Centenaire : Georges Simenon

georges Simenon

Georges Simenon

Un écrivain sur la place
Simenon en librairie

Les (sans) culottes de Simenon


Un écrivain sur la place

L’événement a fait la une de tous les médias. Le 13 févri­er dernier, jour du cen­tième anniver­saire de Georges Simenon, s’ouvrait à Liège une grande expo­si­tion-spec­ta­cle avec laque­lle la cité célébrait son fils prodigue. Notre col­lab­o­ra­trice Nicole Widart l’a vis­itée pour vous au lende­main du vernissage.

Les pavés de grès gris bril­lent douce­ment sous la lumière des réver­bères. Quelques bancs vous atten­dent, autour de l’aubette à jour­naux. C’est de cette petite place « à la lié­geoise » que part l’histoire de George Simenon. Les noms des lieux qu’il fréquen­tait réson­nent tou­jours aux oreilles d’ici. Le pied du Pont des Arch­es, la rue Léopold, la rue Fos­se-aux-Raines, l’église Saint-Pholien, l’école Saint-André : ces lieux exis­tent tou­jours dans la réal­ité et ils font défini­tive­ment par­tie aus­si de l’univers romanesque.

Pre­miers con­tacts, voici des doc­u­ments touchants : le ter­roir qui a don­né l’écrivain. La carte d’identité du grand-père, son his­toire intime dévoilée à la face du monde. Le désamour d’Henriette pour Georges, son pre­mier fils, né un ven­dre­di 13 févri­er et dont elle a préféré avancer l’arrivée offi­cielle au jeu­di 12. Déjà, ce petit garçon imper­ti­nent lui joue des tours. L’apprentissage à l’école Saint-André puis à Saint-Louis. Les pre­miers textes. Le jour­nal­iste de la gazette qui cou­vre les faits divers avant de pren­dre son envol vers Paris, la ville lumière. Le mariage avec Régine, dite Tigy, une fille d’ici, pein­tre, qui n’hésite pas à le suiv­re dans ses voy­ages. La mort du père au moment même où Georges entraine à Anvers une loin­taine cou­sine dans une cham­bre d’hôtel. En quelques vit­rines, avec les pre­miers romans « pop­u­laires » sur les présen­toirs de l’aubette, tout est dit. Atmo­sphères, atmo­sphère, oui, Georges Simenon a une voix d’atmosphère ; c’est lui-même qui racon­te sa vie, par frag­ments, dans une sorte de con­fes­sion qui fait de tous les vis­i­teurs ses con­fi­dents. Et qui place for­cé­ment l’exposition dans le reg­istre de l’intime. Ici, Simenon se livre à nous, sans suff­i­sance, ni for­fan­terie.

Depuis la petite place, vous grimpez sur un paque­bot. Cris de mou­ettes, sirènes de bateaux, le départ est proche, on dirait même que l’on est déjà en train de tanguer sur les océans. Cer­taines cab­ines ouvrent leurs portes. Un petit lit étroit, un matériel pho­to désuet, un casque d’explorateur. C’est Tintin en Afrique ? Voici que com­men­cent les incer­ti­tudes : Simenon voy­age, partout dans le monde, il ramène des reportages pho­tos, des textes, on voit dans vit­rines les let­tres de créance qui ont ouvert les portes des ambas­sades et des con­sulats. On voit ces car­nets de pho­togra­phies et les femmes, tant de femmes qui lui ont souri, nues, sous les draps des hôtels de Tahi­ti ou d’ailleurs… On imag­ine ces moments ten­dres, ces sen­suelles amantes sous les Tropiques, qui répar­ent un peu la rugosité d’une mère peu aimante.

Mais, ces cab­ines sont-elles celles de Simenon, celles qu’empruntèrent d’autres écrivains dont on relate les gouts voyageurs sur de grands pan­neaux, celle de Rim­baud comme le déclare, à côté de moi, péremp­toire, une spec­ta­trice à son mari ! Vis­i­ble­ment, les vis­i­teurs se mélan­gent un peu les pinceaux et les références. On rejoint heureuse­ment un groupe sco­laire qui béné­fi­cie d’un guide. Enfin des cer­ti­tudes. Oui, voici le bureau du com­mis­saire Mai­gret. Voici les bureaux des détec­tives du 20e siè­cle qui ont fait le bon­heur des lecteurs affamés de crimes et d’enquêtes. On met un casque : pour enten­dre le cli­quetis con­stant d’une machine à écrire, est-ce bien néces­saire ? Tiens, là, ce serait le bureau de Simenon him­self. Pas si sûr. Une autre infor­ma­tion fait état d’un bureau attribué à Agatha Christie. La voix qui guide le groupe sco­laire a déjà quit­té le lieu et nous voici livrés à nous-mêmes.

Où est le guide ?

Certes, il y a bien ici des pan­neaux com­para­t­ifs sur les qual­ités respec­tives de tous ces héros, mais on aurait aimé plus de clarté dans l’affichage. On dirait que l’on a beau­coup pen­sé à établir toutes les con­nex­ions entre les écrivains du siè­cle dernier et leurs héros ou leurs formes d’écriture, mais une fois la géo­gra­phie de leurs rela­tions définie, une fois con­stru­its les lieux qui la révè­lent, les scéno­graphes se sont arrêtés et n’ont pas lais­sé de temps à la sig­nalé­tique pour qu’elle fasse com­pren­dre claire­ment le fruit de leurs recherch­es. C’est bien pen­sé, mal agencé et mal sig­nalé. Dom­mage.

L’univers du ciné­ma est présent lui aus­si : plateau de tour­nage du Chat, caméras impres­sion­nantes, nagra, perch­es etc. Voilà une péniche à quai, dans une lumière glauque que n’aurait pas reniée Mai­gret, ni son géni­teur.

Ailleurs, les rit­uels d’écriture livrent leurs secrets. Les crayons de couleurs soigneuse­ment tail­lés copinent avec la vieille machine à écrire por­ta­tive gris souris. La pipe et son tabac spé­cial voisi­nent avec la chemise à car­reaux rouges de bûcheron cana­di­en néces­saire à Simenon pour entr­er en écri­t­ure. Au milieu trône l’authentique meu­ble de bureau, impres­sion­nant. La petite boule d’or offerte par Denyse Ouimet, sa deux­ième femme, a été le témoin de toutes les incer­ti­tudes du romanci­er. C’est mag­ique, quelques infimes détails créent un cli­mat qui a per­mis d’inventer tant de lieux, tant de per­son­nages, tant d’histoires… On com­prend que soient présen­tés, en écho, les rit­uels d’Amélie Nothomb (sa com­pa­tri­ote ful­gu­rante), de Colette (le mod­èle) ou de Gide (le sou­tien). Par con­tre, on voit mal le rap­port de Simenon avec d’autres comme Duras.

Quelques pas et nous en venons aux secrets d’alcôve, ou presque. Voici Tigy, inter­viewée peu de temps avant sa mort, on sent dans ces quelques phras­es qui évo­quent Simenon tout l’attachement qu’elle n’a cessé d’avoir pour lui. Voici Hen­ri­ette Brüll qui rap­pelle com­bi­en elle préférait son deux­ième fils Chris­t­ian, si ten­dre, lui.

Non loin, Simenon nous pré­cise ses dif­fi­ciles rela­tions avec sa fille Marie-Jo. Le vieil homme livre sa détresse au lende­main du sui­cide de sa fille qui souhaitait avec lui un amour fusion­nel, il ne pou­vait tout de même pas aller jusqu’à l’amour physique ? Ter­ri­ble désar­roi. Mais qui donc a déchiré la pho­to de Marie-Jo sur le présen­toir, devant la télé ?

Les évo­ca­tions intimes con­tin­u­ent : Simenon se vante d’avoir « eu » 10000 femmes depuis ses treize ans. On décou­vre ses let­tres d’amour à Tigy, à Denyse. Ses déc­la­ra­tions affectueuses à des amis comme Renoir ou Felli­ni.

Les sons com­men­cent à s’embrouiller. Une autre école vient de débar­quer. Il est midi, les sirènes des bateaux se mêlent aux bruits des autos qui descen­dent depuis la côte d’Ans. Au fait, pourquoi avoir créé cette expo­si­tion dans une tente et pourquoi avoir mis cette tente place Saint-Lam­bert, sur le site Tivoli, cerné par les voitures ? Retrou­ver Simenon sur son île d’Outremeuse n’aurait-il pas per­mis de reli­er les lieux d’origine aux décors inven­tés ? Un lieu exis­tant, avec des murs qui sépar­ent les ambiances n’aurait-il pas été plus adéquat ? D’ailleurs, pourquoi ne pas imag­in­er une expo­si­tion per­ma­nente ? Il serait temps de fêter à leur juste valeur Grétry, Franck, Ysaÿe, Simenon, Mar­cel Thiry, Alex­is Curvers, Georges Linze… et de prof­iter de cette masse de doc­u­ments ou d’objets que nous pos­sé­dons sur eux pour inven­ter un musée per­ma­nent qui attir­erait les vis­i­teurs du monde entier. Et si Liège offrait à ses enfants artistes une vraie place dans la cité ?

On sort du labyrinthe par une route pavée de grès, bor­dée de dos de livres gigan­tesques, des écrits de Simenon. Çà et là, des portes dérobées et des caches nous invi­tent à décou­vrir une impasse ou un détail réal­iste qui a inspiré l’écrivain.

On a retrou­vé un mythe de la lit­téra­ture sous son jour le plus humain. Il nous a livré ses secrets, son intim­ité. On a saisi le désir des con­cep­teurs de l’exposition qui ont voulu met­tre Simenon en phase avec les créa­teurs de son siè­cle. Ce n’était pas à chaque coup réus­si, loin de là, mais si on est prévenu, avec une bonne pré­pa­ra­tion et/ou un guide, cela peut être une expéri­ence fructueuse.

Pour ma part, j’avais vécu plus de sen­sa­tions fortes à la décou­verte de l’exposition conçue au Musée Saint-Georges il y a dix ans. Pour éviter de se répéter, les mêmes con­cep­teurs ont per­du peut-être une part de l’âme de l’écrivain.

Mais il faut saluer l’entreprise, de toutes façons, c’est for­mi­da­ble de ne pas oubli­er que Simenon a un siè­cle et qu’il est né ici. Ici où con­tin­u­ent de naitre beau­coup d’écrivains. Atten­dra-t-on cent ans pour les célébr­er ?

Nicole Widart

Petite mythologie personnelle

En écoutant Simenon, sa mère ou Tigy, j’ai retrou­vé l’accent de mon enfance. Quelque chose de doux, de moelleux, à mille lieues des accents exces­sifs dont les humoristes font leurs choux gras. L’accent de Liège, celui des gens bien, sans expres­sion vul­gaire, juste dans le grain de la voix, cet accent-là évoque tous les vis­ages qui ont bercé mon enfance.

Choc sup­plé­men­taire avec la voix de Hen­ri­ette Simenon – dites Hen­rièèètte en plaçant l’accent tonique sur le i – que ma grand-mère con­nais­sait. J’avais 8 ou 9 ans et quelque­fois j’ai eu l’occasion de la ren­con­tr­er. Ma grand-mère allait le dimanche après-midi pren­dre le bus Bec­co au pont de Chênée pour aller à Ban­neux. Nom­bre de vieilles dames, veuves de guerre ou non, se retrou­vaient dans le bus, après un bref pas­sage à la chapelle, elles allaient manger un morceau de tarte au riz de Tan­cré­mont. La meilleure.

Hen­ri­ette Simenon était sou­vent de la par­tie. Un peu doyenne, révérée à cause de ce fils dont elle ne se van­tait pas, dont elle sem­blait même met­tre la réus­site en doute. Il ne fal­lait pas par­ler de son écrivain de fils, « un garçon si con­traire », comme on dit ici. Pour ma grand-mère et le cer­cle qui entourait Hen­ri­ette, c’était un extra­or­di­naire écrivain et tous étaient ravis de con­naitre la mère d’un homme si célèbre. Plus tard, j’ai eu, sans le savoir, le bon­heur de dévor­er les romans de Simenon dans les édi­tions orig­i­nales que ma grand-mère s’empressait d’acheter.

Alors, quand j’entends au cours de l’exposition la voix de Hen­ri­ette Simenon van­ter la ten­dresse de son fils Chris­t­ian et met­tre en cause la qual­ité d’écrivain de Georges, je me sou­viens de sa voix, je me remé­more d’un coup ces périples à Ban­neux, le riz par­fumé à la vanille ou la can­nelle qui s’échappe des tartes grandes comme des roues de char­rettes, ces accents si beaux, cette dame un peu raide avec son chignon bouclé qui n’aime pas son fils et ma grand-mère à moi qui trou­ve qu’il faut l’aimer. Et je me sou­viens des ques­tions qui m’ont longtemps tra­cassée : qui n’aimait pas l’autre, qui avait com­mencé ?

Quelques années plus tard, ma grand-mère m’annonça que son amie Hen­ri­ette était mourante à l’hôpital de Bav­ière et que Georges était venu. Elle était soulagée. Les mères doivent tou­jours aimer leurs enfants. Et les garçons doivent tou­jours aimer leur mère…

Nicole Widart

Simenon en librairie

Que lire ? Il y a l’œuvre com­plète en 25 vol­umes chez Omnibus, l’impressionnante sélec­tion de Mai­gret ou de « romans durs » qui reparais­sent dans dif­férentes col­lec­tions de poche, les deux vol­umes annon­cés pour mai dans la Pléi­ade… Puis, il y a aus­si tous les livres qui parais­sent sur Simenon. Pour vous aider à y voir plus clair par­mi ces derniers, nous vous présen­tons neuf titres récem­ment parus ou réédités : des albums, des essais (sur la vie du célèbre cen­te­naire, les espaces qu’il a tra­ver­sés, l’écriture qu’il met en œuvre), mais aus­si des guides et même une pièce de théâtre.

Tout Simenon

Col­lec­tif, Simenon, l’homme, l’univers, la créa­tion, Com­plexe, 2002

simenon l'homme l'univers la créationAvec la réédi­tion du cat­a­logue de l’exposition «  Tout Simenon », qui s’est tenue à Liège en 1993, les édi­tions Com­plexe nous pro­posent une plongée dans le monde du plus célèbre des Lié­geois. Con­for­mé­ment à sa voca­tion de cat­a­logue, Simenon, l’homme, l’univers, la créa­tion est avant tout un beau livre, imprimé sur papi­er glacé, et agré­men­té d’une très riche icono­gra­phie : por­traits, pho­togra­phies pris­es par l’auteur, cou­ver­tures de livres, cartes de jour­nal­iste, pipes, lunettes, enveloppes ou car­nets, tous ces objets ayant appartenu à Simenon, con­servés aujourd’hui au Fonds qui porte son nom, dans le château de Colon­ster. Si ces images à elles seules per­me­t­tent de se plonger dans l’atmosphère de ses romans, les textes sont de la plume des meilleurs spé­cial­istes de l’œuvre et en par­courent des aspects aus­si essen­tiels que var­iés. Le volet biographique est présent, d’abord, grâce à Pierre Assouline qui, dans un exer­ci­ce périlleux, tente de résumer la vie de l’homme à la pipe en moins de dix pages, lui qui lui en a con­sacré plus de 700. Les débuts de jour­nal­iste de Georges Sim à la Gazette de Liège sont ensuite évo­qués par Jean-Christophe Camus, alors que Fran­cis Lacassin écrit sur son activ­ité de reporter. Après la vie de Simenon, celle de son héros le plus célèbre est mise sur la sel­l­ette : Michel Lemoine détaille les déplace­ments du com­mis­saire Mai­gret à Paris, en Province, en Bel­gique ou ailleurs, et Jacques Dubois s’attache, de manière très réussie, à en trac­er les con­tours soci­ologiques et psy­chologiques. Le volet le plus sub­stantiel de l’ouvrage est celui con­sacré à la pro­duc­tion lit­téraire à pro­pre­ment par­ler : Michel Lemoine racon­te l’apprentissage du méti­er à tra­vers l’écriture de romans pop­u­laires, alors qu’Alain Bertrand étudie l’importance des romans de la des­tinée dans l’œuvre. Danielle Bajomée cherche ce qui se cache sous la neu­tral­ité du style de l’écrivain, tan­dis que Jean-Bap­tiste Baron­ian dévoile une par­tie peu con­nue de l’œuvre, plus proche de Lau­rel et Hardy que d’Hercule Poirot, celle des nou­velles. Et comme un écrivain aus­si pro­lixe ne peut pas man­quer d’avoir ses habi­tudes d’écriture, Clau­dine Gothot-Mer­sch se pro­pose de les dévoil­er. Enfin, trois aspects annex­es de la pro­duc­tion lit­téraire sont envis­agés : les écrits auto­bi­ographiques, que le romanci­er ne con­sid­érait pas comme lit­téraires, par Paul Merci­er ; la dif­fu­sion et la tra­duc­tion de l’œuvre, par Bernard Alavoine et Pierre Assouline, et enfin les adap­ta­tions ciné­matographiques dont elle a fait l’objet, par Claude Gau­teur. Le tout se clô­ture par une bib­li­ogra­phie som­maire – et d’autant plus impres­sion­nante de ce fait – du romanci­er lié­geois, mais la cerise sur le gâteau, plutôt sur le fond que sur la gar­ni­ture puisqu’elle ouvre le recueil, c’est une let­tre de la plume de Simenon à celui qu’il appelle son « cher maitre et ami » : André Gide. Un livre qui con­vient à une pre­mière approche autant qu’à un appro­fondisse­ment de l’œuvre.

Pol Charles

Passion Simenon, l’homme à romans

Jean-Bap­tiste BARONIAN et Michel SCHEPENS, Pas­sion Simenon, l’homme à romans, Textuel, 2002

baronian schepens passion simenonPour réalis­er cet album, les édi­tions Textuel ont réu­ni un cast­ing de choix : Jean-Bap­tiste Baron­ian est le prési­dent de l’association inter­na­tionale Les amis de Georges Simenon depuis sa fon­da­tion en 1987 ; Michel Schep­ens en est l’administrateur. Autant dire que la biogra­phie illus­trée qu’ils nous pro­posent, la pre­mière du genre (même si elle est talon­née de près par le livre de Michel Lemoine qui vient de paraitre chez Gal­li­mard), est étayée par une doc­u­men­ta­tion d’une richesse excep­tion­nelle à laque­lle la qual­ité des repro­duc­tions ne rend mal­heureuse­ment pas tou­jours l’homme qu’elle mérite. C’est un peu dom­mage car, par ailleurs, la con­cep­tion de l’ouvrage et sa mise en page sont superbes.

La biogra­phie de Simenon est décom­posée en dix grandes étapes qui chapitrent l’ouvrage : l’enfance à Liège, les débuts de jour­nal­iste, l’arrivée à Paris, le tri­om­phe de Mai­gret, les voy­ages, la guerre, l’exil aux États-Unis, la gloire et le cré­pus­cule. Chaque époque est intro­duite par un texte de syn­thèse. Le reste du chapitre fait dia­loguer un texte dis­cret, des cita­tions extraites des écrits auto­bi­ographiques de Simenon et une icono­gra­phie pas­sion­nante qui alterne les pho­tos au cen­tre desquelles fig­ure le célèbre auteur, les doc­u­ments d’époque (que l’on regrette par­fois de ne pas pou­voir lire) et même les pho­tos pris­es par le romanci­er au cours de ses voy­ages.

L’ouvrage met remar­quable­ment en évi­dence la boulim­ie de Simenon et les para­dox­es autour desquels se sont organ­isés toutes les épo­ques de sa vie : une exis­tence bril­lante, con­stam­ment en mou­ve­ment, car­ac­térisée par un appétit insa­tiable et un univers lit­téraire dom­iné par la gri­saille et la banal­ité ; un gout égal pour les pail­lettes et l’isolement (en mer ou à la cam­pagne) ; une for­mi­da­ble capac­ité de tra­vail et de con­cen­tra­tion qui lui per­me­t­tait à la fois de pro­duire une œuvre démente et d’en être le meilleur pro­pa­gan­diste. C’est dans ce dia­logue que s’apprécie l’écriture du livre plus que dans le texte, qui reste glob­ale­ment hagiographique et glisse rapi­de­ment sur les zones d’ombre de son héros.

C’est la mise en lumière d’un tem­péra­ment indépen­dant, décon­cer­tant et fon­cière­ment orig­i­nal, qui fait l’intérêt de l’ouvrage et le ren­dra aus­si pré­cieux pour les simenon­iens que les néo­phytes à la recherche d’une intro­duc­tion générale agréable et con­fort­able à lire. La bib­li­ogra­phie des édi­tions orig­i­nales et des prin­ci­pales études con­sacrées à Simenon sera égale­ment utile aux col­lec­tion­neurs et aux ama­teurs aux­quels l’ouvrage aura ouvert l’appétit.

Thier­ry Leroy

Découverte de Simenon

Michel LEMOINE, Simenon. Écrire l’homme, Gal­li­mard, coll. « Décou­verte », 2003

lemoine simenon ecrire l'hommeVoici un petit livre bien utile, à ne pas man­quer, pour tous les étu­di­ants ou les ama­teurs de décou­verte, qui puise dans les témoignages, les pho­tos, les let­tres, une part de démon­stra­tion.

Michel Lemoine pub­lie dans la col­lec­tion « Décou­vertes » chez Gal­li­mard un livre nour­ri de plus de 200 illus­tra­tions qui dévoilent l’apprenti jour­nal­iste, sa vie parisi­enne, ses voy­ages, Simenon père de Mai­gret, aus­si bien que romanci­er pro­lixe, cri­tiqué par les uns, vénéré par les autres, salué par Gide et par tant d’autres artistes. Celui qui est devenu  l’écrivain le plus pop­u­laire du 20e siè­cle est suivi pas à pas dans les tours et détours de sa vie privée et publique. On y retrou­ve for­cé­ment les pho­tos de famille, de Joséphine Bak­er, les doc­u­ments de tra­vail avec les cinéastes, des affich­es de film, des repro­duc­tions d’extraits de let­tre de Pag­nol ou d’autres.

Out­re un par­cours chronologique nour­ri d’informations tant iconiques qu’analytiques, Lemoine nous offre en clô­ture des témoignages et des doc­u­ments bien intéres­sants : une longue let­tre-con­fes­sion écrite à Gide où le père de Mai­gret décrit par le menu son appren­tis­sage de l’écriture romanesque. En écho, des extraits de let­tres de grands noms du 20e siè­cle comme Mau­ri­ac, Felli­ni ou Max Jacob qui nous per­me­t­tent de cern­er l’écrivain vu par ses pairs.

L’aspect péd­a­gogique n’est pas nég­ligé : la pub­li­ca­tion de vingt-six « débuts de romans » s’avère très éclairante et peut con­stituer le point de départ de nom­breux exer­ci­ces de style.

Des extraits des Dic­tées écrites par le Simenon des années 1970, qui avait renon­cé au roman, mais non à l’écriture, don­nent un rapi­de coup de pro­jecteur soci­ologique : la mort de Picas­so, le pape Paul VI, les voy­ous, le roman, les chefs d’état, le racisme, le gauchisme. Un chapitre bien utile pour replac­er les idées de l’écrivain dans son siè­cle.

Michel Lemoine pour­suit avec une géo­gra­phie des romans qui mon­tre com­ment les lieux qu’il fréquen­tait ont nour­ri sa plume. La bib­li­ogra­phie, très doc­u­men­tée égale­ment, ouvre des pistes pour s’immerger dans l’œuvre et l’approcher de mul­ti­ples façons.

Bref, voici un petit livre indis­pens­able pour approcher Simenon. Les doc­u­ments sont inté­grés au texte, avec une mise en page par­fois dif­fi­cile­ment lis­i­ble mais qui a, par la même occa­sion, l’avantage de reli­er les mots et les faits du réel de façon étroite.

En cinq chapitres, des bal­bu­tiements à la retraite, en pas­sant par l’apprentissage, la réus­site et la célébrité, Lemoine donne l’occasion de con­naitre l’homme, l’écrivain et des élé­ments de l’histoire du 20e siè­cle. Les doc­u­ments audio­vi­suels que les télévi­sions ou l’exposition lié­geoise nous pro­posent sont par­fois plus intimes, mais ils com­plè­tent judi­cieuse­ment la lec­ture de ce petit livre très illus­tré.

Nicole Widart

Simenon couleur Liège : le périple…

Michel LEMOINE, Liège couleur Simenon, 3 tomes, pré­face de Danielle Bajomée, CEFAL et Cen­tre d’études Georges Simenon, 2002

lemoine liege couleur simenonMichel Lemoine est un spé­cial­iste de l’œuvre de Simenon, à pro­pos duquel il a déjà pub­lié plusieurs ouvrages, par­mi lesquels Liège dans l’œuvre de Simenon (Fac­ulté ouverte, 1988). Le mon­u­men­tal Liège couleur Simenon en trois vol­umes récem­ment paru est une refonte com­plète du livre de 1988. Non seule­ment il con­tient un grand nom­bre d’informations sup­plé­men­taires, mais la per­spec­tive a quelque peu changé : le fil con­duc­teur n’est plus con­sti­tué par les textes de Simenon évo­quant Liège, mais par la ville elle-même et par ses dif­férents quartiers. Ain­si, le tome I est con­sacré au Cen­tre puis au quarti­er Avroy-Guillemins. Le deux­ième est réservé au quarti­er d’Outremeuse, où se situent, entre autres, l’église Saint-Pholien, le buste de Simenon (dont il manque tou­jours la pipe) et la rue Simenon (que le romanci­er a habitée enfant quand elle s’appelait rue Pas­teur). Le troisième tome s’éloigne vers Amer­coeur, Coro­n­meuse, la ban­lieue puis la province.

Michel Lemoine fait mon­tre d’une éru­di­tion impres­sion­nante qui se man­i­feste à plusieurs niveaux. D’abord, il con­nait les moin­dres recoins de l’œuvre de Simenon, des romans pop­u­laires rédigés sous pseu­do­nyme aux dic­tées finales, en pas­sant par les arti­cles du jeune jour­nal­iste, la cor­re­spon­dance inédite et les nom­breuses inter­views dans lesquelles le père de Mai­gret a pu évo­quer sa ville natale. Évidem­ment, ce sont les romans qui sont les plus abon­dam­ment cités, Pedi­gree en tête. Mais Michel Lemoine ne se con­tente pas de ceux qui se passent explicite­ment à Liège. Il traque les échos lié­geois partout, aus­si bien à Nantes, à Paris qu’à New York. Ain­si, dans Trois cham­bres à Man­hat­tan, le motif du robi­net au fond d’un couloir ten­ant lieu de salle de bain rap­pelle la mai­son où Simenon est né. Les noms de per­son­ne font l’objet de sem­blables recherch­es, à com­mencer par celui de Mai­gret lui-même et de son adjoint Lucas.

Ensuite, comme ces exem­ples le sug­gèrent, l’érudition de Lemoine sup­pose une con­nais­sance sans faille de l’enfance et de la jeunesse à Liège de Simenon : le lecteur de l’œuvre s’est égale­ment fait biographe et n’a rien lais­sé au hasard, cor­rigeant au besoin les sou­venirs de l’écrivain (notam­ment au sujet de la vraie affaire du pen­du de Saint-Pholien).

Enfin, Michel Lemoine con­nait par­faite­ment Liège et son his­toire récente. L’on apprend, par exem­ple, en quelle année a été détru­ite une phar­ma­cie ven­dant des pur­gat­ifs pour pigeons qui servit de cadre au pre­mier roman du jeune Simenon.

Une telle somme de con­nais­sances a peut-être quelque chose de décourageant. Heureuse­ment, l’ouvrage peut don­ner lieu à plusieurs types de lec­tures. Nom­bre d’informations sont con­signées dans un appa­rat cri­tique con­sti­tué de 1586 notes qui ne sont pas néces­saires à la bonne com­préhen­sion du texte suivi. Et le livre peut aus­si servir d’ouvrage de référence grâce à sa table des matières, à trois index (des lieux, des livres et des per­son­nes) et aux car­ac­tères gras qui per­me­t­tent de retrou­ver facile­ment dans le texte les noms des rues et des places.

Sans doute pour prof­iter au mieux de cet ouvrage faut-il con­naitre  (et aimer) à la fois l’œuvre de Simenon et la ville de Liège. Mais une seule de ces deux con­di­tions peut suf­fire. Qui s’intéresse aux rap­ports unis­sant un auteur à une ville trou­vera aus­si ici matière à réflex­ion, car, comme l’indique Danielle Bajomée dans sa pré­face, les romans de Simenon et leur fameuse atmo­sphère se ressem­blent d’une « réso­nance affec­tive du lieu » qui s’origine dans la ville de son enfance.

Lau­rent Demoulin

… Et les petites promenades

Dans les pas de Georges Simenon. De la place Saint-Lam­bert à Out­remeuse, d’après les textes de Michel Lemoine et Jean-Denys Bous­sart, adap­ta­tion au cir­cuit Simenon par Wendy Nève et Rudi Katu­sic, Liège, CEFAL, 2003
Chris­t­ian LIBENS, Sur les traces de Simenon à Liège, pré­face de John Simenon, Édi­tions de l’Octogone, coll. « Prom­e­nades décou­vertes », 2002

À l’ombre du Liège couleur Simenon de Michel Lemoine, deux ouvrages plus mod­estes par­courent égale­ment la Cité ardente en com­pag­nie du père de Mai­gret : Dans les pas de Georges Simenon (Édi­tions du CEFAL) et Sur les traces de Simenon à Liège (Édi­tions de l’Octogone).

Le pre­mier est un résumé de l’ouvrage de Lemoine agré­men­té de remar­ques his­toriques (prin­ci­pale­ment à pro­pos du quarti­er d’Outremeuse) et de témoignages (au sujet de la « Caque ») tirés d’un autre livre con­sacré au même sujet : Liège de Simenon. L’itinéraire Simenon de Jean-Denys Bous­sart (Noir Dessin, 1994). Le principe con­siste à tra­vers­er le cen­tre de la ville et Out­remeuse en évo­quant chaque endroit lié à la biogra­phie de Simenon ou à l’un de ses romans. Il s’agit, en quelque sorte, de faire revivre la ville d’alors à tra­vers celle d’aujourd’hui. De nom­breuses cartes postales d’époque illus­trent le pro­pos.

Le sec­ond livre est signé Chris­t­ian Libens, auteur qui a déjà prou­vé, notam­ment avec le roman La forêt d’Apollinaire, son gout pour les par­cours lit­téraires. Son Simenon est lui aus­si inspiré, comme l’indique la dédi­cace, des travaux de Lemoine et Bous­sart. Il a néan­moins la par­tic­u­lar­ité d’être ancré dans le présent (les pho­tos mon­trent la ville d’aujourd’hui) et de ressem­bler davan­tage à un guide pra­tique (notam­ment grâce à un plan de la ville). Par ailleurs, Libens ajoute à ses con­nais­sances simenon­i­ennes des remar­ques con­cer­nant d’autres romanciers, comme René Henoumont et surtout Alex­is Curvers qu’il appelle « l’autre génie lit­téraire lié­geois du 20e siè­cle ».

Lau­rent Demoulin

Parcourir la Belgique avec Simenon

Michel LEMOINE et Michel CARLY, Les chemins belges de Simenon, CEFAL, 2003

les chemins belges de simenonCette prom­e­nade à tra­vers un pays (Liège, la Meuse, Charleroi, Brux­elles, la Flan­dre), une vie et une œuvre est tout sauf buis­son­nière : elle fut plan­i­fiée et dess­inée au sor­tir de vastes lec­tures simenon­i­ennes dont les échos, comme autant de cita­tions (qui, à vue de nez, com­posent les deux tiers du livre), accom­pa­g­nent nos pas – lesquels, assur­ait Bre­ton, ne sont jamais per­dus.

La Liège natale du « petit Sim », ses rumeurs, ses odeurs, ses couleurs ; bien qu’il s’y soit sen­ti très tôt enfer­mé, coincé, l’enfant y con­nut aus­si le « côté de chez Désiré », celui du bon­heur, rue Puits-en-Stock, et il y fut l’élève de sœur Adonie qui con­treve­nait heureuse­ment aux direc­tives de l’Instruction publique inter­dis­ant d’apprendre aux enfants à lire et à écrire avant qu’ils aient six ans. Et il y ren­con­tra, au sein de la Caque (les « Com­pagnons de l’Apocalypse » dans Le pen­du de Saint-Pholien), cette bande de musi­ciens, de rap­ins et de pré­ten­dus poètes, celle qui deviendrait sa pre­mière épouse, Régine Ren­chon. Reste que le créa­teur de Mai­gret avait par­fois oublieuse mémoire : celle prise en fla­grant délit par les auteurs pour avoir con­fon­du le boule­vard Saucy et celui de la Con­sti­tu­tion. Ils ont même vu ce que Simenon n’a jamais vu : le nom d’un Arnold Mai­gret sur le mémo­r­i­al aux policiers lié­geois morts pour la patrie.

Au fil de la Meuse de Givet à Namur : c’est sur son cotre L’Ostrogoth que Simenon, en 1930, com­pose son pre­mier Mai­gret. Et c’est Givet par­cou­rue « en relisant Chez les Fla­mands. Ou l’inverse : relire une ville en suiv­ant la quinz­ième enquête de Mai­gret ». C’est ensuite, à Charleroi (sa gare est l’une des escales simenon­i­ennes), la Sam­bre qui « peine comme une langue d’huile » ; c’est Le locataire dont Granier-Deferre tor­era L’étoile du nord, tourné dans les faubourgs ; c’est aus­si un Simenon en reportage pour Voilà, qui pré­tend que la salle de ciné­ma du « Palais du Peu­ple » est « la plus somptueuse du Bori­nage » (sic !) ; c’est enfin, côté tragédie, un Chris­t­ian Simenon rex­iste (et frère de Georges) qui, en 1944, assas­sine des otages à Cour­celles.

De Brux­elles, l’écrivain ne fut pas le pié­ton, ce qui explique qu’il « ne nous a guère trans­mis l’essence » de la ville. Mais sa mémoire brux­el­loise n’est pas si dému­nie ; elle sur­prend même le maitre d’un hôtel de luxe en train de réchauf­fer des havanes et de les humecter de cognac – ce qui, à mon hum­ble avis, est une hérésie. Comme les autres chapitres, celui con­sacré à Brux­elles four­mille d’illustrations (pho­togra­phies, anci­ennes cartes postales), mais on goute par­ti­c­ulière­ment celles, déli­cieuse­ment coquines, qui, dans le Paris-plaisir de 1925, accom­pa­g­nent Les tabourets du Cliquet’s bar de Luc Dor­san, l’un des pseu­do­nymes de Simenon. Et on se sur­prend à rêver un peu à Vic­tor Hugo qui « allait hon­or­er sa chère Juli­ette Drou­et à une adresse qui cor­re­spond à l’actuelle librairie Tro­pismes ».

Restent les « Touch­es fla­man­des » : la route au tabac autour de Furnes où trône le bourgmestre, le baas, fab­ri­cant de cig­a­res : la couleur de la mer entre Ostende et Coxyde ; Anvers la souri­ante ; enfin la nos­tal­gie lim­bour­geoise : « Nous venons tous du Lim­bourg », recon­nais­sait, évo­quant sa famille, Simenon séduit par un paysage où se célèbrent « les noces de l’eau et de la terre ».

Pol Charles

Le grand dénicheur de Simenon l’Américain

Michel CARLY, Sur les routes améri­caines avec Simenon, Omnibus, 2002

richter simenon malgré luiFouin­er, fouiller, fil­er, pis­ter, voy­ager, lire, marcher, ques­tion­ner ; enfin : écrire. Cinq ans : ce qu’il en a couté à Michel Car­ly pour devenir, in the world, le plus grand dénicheur de Simenon l’Américain.

À mon estime, l’homme ne sort pas gran­di de l’enquête : cet impos­teur se pré­tend ancien de l’Ulg quand il n’a pas ter­miné son col­lège ; cet égoïste mon­u­men­tal « est capa­ble de se détach­er […] des con­flits entre ses femmes, des prémices du divorce, de l’attente, inquiète chez lui, de l’accouchement de Denyse » ; ce boulim­ique jouis­seur pra­tique le ménage à trois, voire à qua­tre (la Cana­di­enne Denyse imposée au foy­er con­ju­gal comme secré­taire-maitresse pour y rejoin­dre la cuisinière-ser­vante-déjà maitresse Boule) et, sur­volté par un appétit qui, sug­gère métaphorique­ment Car­ly, « met un cail­lou dans son sexe », godille de call-girls en par­touzes – et qu’est-ce qui l’empêcherait, en prime, de se com­porter en jaloux vio­lent ? Et son âpreté au gain, et dès 1941 sa col­lab­o­ra­tion avec la Con­ti­nen­tal Films, société à cap­i­taux alle­mands, et les dis­tances frileuses rapi­de­ment pris­es avec son encom­brant frère Chris­t­ian, le rex­iste qui assas­si­na les otages de Cour­celles en août 44. Non, Boule avait beau l’appeler son « petit Mon­sieur joli », le bon­homme n’était pas joli joli… Il n’empêche : si le mod­èle n’était guère attachant, le por­traitiste, lui, a fait du très bon boulot.

D’abord en répon­dant à une ques­tion longtemps restée pen­dante : pourquoi, en 45, Simenon quitte-t-il l’Europe ? Parce que son inspi­ra­tion, un peu essouf­flée, s’est ran­imée à la lec­ture des tra­duc­tions de Ham­mett, de Chan­dler, de Mc Coy que lui envoie Gal­li­mard, qu’il se sent lui-même auteur de romans noirs et espère que son des­tin lit­téraire s’accomplira out­re-Atlan­tique. Parce qu’il est au bout d’un cycle con­ju­gal : Tigy, c’est fini. Parce que l’homme d’affaires aux dents longues attend d’Hollywood qu’elle lui pré­pare un pont d’or. Dix ans plus tard, Simenon fera le tra­jet en sens inverse : parce que, même si on l’étudie là-bas dans quelque uni­ver­sité, il est, aux yeux des Améri­cains, fon­da­men­tale­ment resté un Européen (« le plus grand romanci­er russe de langue française », pou­vait naguère estimer Van­dromme) ; parce que son inspi­ra­tion a pom­pé tout ce qu’elle a pu ; parce qu’il était arrivé trop tard à Hol­ly­wood où la grande époque des films noirs était révolue, où seuls des sec­onds couteaux avaient mis en scène quelques-uns de ses romans ; parce que des aumôniers cathos ont inter­dit « ses livres dans les cen­tres de récréa­tion mil­i­taires » ; parce que la croisade mac­carthyste le dégoute, du moins Car­ly le sup­pose-t-il.

Mais le plus épatant du livre, c’est l’alacrité que met Car­ly à « marcher dans les romans » simenon­iens, et à nous y entrain­er pour soulign­er la pré­ci­sion de descrip­tions qui n’ont, après un demi-siè­cle, guère pris de rides : « Où est l’hôtel du crime ? En plein cen­tre, au 11, How­ell Avenue, il s’appelle le Cop­per Queen Hotel. Ses archi­tectes new-yorkais […] l’ont doté d’une façade à l’italienne qui lui donne un petit air de chalet alpin ». Et à Tuc­son, le tri­bunal de jus­tice « rose-vio­let, de style his­panique » avec sa « coupole coif­fée de céramique », est « bien tel que Simenon le décrit dans le roman ». Décrivant, Car­ly a retenu, mais en plus ellip­tique, les leçons du maitre : « Ce décor est dan­gereux dans son silence. Il ressem­ble à un félin endor­mi au soleil, ou plutôt à un cro­tale enroulé sur son venin. Il sue le mys­tère sous ses bal­ayures. Ver­nis his­panique et côté polar cuisent au soleil ». Et cerise sur le gâteau, Car­ly, en plus de tout Simenon, a aus­si lu Mal­lar­mé : « les dés de la Dépres­sion qui abolis­sent le bliz­zard… »

Pol Charles

Un Simenon de profil

Anne RICHTER, Simenon mal­gré lui, Renais­sance du livre, 2002

richter simenon malgré luiD’entrée de jeu, Anne Richter veut dis­tinguer son essai de l’immense marée qui va cou­vrir les tables des libraires en cette dite année « Simenon » : il n’a « rien d’une étude exhaus­tive », n’étant non plus une biogra­phie de plus, ni une étude thé­ma­tique. C’est un authen­tique « livre d’humeur » qu’elle nous con­fie, résul­tat d’une longue fréquen­ta­tion, à la fois ent­hou­si­aste et cri­tique, de l’œuvre simenon­i­enne. On ne s’étonnera donc pas d’y trou­ver exprimées de nom­breuses irri­ta­tions, con­tre l’homme, par exem­ple, bien inférieur à l’écrivain, mais aus­si con­tre ses lecteurs pressés, ses inter­prètes aveuglés ou ses détracteurs super­fi­ciels. D’une lec­ture agréable, ce livre « de réflex­ion vagabonde » veut fix­er un por­trait de pro­fil, plus révéla­teur peut-être de l’acteur que ne man­quait pas d’être le Simenon se présen­tant avan­tageuse­ment de face. Richter veut saisir le per­son­nage con­fron­té à ses écrits et, notam­ment, le situer par rap­port au champ lit­téraire, c’est-à-dire par­fois inté­gré, d’autres fois exclu, le plus sou­vent dans les marges. Isolé volon­taire, celui-ci ne manque pas de se référ­er dis­crète­ment à un estab­lish­ment qu’il parait dédaign­er ou ignor­er. Ce sont ces « prox­im­ités » qu’Anne Richter s’attache à dépis­ter. Dépas­sant les fig­ures trop sou­vent citées de Freud et de Gide, sans doute des « pas­sants con­sid­érables » dans le voisi­nage de Simenon, elle cherche chez Dos­toïevs­ki et Poe, chez Chamis­so ou Ander­sen de prob­a­bles sources dont le père de Mai­gret ne livre pas la clé. Elle repère, par exem­ple, tant dans le ver­tige du clochard que dans l’esprit d’innocence si sou­vent mis en scène, l’au-delà d’une stratégie volon­taire. C’est l’ombre qu’elle va inter­roger, dans le sil­lage de l’homme, le suiv­ant lorsqu’il va, dans un taud­is de la rue Mouf­fe­tard pour les besoins du Petit Saint, « reni­fler une épaisse odeur de mis­ère » après avoir dîné au Georges V : lequel de ces décors est une com­pen­sa­tion à l’autre ? Cette « éthique qui se moque de l’éthique » serait d’abord sen­su­al­iste, nous dit-elle, ce qui per­met de sig­naler une autre prox­im­ité, cette affinité évi­dente qui le lie à Hen­ry Miller, seul pair peut-être qu’il voudra bien se recon­naitre. Mais il  préfère l’homme à l’écrivain, comme il appré­cie chez d’autres romanciers améri­cains le fait qu’ils « ont vécu ». Ce sont les œuvres à con­tenu méta­physique qui intéressent le plus Richter, les romans de sens, même si leur inten­tion­nal­ité est implicite. La ren­con­tre physique n’eut jamais lieu, mais la con­fronta­tion textuelle de Simenon à Jung se révèle sai­sis­sante. À le lire entre les lignes, l’auteur démon­tre com­bi­en le Simenon anx­ieux au milieu des épreuves de sa réus­site éprou­vait un besoin obses­sion­nel d’autojustification, ce qui le pousse en défini­tive à cette lit­téra­ture de plaidoy­er, révéla­trice à rebours, par ce qu’elle dis­simule ou dérobe.

Jean­nine Paque

Simenon ou le roman gris, neuf études sentimentales

Jean-Bap­tiste BARONIAN, Simenon ou le roman gris, Textuel, 2003

baronian simenon ou le roman grisDans ce vol­ume qui rassem­ble quelques textes antérieurs, relus et remaniés pour la cir­con­stance, Jean-Bap­tiste Baron­ian bat en brèche quelques idées toutes faites sur Simenon et éclaire quelques aspects de sa per­son­nal­ité et de son génie. Il le fait avec un mélange d’érudition, d’originalité et de lim­pid­ité qui est l’apanage des grands spé­cial­istes.

Baron­ian s’attaque tout d’abord aux con­cepts de lit­téra­ture de gen­res et de par­alit­téra­ture qu’il trou­ve mar­gin­al­isants, réduc­teurs, fourre-tout et surtout insuff­isants pour abor­der une œuvre comme celle de Simenon. Baron­ian con­sid­ère en effet que Simenon n’est pas seule­ment une com­posante de l’imaginaire col­lec­tif du 20e siè­cle, que même ceux qui ne l’ont pas lu con­nais­sent. Il fait aus­si par­tie du cer­cle très rare des romanciers nova­teurs, au même titre, prob­a­ble­ment, que Céline ou Faulkn­er.

Baron­ian s’intéresse aux pans de l’œuvre qui sont mécon­nus ou nég­ligés : les romans écrits sous pseu­do­nymes (près de 200 en dix ans) que l’on peut dif­fi­cile­ment lire au pre­mier degré mais qui con­stituent un for­mi­da­ble lab­o­ra­toire pour l’œuvre à venir ; les con­tes, nou­velles et bluettes pour les jour­naux et les col­lec­tions pop­u­laires qui nous font décou­vrir un Simenon facétieux, celui des années 1930, où il fut notam­ment l’amant de Joséphine Bak­er et où l’on décou­vre les pre­miers avatars de Mai­gret (Sancette ou Leborgne). Baron­ian con­sacre égale­ment une de ses études à Mai­gret à Vichy, un roman d’après lui sous-estimé, qui nous offre une des rares occa­sions d’observer l’inspecteur au quo­ti­di­en. Quand il n’exerce pas son art de la maïeu­tique (méth­ode qui depuis Socrate per­met d’accoucher les esprits), Mai­gret est un homme comme les autres (ce que Simenon pré­tendait égale­ment être). C’est pré­cisé­ment cette banal­ité qui lui per­met d’être en phase avec ses inter­locu­teurs et qui fait l’originalité du héros. Baron­ian analyse égale­ment Je me sou­viens, la pre­mière mise en forme de la matière de Pedi­gree. Il estime bien plus ce texte que Gide, qui n’y voy­ait que le brouil­lon d’un grand roman famil­ial.

L’essayiste s’intéresse de près à Liège et à Paris, deux villes cap­i­tales pour Simenon. La pre­mière parce qu’elle est le lieu où se fondent son imag­i­naire et sa pre­mière vision du monde (Liège est un songe) et parce qu’elle four­nit le cadre de quelques romans essen­tiels, notam­ment Le pen­du de Saint-Pholien qui relate, plus ou moins directe­ment, des événe­ments vécus par Simenon lorsqu’il apparte­nait à la bande fêtarde et avant-gardiste de la Caque. La sec­onde parce que s’y déroule une très grande par­tie de son œuvre romanesque (107 romans, dont 67 Mai­gret sur 193, se passent dans la cap­i­tale française) ce qui fait sans doute de Simenon le chantre par excel­lence de la Ville-Lumière et de Mai­gret, selon Baron­ian, le dou­ble lit­téraire de Léon-Paul Far­gue, le pié­ton de Paris.

Baron­ian se sert égale­ment de romans qui se déroulent à New York pour évo­quer les années de son exil heureux et fécond aux États-Unis de 1945 à 1955. Ces romans four­nissent égale­ment une mise en abyme du proces­sus de réminis­cence qui est sans doute le moteur prin­ci­pal de l’œuvre de Simenon aus­si bien pour la fic­tion (il est alors accom­pa­g­né d’une véri­ta­ble métempsy­cose : Simenon s’isolait pour s’immerger dans la peau d’un per­son­nage qui se nour­ris­sait par­al­lèle­ment de ses pro­pres sou­venirs) que pour la par­tie auto­bi­ographique (accom­pa­g­né d’une réflex­ion intro­spec­tive régie par la devise : com­pren­dre mais pas juger).

Baron­ian s’intéresse évidem­ment aus­si au style et à l’originalité de Simenon qui a su exprimer le sen­ti­ment poé­tique de la vie mod­erne (Simenon ou le roman gris) et se rat­tache par-là à Poe et à Baude­laire. C’est quand il tran­scende ses sou­venirs, quand il met de la dis­tance entre les choses telles qu’elles sont et les choses telles qu’elles finis­sent par se décan­ter dans son esprit, quand il donne du temps, beau­coup de temps à sa mémoire, que Simenon est un romanci­er hors du com­mun.

Thier­ry Leroy

Au coeur de Simenon

Jacques HENRARD, Simenon, fils de Liège, Lans­man, 2003

henrard simenon fils de liegePour ceux qui ne savent pas encore que Simenon est né à Liège en 1903, pour ceux qui ignorent encore qu’il fut l’un des romanciers les plus pro­lix­es du siè­cle dernier, et un des auteurs les plus traduits dans le monde, pour ceux qui n’auraient pas com­pris que sa vie fut con­stel­lée de femmes, cer­taines beau­coup plus impor­tantes que d’autres, pour ceux qui s’obstinent encore à ne pas voir qu’il s’agissait d’un homme aus­si génial qu’ambitieux, aus­si tour­men­té qu’insatiable, pour ceux, aus­si, qui sont déjà au fait de toutes ces choses, mais qui sont désireux de s’interroger sur le par­cours de ce phénomène de la lit­téra­ture française, les édi­tions Lans­man pub­lient dans leur col­lec­tion « Théâtre à l’affiche » un texte de Jacques Hen­rard qui plonge directe­ment le lecteur dans l’univers affec­tif du plus illus­tre des Lié­geois. Il s’agit d’une pièce en deux par­ties, qui retrace les grandes étapes de sa vie : son rap­port à sa mère Hen­ri­ette, sa ren­con­tre avec Tigy, sa pre­mière femme, les dif­fi­cultés d’intégration au milieu lit­téraire, le con­trat passé avec Gas­ton Gal­li­mard, les années d’Amérique après les accu­sa­tions subies à la libéra­tion, le retour en Europe et la fin de car­rière en Suisse, enfin la déci­sion de pren­dre sa retraite. Ce tracé chronologique pour­tant n’est qu’un fil rouge pour une inter­ro­ga­tion plus pro­fonde, fidèle à l’esprit du romanci­er : car ici Jacques Hen­rard ne juge pas, il tente de com­pren­dre les mobiles d’une vie, en iden­ti­fi­ant les « fan­tômes » qui la tra­versent, et, l’âge venant, se font tou­jours plus présents. Ain­si l’une des prob­lé­ma­tiques soulevées dans cette pièce est le rap­port que Simenon entre­tient avec les femmes, rap­port prob­lé­ma­tique sem­ble-t-il dès les années d’enfance : aus­si retrou­vera-t-on par­mi les per­son­nages, out­re Hen­ri­ette, Tigy ou Denyse, sa deux­ième femme, Boule, la cuisinière, mais aus­si une fig­ure intem­porelle : la pro­fes­sion­nelle, qui représente la caté­gorie des filles de joie dont le romanci­er fai­sait grand cas. Autre point fort du texte, le ques­tion­nement per­pétuel de Simenon sur sa valeur d’artiste : pour abor­der ce sujet, Hen­rard fait inter­venir tous les per­son­nages, mythiques ou réels, de la car­rière du romanci­er : de sa mère à André Gide, de Denyse à Boule en pas­sant par le com­mis­saire Mai­gret lui-même, don­nant l’impression que toutes ces vies tour­nent autour de l’effort créatif d’un seul homme. Ain­si, au fil des dia­logues, des regrets exprimés par le romanci­er ou des accu­sa­tions vio­lentes for­mulées par ses proches, la pièce trace le por­trait d’une vie con­sumée par une per­pétuelle recherche de soi-même, placée sous le signe de l’inquiétude autant que sous celui de l’argent, de la gloire et des femmes. Enfin, pour ceux qui n’aiment pas lire (mais y en a‑t-il beau­coup par­mi nos hon­or­ables lecteurs ?) sig­nalons que la pièce sera créée par le Théâtre Arle­quin à Liège, le 29 mars 2003 au Forum, dans le cadre de l’opération « 2003, année Simenon au pays de Liège ».

Pas­cal Lecler­cq

Les (sans) culottes de Simenon

Si en France, tout finit par des chan­sons, en Bel­gique, tout peut don­ner motif à déri­sion. Notre tour de piste con­sacré au romanci­er pléiadisé n’aurait pas été com­plet si nous n’avions pas fait enten­dre aus­si le rire du clown, quelques voix car­nava­lesques. Voici deux doc­u­ments, l’un de 1965, l’autre du mois dernier, qui attes­tent que si la fig­ure de Simenon reste extra­or­di­naire­ment vivante, l’esprit dada et sur­réal­iste, quant à lui, n’est pas vrai­ment mort.

C’est Pierre Put­te­mans, l’un des 7 types en or, qui nous a rap­pelé l’autre jour, à la Foire du livre de Brux­elles, alors que Dieu sait pourquoi nous par­lions du cen­te­naire, cette com­pi­la­tion naguère réal­isée par Mar­cel Mar­iën : une lec­ture de l’œuvre qua­si struc­tural­iste qui met en évi­dence un obses­sion de Simenon. Ce tra­vail n’avait pas échap­pé à la vig­i­lance d’Hubert Juin, qui le repro­duisit dans son antholo­gie (enlevée et joyeuse) de la lit­téra­ture éro­tique, 369… parue à Paris en 1970 à l’enseigne des édi­tions Pub­li­ca­tions Pre­mières. Il fit suiv­re les cita­tions qu’on va lire du com­men­taire suiv­ant : « Ces phras­es sans culotte du pro­lifique père de Mai­gret ont été décou­vertes et rassem­blées par un écrivain et pein­tre belge, Mar­cel Mar­iën, et furent pour la pre­mière fois pub­liées, à Brux­elles, dans la revue Phan­tomas, sous le titre : Les Danaïdes ». Hubert Juin, quant à lui, a repris cet ensem­ble sous le titre « Le nu » qui, dans son alphabé­tique ouvrage, précède les rubriques « La politesse » et « Préludes ». Voici donc, de l’homme à la pipe, quelques frag­ments désha­bil­lés.

Carme­lo Virone

Les Danaïdes

Il lui arrivait de venir au bureau, en fin d’après-midi, et de l’entrainer sur une pile de livres pen­dant que son mari, dont on entendait dis­tincte­ment la voix de l’autre côté de la cloi­son, était en con­ver­sa­tion avec un vis­i­teur.
Afin d’aller plus vite, elle ne por­tait pas de culotte. (Georges Simenon, Les qua­tre jours du pau­vre homme)

Elle s’appelait Anaïs. Elle couchait avec tous les hommes. On pré­tendait que, chez elle, c’était une sorte de mal­adie. Elle ne por­tait jamais de culotte, c’était con­nu, et, quand on lui demandait pourquoi, elle répondait : — Des fois que le gars chang­erait d’avis avant que je l’aie enlevée ! (Georges Simenon, Le temps d’Anaïs)

Lau­rette ne ratait aucune occa­sion de couch­er avec un homme. Elle m’a avoué que cer­tains jours qu’elle prévoy­ait une de ces occa­sions, elle ne met­tait pas de culotte afin de gag­n­er du temps. (Georges Simenon, Let­tre à mon juge)

C’était sa femme, la mère de Fer­di­nand, qu’on appelait « la belle Fer­nande » et on pré­tendait qu’elle ne por­tait jamais de pan­talon, qu’elle avait même déclaré cynique­ment :
— Le temps de l’enlever et on risque de per­dre une occa­sion. (Georges Simenon, Un échec de Mai­gret)

Son regard fai­sait le tour de la pièce, s’arrêtait sur le seul angle de mon bureau qui ne fût pas encom­bré de papiers et alors, se trous­sant jusqu’à la cein­ture, elle se ren­ver­sait en mur­mu­rant :
— Autant que vous en prof­i­tiez avant qu’ils ne me met­tent en prison.
Elle ne por­tait pas de culotte. (Georges Simenon, En cas de mal­heur)

Elle posait des ques­tions tou­jours plus pré­cis­es, presque tech­niques, d’une voix qui n’avait jamais été aus­si rauque.
À une de ses ques­tions, il répon­dit presque can­dide­ment :
— Elle ne por­tait jamais de culotte.
Elle rit, de son chaud rire de gorge, et se décou­vrant d’un geste rapi­de.
— Moi non plus. Voyez ! (Georges Simenon, Les qua­tre jours du pau­vre homme)Mar­cel Mar­iën, Phan­tomas, 1965, numéro « La nature »

Les vitrines

À Liège, dans sa vit­rine de la rue des Mineurs, l’espace « D’une cer­taine gai­eté » présente un hom­mage à sa façon.

« Simenon aimait les femmes. Blondes, brunes, rouss­es. Femmes félines, femmes à plumes et à pail­lettes. Bouch­es en cœur, œil de biche, charme enjôleur… Il dis­ait même : ‘J’ai tou­jours été obsédé par la femme. Je recher­chais le con­tact humain. Or, le con­tact le plus grand que l’on puisse avoir avec un être, c’est encore de faire l’amour. J’ai cher­ché la femelle à tra­vers toutes les femmes. Je dis­ais très net­te­ment : ‘Voulez-vous une aven­ture de quinze jours, de deux jours, d’une heure ou d’un petit quart d’heure ?’

Femmes des rues et des ruelles, où les regards des hommes cherchent l’oiseau rare, l’instant mag­ique. Femmes des bor­dels et des bars, qu’une cer­taine frange poli­tique­ment cor­recte à la morale ami­don­née traque aujourd’hui dans toutes les petites ruelles, de Liège à Bangkok. Que penserait donc Simenon en voy­ant dis­paraitre de sa ville natale ces putes qu’il a tant aimées et dont il dis­ait : « J’ai trou­vé chez les pros­ti­tuées des femmes beau­coup plus sym­pa­thiques, beau­coup plus directes et franch­es, beau­coup plus dés­in­téressées que les femmes du monde ». Curieuse­ment, cette dimen­sion essen­tielle de la vie du romanci­er sem­ble résol­u­ment absente des innom­brables man­i­fes­ta­tions qui se déroulent actuelle­ment à l’occasion du cen­te­naire de sa nais­sance. C’est pour hon­or­er sa mémoire que nous avons voulu ramen­er les femmes à leur juste place : à ses côtés ».

Nat Ryck­e­waert


Arti­cles parus dans Le Car­net et les Instants n°127 (2003)