Chantelivre, un paquebot tournaisien en bord d’Escaut

Chantelivre

La façade de la librairie Chante­liv­re à Tour­nai — pho­to : Michel Tor­rekens

Les librairies ont été qual­i­fiées d’essentielles lors de la pandémie de la Covid-19. Cette rubrique en présente l’une ou l’autre, par­fois bien décen­tral­isées et d’autant plus proches de publics éloignés des grands cen­tres urbains. Nous avons cette fois poussé la porte de Chante­liv­re dans la Cité aux cinq clochers… 

C’est à la lec­ture du dernier roman de Philippe Remy-Wilkin, Les Sœurs noires (édi­tions Weyrich) que j’ai décou­vert la librairie Chante­liv­re à Tour­nai. En page 109, on lit : « Quai Notre-Dame. La façade du numéro 10 alterne la pierre et la brique, ici con­finée dans un ban­deau rouge entre les étages. “Somptueux !” Siham se retourne vers l’Escaut, cherche au loin la sil­hou­ette désar­tic­ulée du pont des Trous (…). Depuis la dis­pari­tion de Decal­lonne, l’enseigne mythique de la Grand-Place, Chante­liv­re, dévolue à la lit­téra­ture jeunesse, a élar­gi son offre… ». Me voici donc dans le décor on ne peut plus réel du roman, sur les pas de son héroïne, et aperce­vant en bord d’Escaut le fameux pont des Trous. Si Decal­lonne, librairie tour­naisi­enne his­torique fondée en 1870, a entretemps été reprise et s’est réori­en­tée en con­cept store cen­tré sur le bien-être, tout en con­tin­u­ant à pro­pos­er un ray­on livres, Chante­liv­re a égale­ment évolué. Mer­cédès Zamo­ra fonde la librairie en 1991, puis pro­pose à ses trois employées de l’époque – Cather­ine Van­mansart, Michèle Mauchard et Céline Mat­ton – de repren­dre l’affaire… La librairie a déjà nav­igué de la Place Saint-Pierre à la rue de la Wal­lonie, à l’ombre du bef­froi de la cité scal­di­enne. En avril 2003, les trois col­lègues sont à la barre de la librairie où elles tra­vail­lent ensem­ble depuis quelques années, dont Cather­ine Van­mansart que nous ren­con­trons un same­di matin. « La fon­da­trice avait ouvert un beau mag­a­sin de livres jeunesse et de jeux-jou­ets. Au fur et à mesure, elle a engagé plusieurs per­son­nes. Je suis arrivée en 1999. Le lieu étant assez petit et pas très bien con­fig­uré. Nous avons prospec­té pour trou­ver une sur­face de plus de 100 m² dans le cen­tre-ville, ce qui était une de nos pri­or­ités. Les représen­tants nous encour­ageaient à ouvrir un ray­on livres adultes plus impor­tant mais l’espace man­quait. C’est un cou­ple de clients qui nous a par­lé du pâté de maisons Notre-Dame avec cinq bouts de murs qu’ils étaient en train de rénover. » L’ancienne demeure patrici­enne a été édi­fiée sous Louis XIV, comme en atteste sa façade, quand Tour­nai était sous dom­i­na­tion française. C’est aujourd’hui un lieu pres­tigieux classé comme la plu­part de ses voisines sur le quai. « Cela entraîne quelques con­traintes, explique Cather­ine Van­mansart. Nous ne pou­vons pas touch­er aux croisil­lons en pierre des fenêtres, ce qui com­plique l’aménagement des vit­rines. Mais cela con­tribue aus­si à ce que des gens qui ne viendraient peut-être pas en librairie entrent chez nous pour décou­vrir l’intérieur. » Le bâti­ment, tout en longueur telle une péniche, a aus­si l’avantage de se situer sur un lieu de pas­sage, la prom­e­nade qui relie la cathé­drale Notre-Dame toute proche du Pont des Trous. « Mais le mois précé­dant notre démé­nage­ment, nous nous sommes demandé si nous n’avions pas fait la plus grosse erreur de notre vie, avoue Cather­ine Van­mansart. Nous avons paniqué à tour de rôle. » Le 1er octo­bre 2011, Chante­liv­re jetait les amar­res au 10 Quai Notre Dame. Avec le temps, l’équipe a évolué : Alice Mul­nard a rem­placé Céline Mat­ton tan­dis que Juli­ette Dehout est venue s’ajouter à la petite bande. 

Un rêve absolu dès 4 ans

Logopède et psy­chomotrici­enne de for­ma­tion, Cather­ine Van­mansart n’avait ni expéri­ence, ni for­ma­tion dans le domaine, mais elle avait la voca­tion chevil­lée au corps. « C’était un rêve absolu, déjà à 4 ans, se sou­vient-elle. J’avais des par­ents qui lisaient beau­coup sans être dans le monde du livre. Le livre, c’était leur pre­mier cadeau. En vacances, la famille pas­sait par la tournée oblig­a­toire des librairies du coin. » Un jour, elle tombe par hasard sur un entre­filet dans Le Cour­ri­er de l’Escaut : Chante­liv­re cherche col­lab­o­ra­teurꞏtrice. Cather­ine Van­mansart fonce… Cela fait vingt-qua­tre ans qu’elle y tra­vaille ! « À la fin du pre­mier jour, je me suis dit que j’étais com­plète­ment folle, sourit la désor­mais libraire. Une petite librairie, c’est pointu. Les clients me demandaient toutes sortes de con­seils, me par­laient d’auteurs que je ne con­nais­sais pas encore. Je n’avais aucune con­nais­sance infor­ma­tique. Je par­tais de loin. J’ai eu une for­ma­tion sur le tas, avec toute la can­deur que l’on peut avoir quand on débar­que dans un pro­jet incon­nu. Il y a aus­si une grande part de fan­tasmes autour du méti­er de libraire. On nous imag­ine lire des livres toute la journée, que tout est mag­ique, mais il y a toute l’intendance, la chaine du livre, les frus­tra­tions face à nos con­cur­rents directs sur inter­net. Mais chaque fois que j’ouvre une caisse, je garde tou­jours l’émerveillement face aux nou­veautés. »

Des livres et des jeux

L’une des images de mar­que de Chante­liv­re reste la cohab­i­ta­tion sur un même lieu de livres et de jeux. Avec la crise san­i­taire qui a entraîné la fer­me­ture des librairies, les qua­tre mous­que­taires du lieu non seule­ment se met­tent à com­mu­ni­quer via les réseaux soci­aux et les cour­riels, sig­nalant la pos­si­bil­ité de livrai­son des com­man­des, à pied et à bicy­clette, mais réor­gan­isent aus­si, en deux semaines, l’espace par zones d’âges : 0–3 ans, 3–5 ans, 6–8 ans, 9–12 ans, 12–15 ans, jeunes adultes et, dès l’entrée dans l’officine, le secteur adulte avec une offre prin­ci­pale­ment lit­téraire. « Nous avons aus­si un petit ray­on feel good, à côté des essais, doc­u­men­taires, guides de voy­age, pré­cise Cather­ine Van­mansart. Depuis deux, trois ans, covid oblige, il y a plus de demande pour des livres feel good sur la bien­veil­lance, le bien-être… Et si quelqu’un arrive au livre grâce au feel good, tant mieux, d’autant qu’il y a du bon feel good ». Quant au choix d’associer jeux-jou­ets et livres, il répond à une demande et à une habi­tude de la clien­tèle qui s’oriente pri­or­i­taire­ment selon l’âge de leurs enfants ou petits-enfants. « Les grands-par­ents aiment beau­coup offrir des livres, se réjouit Cather­ine Van­mansart, et je m’associe à eux, ajoute-t-elle en riant. Le pub­lic le plus dif­fi­cile à capter, ce sont les ado­les­cents. Pour moi, c’est une petite tristesse. Il y a des enfants que l’on con­naît depuis tou­jours, qui sont venus bébés, mais qui décrochent de la lec­ture à 14, 15 ans. C’est frus­trant alors qu’il y a telle­ment de bons romans jeunesse. » Rai­son pour laque­lle Chante­liv­re a lancé un club de lec­ture à des­ti­na­tion des jeunes à l’initiative de Juli­ette Dehout.

Tulikwa ?

Car une librairie n’est pas qu’un lieu de vente, c’est aus­si un lieu de vie à tra­vers des ani­ma­tions que Chante­liv­re a relancées peu après la péri­ode com­pliquée liée au covid. C’est ain­si que Juli­ette Dehout a repris les ani­ma­tions en librairie liées au « Tulik­wa ? », un prix organ­isé avec la ville et la bib­lio­thèque de Tour­nai. Env­i­ron vingt-cinq écoles reçoivent un lot de livres qui leur per­met de vot­er pour leurs col­ib­ris préférés, du nom don­né à chaque caté­gorie. « Chaque année, je fais une sélec­tion de titres jeunesse pour les écoles de Tour­nai et Juli­ette pro­pose des ren­con­tres à la librairie. Il y a aus­si une enseignante du sec­ondaire, Véronique Valem­bois, qui, l’an dernier, venait avec des élèves de l’athénée Bara dans le cadre du prix Vic­tor, pour enreg­istr­er des cap­sules vidéo où ils présen­taient leurs lec­tures sur notre page Face­book. Nous avons des ani­ma­tions avec des auteurs et autri­ces jeunesse comme Annette Tamarkin qui est ingénieure papi­er et tra­vaille pour les édi­tions Les Grandes Per­son­nes, des ani­ma­tions pour les bébés autour de l’art, de la musique clas­sique avec Romain Dhain­aut et de la poésie où nous avons mis en évi­dence les grands albums en noir et blanc de Thier­ry Dedieu, que j’ai égale­ment présen­tés lors d’une ani­ma­tion avec de futures puéricul­tri­ces. Les ani­ma­tions bébés fonc­tion­nent tou­jours bien, il y a beau­coup de deman­des. Au mois de sep­tem­bre, je pro­pose aus­si une présen­ta­tion de dix coups de cœur de la ren­trée lit­téraire, dans la librairie et les bib­lio­thèques qui en font la demande. Les bib­lio­thèques sont des parte­naires impor­tants. Nous avons d’autres parte­nar­i­ats avec Tour­nai, ville en poésie, le salon lit­téraire Tour­nai la Page, le prix tri­en­nal de lit­téra­ture de la ville de Tour­nai, le fes­ti­val Les (Ren­con­tres) Inat­ten­dues. Dans ce cadre, on a organ­isé des ses­sions de philoso­phie pour enfants avec Chiara Pas­tori­ni (Le goût de la vie, Père Castor/Flammarion). On s’implique dans l’opération Lisez-vous le belge ?, avec une sélec­tion et une mise en évi­dence de titres que nous aimons bien, parce que ce n’est pas la lit­téra­ture vers laque­lle les gens se tour­nent spon­tané­ment. Mais je préfère l’intégrer dans la lit­téra­ture fran­coph­o­ne que de la met­tre dans une case. Je craindrais de met­tre une éti­quette. Antoine Wauters, nous le met­tons avec les autres. Dis­ons que c’est un plus que nous sig­nalons aux lecteurs : ‘Et en plus, il est belge !’ »

Michel Tor­rekens

Souvenir de libraire

Cather­ine Van­mansart reste mar­quée par les belles ren­con­tres avec les auteurs et autri­ces. « On partage le quo­ti­di­en dun écrivain pen­dant deux jours, on laccom­pa­gne dans les écoles parte­naires, on fait le lien avec les élèves, on est proche de lui, on mange ensem­ble, on en apprend plus sur son tra­vail, sur sa vie. Il y a aus­si tout le reste : la diver­sité du tra­vail, c’est bon­heur, trou­ver le bon livre pour la bonne per­son­ne, c’est bon­heur, les ren­con­tres avec les édi­teurs et les représen­tants, c’est bon­heur… C’est un méti­er de ren­con­tres. »

Chante­liv­re 
Quai Notre-Dame, 10 à 7500 Tour­nai
chantelivretournai@gmail.com
http://www.chantelivre.be/


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°215 (2023)