Les librairies ont été qualifiées d’essentielles lors de la pandémie de la Covid-19. Cette rubrique en présente l’une ou l’autre, parfois bien décentralisées et d’autant plus proches de publics éloignés des grands centres urbains. Nous avons cette fois poussé la porte de Chantelivre dans la Cité aux cinq clochers…
C’est à la lecture du dernier roman de Philippe Remy-Wilkin, Les Sœurs noires (éditions Weyrich) que j’ai découvert la librairie Chantelivre à Tournai. En page 109, on lit : « Quai Notre-Dame. La façade du numéro 10 alterne la pierre et la brique, ici confinée dans un bandeau rouge entre les étages. “Somptueux !” Siham se retourne vers l’Escaut, cherche au loin la silhouette désarticulée du pont des Trous (…). Depuis la disparition de Decallonne, l’enseigne mythique de la Grand-Place, Chantelivre, dévolue à la littérature jeunesse, a élargi son offre… ». Me voici donc dans le décor on ne peut plus réel du roman, sur les pas de son héroïne, et apercevant en bord d’Escaut le fameux pont des Trous. Si Decallonne, librairie tournaisienne historique fondée en 1870, a entretemps été reprise et s’est réorientée en concept store centré sur le bien-être, tout en continuant à proposer un rayon livres, Chantelivre a également évolué. Mercédès Zamora fonde la librairie en 1991, puis propose à ses trois employées de l’époque – Catherine Vanmansart, Michèle Mauchard et Céline Matton – de reprendre l’affaire… La librairie a déjà navigué de la Place Saint-Pierre à la rue de la Wallonie, à l’ombre du beffroi de la cité scaldienne. En avril 2003, les trois collègues sont à la barre de la librairie où elles travaillent ensemble depuis quelques années, dont Catherine Vanmansart que nous rencontrons un samedi matin. « La fondatrice avait ouvert un beau magasin de livres jeunesse et de jeux-jouets. Au fur et à mesure, elle a engagé plusieurs personnes. Je suis arrivée en 1999. Le lieu étant assez petit et pas très bien configuré. Nous avons prospecté pour trouver une surface de plus de 100 m² dans le centre-ville, ce qui était une de nos priorités. Les représentants nous encourageaient à ouvrir un rayon livres adultes plus important mais l’espace manquait. C’est un couple de clients qui nous a parlé du pâté de maisons Notre-Dame avec cinq bouts de murs qu’ils étaient en train de rénover. » L’ancienne demeure patricienne a été édifiée sous Louis XIV, comme en atteste sa façade, quand Tournai était sous domination française. C’est aujourd’hui un lieu prestigieux classé comme la plupart de ses voisines sur le quai. « Cela entraîne quelques contraintes, explique Catherine Vanmansart. Nous ne pouvons pas toucher aux croisillons en pierre des fenêtres, ce qui complique l’aménagement des vitrines. Mais cela contribue aussi à ce que des gens qui ne viendraient peut-être pas en librairie entrent chez nous pour découvrir l’intérieur. » Le bâtiment, tout en longueur telle une péniche, a aussi l’avantage de se situer sur un lieu de passage, la promenade qui relie la cathédrale Notre-Dame toute proche du Pont des Trous. « Mais le mois précédant notre déménagement, nous nous sommes demandé si nous n’avions pas fait la plus grosse erreur de notre vie, avoue Catherine Vanmansart. Nous avons paniqué à tour de rôle. » Le 1er octobre 2011, Chantelivre jetait les amarres au 10 Quai Notre Dame. Avec le temps, l’équipe a évolué : Alice Mulnard a remplacé Céline Matton tandis que Juliette Dehout est venue s’ajouter à la petite bande.
Un rêve absolu dès 4 ans
Logopède et psychomotricienne de formation, Catherine Vanmansart n’avait ni expérience, ni formation dans le domaine, mais elle avait la vocation chevillée au corps. « C’était un rêve absolu, déjà à 4 ans, se souvient-elle. J’avais des parents qui lisaient beaucoup sans être dans le monde du livre. Le livre, c’était leur premier cadeau. En vacances, la famille passait par la tournée obligatoire des librairies du coin. » Un jour, elle tombe par hasard sur un entrefilet dans Le Courrier de l’Escaut : Chantelivre cherche collaborateurꞏtrice. Catherine Vanmansart fonce… Cela fait vingt-quatre ans qu’elle y travaille ! « À la fin du premier jour, je me suis dit que j’étais complètement folle, sourit la désormais libraire. Une petite librairie, c’est pointu. Les clients me demandaient toutes sortes de conseils, me parlaient d’auteurs que je ne connaissais pas encore. Je n’avais aucune connaissance informatique. Je partais de loin. J’ai eu une formation sur le tas, avec toute la candeur que l’on peut avoir quand on débarque dans un projet inconnu. Il y a aussi une grande part de fantasmes autour du métier de libraire. On nous imagine lire des livres toute la journée, que tout est magique, mais il y a toute l’intendance, la chaine du livre, les frustrations face à nos concurrents directs sur internet. Mais chaque fois que j’ouvre une caisse, je garde toujours l’émerveillement face aux nouveautés. »
Des livres et des jeux
L’une des images de marque de Chantelivre reste la cohabitation sur un même lieu de livres et de jeux. Avec la crise sanitaire qui a entraîné la fermeture des librairies, les quatre mousquetaires du lieu non seulement se mettent à communiquer via les réseaux sociaux et les courriels, signalant la possibilité de livraison des commandes, à pied et à bicyclette, mais réorganisent aussi, en deux semaines, l’espace par zones d’âges : 0–3 ans, 3–5 ans, 6–8 ans, 9–12 ans, 12–15 ans, jeunes adultes et, dès l’entrée dans l’officine, le secteur adulte avec une offre principalement littéraire. « Nous avons aussi un petit rayon feel good, à côté des essais, documentaires, guides de voyage, précise Catherine Vanmansart. Depuis deux, trois ans, covid oblige, il y a plus de demande pour des livres feel good sur la bienveillance, le bien-être… Et si quelqu’un arrive au livre grâce au feel good, tant mieux, d’autant qu’il y a du bon feel good ». Quant au choix d’associer jeux-jouets et livres, il répond à une demande et à une habitude de la clientèle qui s’oriente prioritairement selon l’âge de leurs enfants ou petits-enfants. « Les grands-parents aiment beaucoup offrir des livres, se réjouit Catherine Vanmansart, et je m’associe à eux, ajoute-t-elle en riant. Le public le plus difficile à capter, ce sont les adolescents. Pour moi, c’est une petite tristesse. Il y a des enfants que l’on connaît depuis toujours, qui sont venus bébés, mais qui décrochent de la lecture à 14, 15 ans. C’est frustrant alors qu’il y a tellement de bons romans jeunesse. » Raison pour laquelle Chantelivre a lancé un club de lecture à destination des jeunes à l’initiative de Juliette Dehout.
Tulikwa ?
Car une librairie n’est pas qu’un lieu de vente, c’est aussi un lieu de vie à travers des animations que Chantelivre a relancées peu après la période compliquée liée au covid. C’est ainsi que Juliette Dehout a repris les animations en librairie liées au « Tulikwa ? », un prix organisé avec la ville et la bibliothèque de Tournai. Environ vingt-cinq écoles reçoivent un lot de livres qui leur permet de voter pour leurs colibris préférés, du nom donné à chaque catégorie. « Chaque année, je fais une sélection de titres jeunesse pour les écoles de Tournai et Juliette propose des rencontres à la librairie. Il y a aussi une enseignante du secondaire, Véronique Valembois, qui, l’an dernier, venait avec des élèves de l’athénée Bara dans le cadre du prix Victor, pour enregistrer des capsules vidéo où ils présentaient leurs lectures sur notre page Facebook. Nous avons des animations avec des auteurs et autrices jeunesse comme Annette Tamarkin qui est ingénieure papier et travaille pour les éditions Les Grandes Personnes, des animations pour les bébés autour de l’art, de la musique classique avec Romain Dhainaut et de la poésie où nous avons mis en évidence les grands albums en noir et blanc de Thierry Dedieu, que j’ai également présentés lors d’une animation avec de futures puéricultrices. Les animations bébés fonctionnent toujours bien, il y a beaucoup de demandes. Au mois de septembre, je propose aussi une présentation de dix coups de cœur de la rentrée littéraire, dans la librairie et les bibliothèques qui en font la demande. Les bibliothèques sont des partenaires importants. Nous avons d’autres partenariats avec Tournai, ville en poésie, le salon littéraire Tournai la Page, le prix triennal de littérature de la ville de Tournai, le festival Les (Rencontres) Inattendues. Dans ce cadre, on a organisé des sessions de philosophie pour enfants avec Chiara Pastorini (Le goût de la vie, Père Castor/Flammarion). On s’implique dans l’opération Lisez-vous le belge ?, avec une sélection et une mise en évidence de titres que nous aimons bien, parce que ce n’est pas la littérature vers laquelle les gens se tournent spontanément. Mais je préfère l’intégrer dans la littérature francophone que de la mettre dans une case. Je craindrais de mettre une étiquette. Antoine Wauters, nous le mettons avec les autres. Disons que c’est un plus que nous signalons aux lecteurs : ‘Et en plus, il est belge !’ »
Michel Torrekens
Souvenir de libraire
Catherine Vanmansart reste marquée par les belles rencontres avec les auteurs et autrices. « On partage le quotidien d’un écrivain pendant deux jours, on l’accompagne dans les écoles partenaires, on fait le lien avec les élèves, on est proche de lui, on mange ensemble, on en apprend plus sur son travail, sur sa vie. Il y a aussi tout le reste : la diversité du travail, c’est bonheur, trouver le bon livre pour la bonne personne, c’est bonheur, les rencontres avec les éditeurs et les représentants, c’est bonheur… C’est un métier de rencontres. »
Chantelivre
Quai Notre-Dame, 10 à 7500 Tournai
chantelivretournai@gmail.com
http://www.chantelivre.be/
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°215 (2023)
