« Christian Hubin est né à Marchin le 18 septembre 1941. Dès les années 60, il a noué de riches relations avec de nombreux poètes et écrivains, parmi lesquels Jacques Izoard, François Jacqmin, Julien Gracq, Yves Bonnefoy, Raoul Vaneigem. (…) Sa poésie à forte résonance philosophique ne cherche pas à plaire, mais à dire, dans une confrontation violente avec le langage, dans une langue à la fois concrète et très elliptique, “le parcours d’un homme sensible que le monde étonne” (F. Édeline)» [1] . Il est actuellement, à mon sens, le plus incompris des poètes francophones contemporains. Pourtant, son œuvre traverse depuis 50 ans les débats théoriques et esthétiques pour marquer d’une empreinte personnelle, radicale, la question du sens et de la nature du langage comme de l’être[2] .
Pour Michaël Bishop, cette œuvre nous plonge au cœur même de l’énigme, non pas « pour jouer en morcelant, pour lancer le défi (…) d’un puzzle à décoder ». « On est dans cela qui résiste à la nomination, aux gestes de stabilisation, de cela qui refuse de fonctionner selon les normes du rationalisable, du conceptualisable (…). Toutes les lois de la physique, comme de la métaphysique, plongées dans un désordre qui, pourtant, semble appartenir à l’être, en offrir la face terrible, extraordinaire, le désastre et le dés-être (…). L’éclat de ce que l’on croyait peut-être connaître, tout à coup volé en éclats»[3].
La première partie de l’œuvre s’exprime dans la continuité d’une quête métaphorique[4] ; la seconde, à partir de Personne, par élagages, s’avance vers un démembrement de la syntaxe, où seuls surnagent des fragments, une trame de résonances… Ces deux versants de l’œuvre se répondent : des courts-circuits de la métaphore à un art de l’ellipse et du vide, il n’y a pas rupture, mais une tentative d’atteindre, par des voies différentes, le même point de fusion ; cette croyance, selon Maria Zambrano[5], en la substantialité de la poésie, en sa solitude, en son indépendance, impliquant désormais une éthique.
Bataille, Nietzsche, Beckett… accompagnent spectralement Hubin, dit Bishop, comme si l’idéal poétique consistait « à mimer, se marier avec un presque silence originel, un innommé, une sorte de pureté que seul le strict minimum d’articulation permettrait de saisir, presque intuitivement (…). Une conscience au-delà des mots. Peut-être »[6]. Le poème toujours au bord de frôler l’absence et le silence, puisque conscience et corps, nature et création sont en voie de perpétuelle apparition/disparition.
« Le poème ne tue pas qui le lit. Lu, il se tue »[7], écrit Hubin qui précise pourtant : « On ne situe pas la poésie : c’est elle qui situe le monde, l’intervalle qui la projette, la branche maîtresse du chiasme (…). Où lisant, nous ne sommes pas des calques du réel, mais une désapparition. Elle seule rend un peu visible »[8].
Personne, au titre si emblématique, semble ainsi la pointe aimantée d’un même massif volcanique : langage poétique, étonnement d’être… Hubin, « rejoignant Beckett, tous les grands du désespoir »[9], va à l’inconnu, traquant – en bredouillant, en balbutiant, comme Celan – ce qui « frôle le rien absolu – mais qui n’est pas le rien, qui réussit à devenir un quelque chose donc, qui reste et qu’on tient contre : contre ? (…). Ce peu existentiel et ontique, ce très peu qui reste pourtant implicitement infini »[10].
Après le numéro du Courrier du Centre international d’études poétiques, coordonné par Romnée [11], le Catalogue de la Médiathèque de Charleville, sous la direction de Gérard Martin [12], après le disque de la B.N.F. reprenant les entretiens et lectures de Hubin pour L’Arsenal de la poésie en 2011, voici ce numéro de Nu(e), coordonné par Eric Dazzan, qui souligne la singularité de l’œuvre, dans « l’arc entier que dessine la poésie dans la seconde moitié du vingtième siècle. (…). Si dans les premiers recueils, le poème s’offre “comme le développement d’un noyau obscur et s’interrompt là où ce développement semble atteindre sa culmination”, c’est la rupture, l’interruption qui sont de règle dans les recueils des années quatre-vingt. La culmination que cette poésie se donnait comme horizon (…) devient (…) source et commencement, sa langue se fait langue de l’irruption et de l’émergence. Elle est écoute du commencement sans fin de la parole, attention à l’ouverture de son propre espace de respiration (…)».[13]
Un certain nombre de lecteurs avertis ne se trompent pas sur la valeur exemplaire d’un tel travail et de ses sources : « Quelle langue nous parlait, avant qu’elle soit ? »[14].
C’est un grand « Disjecta Membra », fruit d’une expérience des limites et de l’existant. Un ensemble de figures dont la trame guide une sorte de glossolalie, un chant par éclats, par intervalles. L’espace même d’où l’expérience est possible. Les conditions du silence d’où naît le son. « D’être ainsi confronté à ce fractionnement des choses, de l’espace et du temps, du corps et du souffle, le lecteur est saisi », écrit Esther Tellermann, « de l’évidence d’une existence sans incarnation, de la stupeur d’une rencontre : celle d’un antérieur de la langue qui précède le prononcé et le prolonge (…) »[15].
Relisant les livres précédents de Hubin, je suis frappé par les harmoniques des titres : de Personne ( 1986) à Dont bouge (2006) en passant par Ce qui est (1995), Tombées (2000) , Venant (2002), Laps (2004), Greffes (2010) ou Neumes (2012), se dresse la carte topographique d’une Forêt en fragments (livre majeur de 1987) mais aussi d’un tracé cinétique, comme le révèle le titre Continuum (1991). On ne peut qu’admirer ce contrôle de tout lyrisme et de toute figuration. Comme l’extrême beauté surgissant de ce tissu de syncopes et d’échos. Ou encore, dans sa saisie phénoménologique, cette incandescence verbale, au sein même du dépouillement…
Dans le signifiant comme le signifié, dans le paradoxe et l’oxymore : une voix creusant, raclant, incisant pour mieux révéler la source. Pour faire transparaître les articulations, les connexions entre l’individu et le silence, le déchet et le vivant, dans un mouvement qui les dépasse, les englobe. D’où ce couple permanent de figures se répondant ou se retournant dos à dos, s’épousant dans le rejet comme dans la fusion. Hubin crée une poétique intransigeante, qui ne raconte rien mais qui tente de tout dire. Comme si seuls surnageaient des blocs, des éclats, des intuitions. Une langue en mouvement, ses noyaux d’élémentaire, libérant d’autres particules en expansion… Dans les livres les plus récents, pourtant, sous le pneuma, c’est d’une descente au sein même du corps qu’il s’agit, des rapports d’une conscience avec sa propre finitude. De cette dualité, dans l’intériorité elle-même, sourdent une lucidité et — une espérance ? Cette beauté, comme ruinée, de la langue, ce sens de l’écriture : l’humilité et l’irréductible sans trahir : « Dont ce. Dont la vitesse, les synchrones – ou une autre sous elles, exclue d’elles. Dont scandant au-devant – rétractée. // Greffes de ce qu’on n’entend pas. // Dont on est la répercussion ».
Le poème ici affronté aux limites, se développe autour d’un sans-lieu qui n’est peut-être, pour reprendre les termes de Verhesen, évoquant son expérience de la traduction, « que le rien central dans le silence duquel tout se crée et autour duquel le poète répond à un appel. Cet inviolable espace intérieur, avec sa lisière de mots (…)» [16]. C’est à partir de ce lieu-là que commencent à penser ceux-ci : « à l’écoute de ce “rien”, de ce “silence”, on perçoit à son tour et comme en écho, l’appel de ce qui n’est pas dit, l’appel du “muet”. »[17]
Éric Brogniet
[1] Gérard Purnelle, Christian Hubin, dans Université de Liège Culture [en ligne]
[2] Cf. Éric Brogniet, Christian Hubin, le lieu et la formule, Éditions Luce Wilquin, 2003.
[3] Michael Bishop, Dystopie et poïein, agnose et reconnaissance : seize études sur la poésie française et francophone contemporaine, Rodopi, 2014.
[4] Citons e.a. Le chant décapite la nuit (1968), Terre ultime (1970), Alliages (1974), La parole sans lieu, suivi de Demeure consumée (1975), Regarder sans voir (1978), Afin que tout soit de retour (1981), À perte de vue précédé de L’enracinée (1983) ou La fontaine noire (1983).
[5] Maria Zambrano, Philosophie et poésie, Trad. de l’espagnol par Jacques Ancet, José Corti, 2003, p. 114–115.
[6] Michael Bishop, op. cit.
[7] Christian Hubin, Revue Nu(e), n° 54, octobre 2013. Les notes critiques et un premier volet des poèmes qui y figurent viennent d’être repris, avec une seconde suite d’inédits, dans le recueil Crans, Éditions L’Étoile des limites, 2014.
[8] Ibid.
[9] Gaston Puel, Revue Nu(e), op. cit., p. 35.
[10] Michael Bishop, op. cit.
[11] Christian Hubin, Le courrier du Centre international d’Etudes poétiques, n° 227–228, Bruxelles, 2000.
[12] Sans commencement, Bibliothèque Municipale de Charleville-Mézières, 2007.
[13] Christian Hubin, Revue Nu(e), op. cit.
[14] Ibid.
[15] Esther Tellermann, Dans le liminal, dans Revue Nu(e), op. cit., p. 47.
[16] Fernand Verhesen, ´À la lisière des mots, La Lettre volée, 2003, p. 10–11.
[17] Ibid.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°184 (2014)
