Pièges d’air
Il avance dans les rues de la ville, au hasard ou selon un parcours prévu, peu importe. Et il les voit toutes et tous, ici et là. Ou il les imagine. Est-ce plus facile en ce qui concerne les membres de sa famille ? Pas nécessairement. Pas vraiment. Vous pourriez croire que la poussière intervient. Ou le vent. Ou le brouillard. Ou la vapeur ou la fumée. Non. Tout se passe par temps clair et sec. Par temps total. Entier. Intact. Ni échancrures, ni coupures, ni brisures. Comment approcher d’une explication plus plausible, plus vraisemblable ? Imaginez peut-être une immense pièce de tissu toujours enroulée dans un magasin de confection, et que l’on déroulerait à hauteur de ciel, mille fois trouée… Oui, peut-être… Nous, nous ne voyons que l’apparent, le solide, le concret, l’élément qui s’écroule en poussière. Lui, par contre, apercevrait encore les gestes de chacune, de chacun, dans leur vivacité, dans leur gaucherie. Et surtout, dans leur intimité la plus grande. Évidemment, ils ne se savent pas observés ; ils se croient toujours à l’abri de leurs murs, de leurs cloisons dérisoires, de leurs paravents japonais, de leurs tentures épaisses, de leurs planchers et de leurs plafonds. Comme ils se trompent ! Comme ils se leurrent ! Comme ils s’étourdissent ! Ils ne s’imaginent pas que le marcheur de rues les observe constamment, les scrute, les dévisage, les dénude ! Il faut signaler, pour être honnête, qu’il habite une ville au nom étrange, venu du fond des temps, à la fois doux et opaque : Liège. Mais lui préférerait l’appeler Piège. Piège sans vigie. Et lui-même, n’était-il pas le piège des autres ? Mais le nom de la ville a finalement assez peu d’importance. Oubliez-le et ne retenez que cette surprenante faculté de ce marcheur de rues de reconnaître, d’identifier, de détecter, oserais-je dire de « voir » les empreintes de l’air ! On l’ignore généralement, mais l’air conserve avec une fidélité entière l’empreinte de tous ceux et de toutes celles qui le traversent et s’y meuvent. Pour être plus précis, je dois ajouter que l’air ne fait pas la distinction entre les vivants et les morts. Donc, la prudence s’impose, ou s’imposerait plutôt, si vous étiez capables (ce dont je doute), de trouver les empreintes de l’air. L’air étant un fluide, il va de soi que toutes ces empreintes bougent sans cesse, se déplacent, virevoltent. La plupart du temps, néanmoins, elles demeurent à leur endroit de prédilection, là où les corps dont elles ne sont, finalement, que le contour immatériel exerçaient leur principale activité. Mais cette dernière remarque me semble tout à fait subjective. Il faut dire que les empreintes de l’air existent davantage dans les grands espaces libres : rues — évidemment —, places publiques, et surtout dans les trouées libres des bâtiments détruits. Les grandes villes n’en manquent pas. Ce qui aide beaucoup à identifier les empreintes d’air est constitué par l’étonnante géographie plaquée sur le mur mitoyen, sur le mur voisin : traces de l’escalier défunt, papiers peints décolorés, cheminées en creux, bouquets de fleurs sèches, pianos en apesanteur, l’eau du robinet giclant sans fin… et, plus loin, toute la famille en l’air devisant sans vertige.
Ces empreintes d’air sauvent tout de l’oubli. Depuis trente ans, le père du marcheur de rues traverse chaque jour la place Hoche-porte, et sa grand-mère vit toujours dans la cour de la maison familiale. Alain D’Hooghe est encore assis sur le tabouret de ce bistrot italien de la rue Saint-Léonard. Et Monsieur Jamar cueille du pissenlit derrière sa maison. Évidemment, ce phénomène ignore les frontières. A Paris, notre marcheur de rues (et ne croyez pas que je le confonde avec le Piéton de Paris !) effleure de son regard Jules Supervielle sur la terrasse du dernier étage d’un building entre le pont de l’Alma et le pont Mirabeau… Et la foule se presse boulevard Saint-Germain. Entendons-nous bien, la foule d’empreintes d’air, cela va de soi.
Voilà déjà un certain temps que je n’ai plus rencontré le marcheur de rues (ne croyez pas non plus que je le confonde avec le poète Yves Martin !). Un ami facétieux, grand amateur des déplacements de trémas, m’a assuré hier après-midi, et le plus sérieusement du monde, que le marcheur de rues s’était exilé et qu’il vivait à présent aux confins du Sahara et du Soudan, dans la chaîne montagneuse de l’Air.
Jacques Izoard
Carte blanche parue dans Le Carnet et les Instants n°76 (1993)
