La critique a peu parlé des trois derniers ouvrages publiés par Christian Hubin[1]. Comme si ce poète, que je place quant à moi à l’extrême pointe magnétique de la poésie française d’aujourd’hui, dérangeait, déroutait définitivement… Il faut pourtant souligner toute l’importance d’une démarche qui échappe à l’idée conventionnelle que d’aucuns se font du phénomène poétique : par sa forme surprenante, son dépouillent, son refus du lyrisme, du Moi, de l’effusion romantique, ainsi que par ses constants courts-circuits de langue, cette écriture polyphonique est faite de résonance et d’infrasons.
Nous avons donc cherché à travers une analyse et un entretien avec le poète à éclairer les enjeux de son travail et à cerner les problèmes que celui-ci pose à son lecteur. Cet objectif nous conduit aussi à nous interroger sur ce que représente aujourd’hui la poésie. La méthode d’approche que nous propose Francis Edeline nous aidera dans notre lecture : « Une grande humilité est plus qu’ailleurs de saison en face d’un poète de la dimension de Christian Hubin, qui précisément situe sa recherche poétique à l’extrême limite de ce que le langage permet. Mais la même humilité doit être exigée de l’auteur, à partir de l’instant où il a lancé son œuvre dans le corps social. On sait, et de plus en plus, combien le lecteur participe à la constitution de l’œuvre. Il est hors de question pour un poète (comme d’ailleurs pour un compositeur) de programme intégralement ce qui sera fait de son texte. Le lecteur a le droit de le mettre en intersection avec sa propre réflexion, sa culture, la problématique qui l’obsède, dût-il en résulter, aux yeux de l’auteur, des contresens plus ou moins profonds » (Éclipses).
Edeline nous donne en effet une clé d’entrée possible dans l’écriture du poète : « […] L’image à retenir est […] celle du mouvement brownien d’une particule subissant des chocs successifs, chacun modifiant sa trajectoire de façon a‑systématique. Pas de système, donc, pas de formalisation en tout cas. Plutôt la modestie d’une recherche qui sait n’avoir pas de fin. Mais on finit par percevoir une dimension verticale de la pensée, une organisation selon deux valeurs » (Ibid.). Il faut donc lire Hubin de bout en bout, enchainant ses fragments avec juste les silences demandés, comme dans une partition musicale contemporaine. Ils disent une attente infinie. C’est d’elle que surgira, peut-être, l’éclair, la rémission fugace, l’adéquation – toujours à refaire – à la vraie vie : « L’attente certains jours est si une qu’elle perd toute configuration, — qu’elle est la matière entre les arcs, une progression de l’inspérable » (Maintenant).
Avec Tombées, le poème se fait plus long, mais l’ascèse de la démarche n’a pas varié d’un iota par rapport aux précédents poèmes parus chez Corti depuis une quinzaine d’années. C’est d’une prose poétique articulée sur l’équilibre des pleins et des vides qu’il nous faut parler, d’un texte à dire d’un seul souffle, finalement, traversé, troué de part en part, et dont les masses n’existent qu’en fonction des absences qui les révèlent. Les morts parlent ; la vie parle : figures de femmes, énergies, sexe, nature, éléments primordiaux, trajectoires de particules, et le poème est agi par cette énergie vitale mieux rendue grâce à son contraire : le mortifère, la dissolution à l’œuvre à chaque instant. Dès lors, l’absolu auquel vise cette quête ne peut se concevoir. Et c’est une éthique, une hygiène qu’elle nous propose dans ce regard comme retourné sur le monde et dévoilant dans le même regard plusieurs perspectives, ouvrant des pistes dans la forêt du réel : l’hygiène de l’humble et de la merveille, du fragile et du foudroyant.
Éric Brogniet
Les premières pages semblent se rattacher à l’origine même du cycle, à l’archétype fréquemment mentionné, dont plusieurs versions se réclament – qui ne sont que des épilogues. (Tombées)
Le Carnet et les Instants : Soulignant l’architecturation de l’écriture, où Tombées fait partie d’un cycle, ne peut se lire qu’en fonction d’un continuum, comment situez-vous cette étape par rapport à ce qui précède ?
Christian Hubin : L’écriture s’expose au fur et à mesure : elle procède par bonds, hoquets ; son architecture ne tient guère qu’à ses emprunts à des formes musicales – séquences, rythmes, syncopes, comas. Rotations et variations. De sorte que les premières pages évoquées sont celles d’un cycle : l’archétype dont il est né (le texte primitif et originel) est et n’est pas. Écrire mime par relais un livre sans commencement ni fin, qui fait surface, s’interrompt, questionne par irruptions :
On scrute les feuillets, les écrans. Aucun halo qui permette d’inférer, aucun commencement qui vos vint veoir. On lit dans l’air sans attributs, dans l’aphérèse du futur.
Engorgées, asphyxiées, les bibliothèques commencent à détruire. Zim-Zoum, disent les vitrines, les gares supersoniques, les vaisseaux sans équipage. Quels atomes simultanément sont résorbés dans ce qui dit ? Quel apparentement qu’on devine, remaniant, exemptant ? Comme ricochant en lui, d’un double de la durée –
Et vous, à quoi parlez-vous ? (Tombées)
Chute, perte, d’une part ; temporalité particulière, d’autre part. Comment expliquer cette liaison entre chute, perte et présent ?
Le présent, d’une certaine manière, n’existe pas. C’est ce paradoxe qui lui vaut l’intensité dont il surgit, quand l’instant se fait le cœur de la sensation, un Maintenant disloquant les structures du langage, l’interloquant. Le poème, comme le souligne Maldiney, « répugne au discours qui est un enchainement de positions possibles, prédéterminées par des prédicats qui font partie de l’état construit de la langue » (Le legs des choses dans l’œuvre de Francis Ponge, L’âge d’homme, 1974).
En mémoire des morts, l’écriture ? Et quel(le)s morts ?
Tout ce qu’on ne peut dire est essentiel. Ce que je cherche, c’est ce que Valère Novarina appelle le « fond antihumain » (Devant la parole, P.O.L, 1999) de la langue, son négatif : le quasi-inaccompli, l’à demi matérialisé. Il sape, donc refonde. Parlant d’eux, nous ne prenons ni ne rendons rien aux absents : ce sont eux qui nous donnent. Nous sommes eux aussi.
Séries, fragments, insertions ; le continu et le discontinu semblent pourtant ne pas s’opposer ?
Nous nous bardons de notions, conceptions et certitudes protectrices. Peut-être n’y a‑t-il pas un temps, mais des temps – connexes ou séparés, linéaires, courbes, continus, discontinus. Ces textes sont des détachements – qui soudent. Des cicatrices de ce qui, dès qu’apparu, se retire ; de ce qui ne correspond plus, ne se situe plus. D’où cette modulation : fresques pariétales, photos de magazines, figures – des femmes surtout. L’intérieur d’une durée, d’avant toute définition.
Allongée près de – quoi ?, sous le plexiglas, le descriptif du mobilier autour d’elle.
A l’arrière-plan, l’arrêt total, le murmure filtré émanant de groupes où pas un – pas un seul qui bouge. Où on n’est, ni eux – successifs. Où ils ne sont ni ne bougent. Un retrait unanime où on n’ose pas – se tenant devant eux, de honte.
Et parfois, alors qu’on se penche, croit s’entendre leur parler. (Tombées)
Quel but assignez-vous à la poésie aujourd’hui ?
Dire l’ignorance de tout but. Dire sans dire. Relier sans lien.
Le poème et son effacement.
Le réel et son cénotaphe.
Éric Brogniet
[1] Éclipses, qui reprend Afin que tout soit de retour et La fontaine noire, ainsi que Continuum, a paru chez Labor en 1999, dans la collection Espace Nord, assorti d’une lecture de Francis Edeline ; Maintenant a été publié en 1998 aux éditions José Corti ; enfin, Tombées, chez le même éditeur, vient de paraitre en octobre 2000, dans la collection « Merveilleux ».
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°116 (2001)


