Carte blanche : Vinciane Despret et Isabelle Stengers

Conseiller ou exécutant?

À l’au­tomne dernier, un philosophe, Éti­enne Ver­meer­sch, pro­fesseur émérite à l’U­ni­ver­sité de Gand, accepte la prési­dence d’une com­mis­sion, insti­tuée par le Min­istre de l’In­térieur pour qu’elle se prononce sur le côté admis­si­ble ou non de cer­taines méth­odes d’ex­pul­sion des ressor­tis­sants de nation­al­ité étrangère refusés sur le ter­ri­toire belge. Parce qu’elles ont éprou­vé un pro­fond malaise face au rôle qu’a endossé ce philosophe qu’elles esti­ment, à la jus­ti­fi­ca­tion qu’il en a don­née dans une inter­view au Matin, Vin­ciane Despret et Isabelle Stengers ont cher­ché à en dire le car­ac­tère inac­cept­able, en reprenant le prob­lème tel que le pose Éti­enne Ver­meer­sch.
Au moment des faits, les auteurs espéraient voir leur texte paraitre dans une carte blanche du jour­nal Le Soir, qui n’a pas don­né suite à leur propo­si­tion. Sous le titre “Le coussin philosophique”, le texte a néan­moins été pub­lié, mais dans le Bul­letin col­lec­tif des expul­sions (n°2, novem­bre 1998). En accueil­lant aujour­d’hui cette réflex­ion dans nos colonnes, nous souhaitons lui don­ner la pos­si­bil­ité d’at­tein­dre un autre pub­lic. Nous voulons aus­si man­i­fester l’in­térêt que Le Car­net et les Instants éprou­ve pour le tra­vail des philosophes et des auteurs de sci­ences humaines. 

Un philosophe estimé de tous ceux qui con­nais­sent ses travaux, accepte “à con­tre­coeur” la prési­dence d’une com­mis­sion des­tinée à étudi­er quelles méth­odes per­me­t­traient aux expul­sions de se dérouler de la manière la plus humaine pos­si­ble, et pour­raient rem­plac­er la tris­te­ment fameuse tech­nique du coussin. Il le fait parce qu’il con­vient selon lui d’avoir le courage d’as­sumer ses con­vic­tions en répon­dant à cer­taines deman­des, en l’oc­cur­rence celle du min­istère de l’In­térieur. La ques­tion pour nous n’est pas de savoir si le pro­fesseur Éti­enne Ver­meer­sch a eu rai­son ou tort d’ac­cepter la propo­si­tion du min­istre de l’In­térieur. La ques­tion est de savoir com­ment on peut effec­tive­ment répon­dre à de telles propo­si­tions, qui font de vous un “con­seiller du prince”, à  quelles con­di­tions, en respec­tant quelles oblig­a­tions. Peut-on, notam­ment, accepter que cette com­mis­sion soit close, com­posée de trois gen­darmes, deux pilots, un représen­tant de la Sabena, un spé­cial­iste de l’éthique, un médecin et un psy­cho­logue (tous apparem­ment anonymes), mais coupée de tout con­tact avec les organ­i­sa­tions qui con­tes­tent ce que le gou­verne­ment belge définit actuelle­ment comme sa poli­tique? N’est-ce pas se vouer à accepter le prob­lème tel que le min­istère de l’In­térieur entend le pos­er, et notam­ment la sépa­ra­tion rad­i­cale entre la déci­sion d’ex­pulser, qui ne regarde pas la com­mis­sion, et la manière d’ex­pulser, qu’il s’ag­it d’hu­man­is­er. C’est lorsqu’il accepte les ter­mes d’un prob­lème tels qu’ils vien­nent d’ailleurs, lorsqu’ils accepte une divi­sion du tra­vail qui le voue à penser là où on lui dit de penser, que le philosophe, comme tout expert d’ailleurs, se met en dan­ger. Com­para­i­son n’est pas rai­son, mais com­ment juge­ri­ons-nous une com­mis­sion qui, en 1938, aurait envis­agé les moyens humains de débar­rass­er l’Alle­magne de ses Juifs? Com­para­i­son indigne, pro­test­era claire­ment le pro­fesseur Ver­meer­sch. Con­traire­ment au délire anti­sémite nazi, la poli­tique d’ex­pul­sion traduit un choix, qu’il décrit comme déchi­rant mais néces­saire. Et c’est là que sa posi­tion nous inquiète le plus. Car Éti­enne Ver­meer­sch ne sem­ble retenir que deux pos­si­bles : soit la poli­tique actuelle, dont il s’ag­it de gér­er les con­séquences de manière humaine, soit l’idée de fron­tières ouvertes, qu’il asso­cie immé­di­ate­ment avec l’im­age menaçante de grandes vagues d’im­mi­grants, sub­mergeant la Bel­gique, faisant chavir­er les organ­ismes, CPAS et sécu­rité sociale, qui, vaille que vaille, pro­tè­gent les per­son­nes “moins favorisées” de nos sociétés. En nous don­nant le choix entre le pire fléau et un moin­dre mal, le pro­fesseur Ver­meer­sch occulte ce fait pre­mier : l’al­ter­na­tive qu’il con­stru­it n’a rien de néces­saire. Elle relève en fait de ce que les philosophes appel­lent habituelle­ment la doxa, une opin­ion qui se donne comme plau­si­ble ou de bon sens mais qui dis­simule la néces­sité d’un véri­ta­ble proces­sus d’ap­pren­tis­sage. C’est sou­vent le cas, lorsqu’on accepte de chercher les solu­tions à un prob­lème dont la déf­i­ni­tion vient d’ailleurs. Le pro­fesseur Ver­meer­sch, lorsqu’il accepte le prob­lème posé par le min­istre, ne s’in­ter­roge pas sur cette image de marée humaine qu’il reprend. Il oublie que cette image vient et revient dans notre his­toire, et y cor­re­spond tou­jours à un sin­istre épou­van­tail, pour faire peur. Il oublie égale­ment qu’elle est insul­tante pour ceux dont il souligne pour­tant qu’ils ne quit­tent pas leur pays par plaisir ou comme un con­som­ma­teur dirigeant son choix de rési­dence vers la meilleure offre — c’est une déci­sion ter­ri­ble que d’im­mi­gr­er. Il oublie aus­si de se deman­der si d’autres pays européens, qui ont une poli­tique plus libérale en ces matières, sont effec­tive­ment sub­mergés. Enfin et surtout, il ne pense même pas à ce qui serait, même si elle est dif­fi­cile, la pre­mière démarche ouvrant à une véri­ta­ble poli­tique de l’im­mi­gra­tion : le proces­sus d’ap­pren­tis­sage. Appren­dre avec les soci­o­logues et autres experts, certes mais aus­si, et peut-être surtout, appren­dre com­ment il est pos­si­ble de con­sul­ter les intéressés, rechercher les inter­locu­teurs avec qui pour­raient être exam­inées les modal­ités et les procé­dures d’ad­mis­sion en Bel­gique qui ne sus­ci­tent pas (trop) d’ef­fets per­vers ou incon­trôlables. Lorsque celui qui croit pos­er un prob­lème se soumet à la doxa, les solu­tions qu’il pro­pose s’en ressen­tent sou­vent. Com­ment un philosophe peut-il pro­pos­er cette curieuse escalade : obtenir, “sur base d’ar­gu­ments”, que le deman­deur débouté ne résiste pas à son rap­a­triement puis, si les argu­ments en ques­tion n’é­taient pas suff­isam­ment con­va­in­cants, recourir à la pri­va­tion de lib­erté, et enfin, si c’é­tait encore insuff­isant, utilis­er des “méth­odes de con­trainte douce”. Quels argu­ments pour­ront bien être employés, sinon la référence à  la déci­sion qui est tombée comme un couperet : “à expulser”? En l’ab­sence d’une poli­tique véri­ta­ble, dont les principes pour­raient être sinon repris du moins admis par les com­mu­nautés immi­grées intéressées, la référence à des argu­ments sus­cep­ti­bles de con­va­in­cre relève soit de la non pen­sée, soit de l’hypocrisie. Le seul argu­ment sera en effet : si tu ne plies pas, nous te con­train­drons (humaine­ment) à pli­er. Non, se faire con­seiller du prince n’est pas plus accept­able pour un philosophe que pour tout autre expert. La dif­férence entre l’ac­cept­able et l’i­nac­cept­able passe par la con­fu­sion entre con­seiller et exé­cu­tant. Celui qui accepte de restrein­dre son intérêt, ses ques­tions, sa com­pé­tence à un cadre dont il n’in­ter­roge pas les lim­ites n’est pas un con­seiller, car un véri­ta­ble con­seiller doit pren­dre en compte l’ensem­ble d’une sit­u­a­tion con­crète. Dans la mesure où le pro­fesseur Ver­meer­sch se soumet à un cadre qu’il n’a pas les moyens d’in­ter­roger, il est un exé­cu­tant.

Isabelle Stengers et Vin­ciane Despret


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°106 (1999)