Charles Bertin : “J’ai cent ans” — 5 octobre 2019

charles bertin

Charles Bertin

Ce qu’on retien­dra de moi en 2019 ? Je ne suis pas prophète et je n’en sais rien. Tout ce que je puis vous en dire, c’est ce que j’ai ten­té de faire de ma vie.

Un des­tin que je n’ai pas choisi m’a rangé au nom­bre de ces êtres étranges qu’on appelle ‘écrivains’ et qui ont reçu voca­tion de don­ner forme et couleur à leurs songes par le moyen de l’écriture. J’aurai donc été avant tout un homme occupé par des rêves, fasciné par un cer­tain nom­bre de han­tis­es qui sont pro­gres­sive­ment dev­enues les leit­mo­tive de l’ensemble de mon tra­vail. Ces han­tis­es et ces rêves, j’ai ten­té de les trans­muer en poèmes ou en créa­tures qui ne sont faites que d’encre et de papi­er, mais qui sont habitées par une âme et ani­mées par ce mou­ve­ment qui s’appelle la vie.

Cette voca­tion dont j’ai reçu la charge n’est nulle­ment un don gra­tu­it : je pense qu’elle répond au besoin atavique, infor­mulé, dérisoire et pathé­tique que tout artiste éprou­ve de nier sa pro­pre mort. Toutes les formes de l’art incar­nent notre volon­té instinc­tive de com­bat­tre ce qui nous détru­it. J’écris pour défi­er le néant : un poème, une pièce, un roman jouent pour mon bon­heur le rôle de ces châteaux de sable, qu’enfant, tout en les sachant périss­ables, j’élevais con­tre la marée au bord de la mer.

Ain­si, j’écris parce qu’en dehors de l’amour, l’écriture est pour moi l’unique moyen d’accès à un au-delà sur cette terre. J’écris parce que l’écriture sus­cite en moi une émo­tion qui est de l’ordre inex­primable du frôle­ment d’aile ou du fris­son. Parce qu’elle m’accueille dans un « ailleurs » mag­ique où les apparences n’ont plus cours et qu’elle m’apporte la cer­ti­tude que der­rière l’écorce des choses, pal­pite un autre monde qui échappe à notre pou­voir.

Voilà pourquoi j’écris… Pour le reste, je ne puis que pass­er la parole au nar­ra­teur des Jardins du désert : « Arrivé au bout de ma route, ayant fait ce que je pou­vais avec mes moyens infimes, je suis seul, et j’attends dans le noir et dans l’espérance ».

Charles Bertin



Texte pub­lié dans Le Car­net et les Instants n°100 (1997)