im­poserait plutôt, si vous étiez capa­bles (ce dont je doute), de trou­ver les empreintes de l’air. L’air étant un flu­ide, il va de soi que toutes ces empreintes bougent sans cesse, se dépla­cent, vire­voltent. La plu­part du temps, néan­moins, elles demeurent à leur endroit de prédilec­tion, là où les corps dont elles ne sont, finale­ment, que le con­tour immatériel exerçaient leur prin­ci­pale activ­ité. Mais cette dernière remar­que me sem­ble tout à fait sub­jec­tive. Il faut dire que les empreintes de l’air exis­tent davan­tage dans les grands espaces libres : rues — évidem­ment —, places publiques, et surtout dans les trouées libres des bâti­ments détru­its. Les grandes villes n’en man­quent pas. Ce qui aide beau­coup à iden­ti­fi­er les empreintes d’air est con­sti­tué par l’étonnante géo­gra­phie plaquée sur le mur mitoyen, sur le mur voisin : traces de l’escalier défunt, papiers peints décol­orés, chem­inées en creux, bou­quets de fleurs sèch­es, pianos en ape­san­teur, l’eau du robi­net giclant sans fin… et, plus loin, toute la famille en l’air devisant sans ver­tige.

Ces empreintes d’air sauvent tout de l’ou­bli. Depuis trente ans, le père du marcheur de rues tra­verse chaque jour la place Hoche-porte, et sa grand-mère vit tou­jours dans la cour de la mai­son famil­iale. Alain D’Hooghe est encore assis sur le tabouret de ce bistrot ital­ien de la rue Saint-Léonard. Et Mon­sieur Jamar cueille du pis­senlit der­rière sa mai­son. Évidem­ment, ce phénomène ignore les fron­tières. A Paris, notre marcheur de rues (et ne croyez pas que je le con­fonde avec le Pié­ton de Paris !) effleure de son regard Jules Super­vielle sur la ter­rasse du dernier étage d’un build­ing entre le pont de l’Al­ma et le pont Mirabeau… Et la foule se presse boule­vard Saint-Ger­main. Enten­dons-nous bien, la foule d’empreintes d’air, cela va de soi.

Voilà déjà un cer­tain temps que je n’ai plus ren­con­tré le marcheur de rues (ne croyez pas non plus que je le con­fonde avec le poète Yves Mar­tin !). Un ami facétieux, grand ama­teur des déplace­ments de tré­mas, m’a assuré hier après-midi, et le plus sérieuse­ment du monde, que le marcheur de rues s’é­tait exilé et qu’il vivait à présent aux con­fins du Sahara et du Soudan, dans la chaîne mon­tag­neuse de l’Air.

Jacques Izoard


Carte blanche parue dans Le Car­net et les Instants n°76 (1993)