Achille Chavée, Journal 1944

Les mystères de l’épine

Achille CHAVÉE, Jour­nal 1944, avant-pro­pos de Xavier Canonne, Les marées de la nuit, 1995
Paul NOUGÉJour­nal (1941–1950), suivi de Notes sur les échecs, avec un aver­tisse­ment de Mar­cel Mar­iën pour le Jour­nal et de Denis Mar­i­on pour les Notes, Di­dier Dev­illez Edi­teur, 1995

« C’est parce que le vouloir-atta­quer est ini­tiale­ment une pointe que l’épine, chez le végé­tal, reste un mys­tère. » (Paul Nougé, Jour­nal)

chavee journal 1944Deux jour­naux intimes vien­nent d’être édités, l’un, chez Didi­er Devillez, de Paul Nougé (initiale­ment en 68 aux Lèvres nues), l’autre, aux Marées de la Nuit, d’Achille Chavée. A pre­mière vue, ces deux textes ont beau­coup en com­mun. La péri­ode cou­verte, d’abord 41–50 pour le pre­mier, 44 pour le sec­ond temps de guerre. Le milieu sur­réal­iste où ont baigné ces deux écrivains ensuite (mais non le même), la con­cep­tu­al­i­sa­tion d’une cer­taine idée de révolte. Enfin, les maté­riaux recueil­lis, presque inhérents à ce type de démarche : copeaux de la vie quoti­dienne, réflex­ions poé­tiques ou méta­physiques, notes de lec­ture, exhor­ta­tions au tra­vail, à la « fameuse cen­tral­i­sa­tion du moi » baude­lairi­enne qui revient si sou­vent sous la plume de Nougé.

Con­textuelle­ment, c’est l’époque où Nougé vit de plus en plus dif­fi­cile­ment sa rela­tion avec Marthe Beau­voisin, où ses prob­lèmes d’al­cool et de finances se font plus lanci­nants que jamais. C’est la réclu­sion for­cée, avec la présence quo­ti­di­enne des Sluys de cela, Nougé ne par­le presque pas, ou à demi-mots, redis­ant dans telle phrase lacu­naire, allu­sive, au détour d’une propo­si­tion cryp­tée ou d’une cita­tion — tou­jours entre par­en­thès­es — la peine : « (vivre est une opéra­tion de plus en plus dif­fi­cile) ». Cha­vée quant à lui, en mau­vaise san­té, ter­ré chez ses beaux-par­ents, s’es­saie, avec beau­coup d’ap­pli­ca­tion, à con­stater son aigreur à l’en­droit du monde, de la vie domes­tique, de l’ab­sence de con­tacts avec l’ex­térieur, et, ça et là, des femmes, sou­vent égratignées pour des motifs aux­quels je ne sais trop s’il con­vient de s’at­tarder. En se con­cen­trant, durant toute une année, sur son jour­nal, il tente d’échap­per à la promis­cuité scléro­sante qui lui est imposée. Mais en dépit du sup­port choisi, en dépit de la qual­ité for­ma­tive qu’il présente natu­rellement et de toutes les raisons que j’ai dites, ces deux jour­naux sont rad­i­cale­ment dif­férents. Ce qui frappe, chez Nougé, et ce qui par­ticipe beau­coup au charme de son entre­prise, c’est le car­ac­tère hybride, éclaté, col­oré de l’écri­t­ure et la musi­cal­ité du texte (« J’ai tou­jours pen­sé et con­stru­it ma pen­sée de manière musi­cale »). Poèmes, pages d’en­quêtes mys­térieuses puis de cita­tions con­sti­tu­ant presque une sorte de biogra­phie for­ment une nébuleuse où fusion­nent, par­tout, l’é­mo­tion, la con­science de soi et l’exi­gence intel­lectuelle. Si Nougé développe l’art de penser à par­tir de n’im­porte quoi, ou encore de « penser pro­fondé­ment à rien », c’est pour met­tre à jour des mer­veilles qui ont le mérite d’être tou­jours im­prévisibles. Ce jour­nal très délayé est sim­plement celui d’un homme libre, même s’il fait tenir tout 1950 en cette phrase : « (Les épaules au mur. A la corde) ». Le jour­nal de Chavée présente, je crois, moins d’in­térêt, y com­pris pour les aficio­nados qui n’y trou­veront pas énor­mé­ment d’élé­ments nou­veaux quant à la vie et la pen­sée de l’écrivain. Il con­stitue d’ailleurs en grande par­tie l’his­torique des bombarde­ments sur le Hain­aut en quar­ante-qua­tre et le décompte des cig­a­rettes fumées cette année-là par le dis­ci­ple de Bre­ton. S’il est aus­si un peu le lieu d’une mise en doute sa­lutaire, comme le note le pré­faci­er de l’ou­vrage (écri­t­ure et poli­tique), il faut avouer que, majori­taire­ment, le jour­nal de Chavée déçoit par sa rigid­ité, son car­ac­tère systéma­tique et même, par­fois, balourd. C’est peut-être lorsque l’au­teur s’abîme un moment à con­tem­pler l’u­nivers ani­mal inscrit entre les murs de sa pro­priété qu’il émeut le plus. Il faudrait évidem­ment évo­quer les Notes sur les échecs qui suiv­ent immé­di­ate­ment le Jour­nal de Paul Nougé. Point n’est besoin, ici, de pra­ti­quer les échecs ou de les aimer pour appréci­er ce pro­jet d’é­tude (avec Denis Mar­i­on, qui l’in­tro­duit dans l’ou­vrage) — et qui paraî­tra bien sûr encore plus savoureux aux vrais joueurs. En effet, il n’est pas seule­ment un traité des­tiné aux spé­cial­istes, il est aus­si un sys­tème poé­tique, une sorte de cabale où cha­cun peut puis­er sa pro­pre matière d’en­voûte­ment. Je pense notam­ment à cette par­tie des Notes où Nougé com­pare l’écrivain penché sur sa feuille, manœu­vrant des sons et des mots, au joueur con­cen­tré sur son échiquier. Il éla­bore ain­si, au détour, une théorie du rap­port au lan­gage.

Françoise Delmez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°87 (1995)