Au moment où la Belgique assure la présidence de l’Union européenne et qu’elle s’apprête à rédiger la « Déclaration de Laeken » dans laquelle s’inclura un chapitre concernant la culture, j’aimerais témoigner d’une expérience collective qui ne fut pas sans marquer profondément mon œuvre, sans concrétiser ce qu’à travers mes livres j’appelle inlassablement « la citoyenneté poétique », telle que Rimbaud, poète de la Commune, la pressentait dans sa Lettre du voyant :
L’art éternel aurait ses fonctions, comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant. Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
Au cours des sept dernières années, les colloques organisés par le Centre interdisciplinaire d’études philosophiques de l’Université de Mons (Ciéphum), en partenariat avec la Ville de Mons (Biennales de « Patrimoine et création »), le furent sous le signe de l’Europe. Les Actes de chacun d’eux firent l’objet d’une publication dans les Cahiers internationaux de symbolisme. Le premier de ces colloques eut lieu en octobre 1994. Il s’intitulait : « Citoyenneté européenne et culture. Comment concrétiser, dans une perspective créatrice, l’article 128 du Traité de Maestricht ? » Aujourd’hui l’article 128 – acte théorique de naissance de l’Europe culturelle — ratifié par le Traité d’Amsterdam, est devenu l’article 151, mais la question du « vide » qu’on lui reprochait se pose avec plus d’acuité encore face à l’indifférence croissante des politiques européennes à l’égard de ce phénomène – irréductible à la logique marchande – qu’est la culture, lieu commun des morts de la pensée et de ses réveils intempestifs.
L’Union européenne n’est encore à l’heure qu’il est qu’un corps de lois, une utopie aveugle. Un blanc dans l’imaginaire des Belges comme dans l’imaginaire de la plupart des Européens. Un avenir fantomatique : nul ne le voit, nul ne le pressent, si ce n’est comme le proche avènement de la société de Big Brother. À quelques semaines du règne de la monnaie unique, il faut bien dire que l’Union est perçue par la plupart de ses citoyens comme un abîme d’inconnu ; peureusement subie comme un nouveau piège de la fatalité de l’Histoire.
Le colloque de 1996 s’intitulait : « Rôle des traditions populaires dans la construction de l’Europe ». Celui de 1997 : « Écriture et engagement. Actualité de Charles Plisnier ».
En mai 2000, eut lieu une première rencontre sur le thème : Utopies du lieu commun. Elle s’intitulait : « Le mythe comme lieu commun de la tradition et de la création. Saint Georges et le dragon ». La deuxième aura lieu les 20, 21 et 22 septembre 2001. Elle aura pour thème : « Les arts : quelles visions nouvelles de leur intégration dans la cité ? »
A travers ces colloques et ces publications dont je suis responsable, se développa une réflexion pluridisciplinaire sur la citoyenneté. J’ai vécu au fil de ces années-là une intense expérience d’identification de l’imaginaire poétique d’une femme à l’imaginaire de l’Europe et à l’imaginaire de la Terre à travers l’imaginaire de la « Commune ». Connaitre en poète est s’impliquer au point de faire corps de passion avec l’autre : avec l’humain comme avec la bête ; avec le « survenir » des choses de la vie et de la mort. Se tissa entre tous les cercles de mon imaginaire un réseau d’analogies où ma pensée a lieu désormais de circuler librement. Une vision féminine du monde prit corps à travers ce réseau de correspondances poétiques. Elle se livra dans une suite de textes, le plus intensément dans une pièce de théâtre intitulée Le chant du dragon.
Je pris conscience qu’entre mon existence et celle de l’Europe, le relais le plus physique, le plus affectif, le plus fécond est bien moins l’imaginaire de la nation à laquelle j’appartiens que celui de la ville où je vis. Je crois infiniment plus au potentiel créateur d’un réseau des communes qu’à celui des nations européennes. L’imaginaire « communal » est peuplé de vivants et de morts qui ne sont pas anonymes ; que nous les aimions ou que nous les détestions, ils ne nous sont pas indifférents. L’autre – notre prochain – y a un visage, un corps, une voix qui nous touchent, une histoire qui nous parle, nous regarde de près…
Que manque-t-il à l’Union ? La citoyenneté européenne n’existe pas tant qu’elle n’est légitimée que par les Traités, tant qu’elle n’a d’autre corps que celui des lois. Elle ne devient poétique – opérative – que par l’énergie qui lui vient de la métamorphose de la peur en désir.
Où l’âme de l’Europe est-elle rencontrable et connaissable si ce n’est dans les mythologies dont le métissage lui a donné naissance, sachant que la mémoire des villes s’enracine dans la mémoire des champs et des terroirs, que la mémoire des campagnes prend source dans celle des forêts et des cavernes… L’éveil du « désir d’Europe » passe nécessairement par la réhabilitation du champ magique – érotique – de sa pensée, par la réactivation bienveillante de sa « pensée sauvage ».
Les grands mythes ne sont pas des fictions, mais des lieux archétypiques chargés d’hyperréalité. La pensée n’a pas d’autre véhicule que les mythes pour remonter aux sources d’un sacré antérieur aux valeurs morales et religieuses qui fondent la civilisation monothéiste, monologique dont ce siècle vit l’effroyable agonie. Nul autre moyen de convertir la violence destructrice du refoulé de l’Histoire patriarcale en puissance « dialogique », génératrice d’une humanité transculturelle.
À cet égard, Mons, à qui fut dévolu le rôle de « pôle culturel » de la Communauté française de ce pays, est une ville exemplaire. L’imaginaire montois a la particularité, l’aout exceptionnel d’être profondément animé par un mythe dont la résonance est non seulement européenne mais universelle. Si saint Georges est l’une des plus célèbres figures de la chrétienté européenne, la figure du héros combattant (ou apprivoisant) les « puissances occultes » de l’instinct est un lieu commun de l’imaginaire humain ; on trouve le dragon(le reptile ailé ou non), symbole chargé de l’animalité dont s’origine l’humanité, à la source de toutes les cultures occidentales et orientales. Il s’agit bien d’un mythe fondateur, d’un rituel de passage de l’état de nature à l’état de culture.
Ce que la réactivation de ce mythe nous donne à repenser à l’heure où la mondialisation marchande met en péril l’existence même de la nature en nous et autour de nous, c’est la fatalité historique du rapport sacrificiel de l’humain avec l’animal tapi au plus matriciel de sa mémoire ; le combat qui doit être victorieux des lumières de la foi et de la raison contre les puissances maudites de l’instinct dont s’ingénie la poésie originelle, la sauvagerie même, selon Hölderlin. Prendre conscience de l’énorme charge de novuveauté relationnelle qu’il porte !
L’ouvrage majeur des poètes, des artistes est de mettre au monde les visions personnelles du « lieu commun » qui donnent sens à leur engagement. Il n’y a que la puissance qui nait de l’interaction des utopies singulières qui puisse dynamiser l’imaginaire pluriel, donner vie au « nous ». Du côté des pouvoirs politiques, le défi du 21e siècle serait de freiner le processus de marchandisation de la culture en cessant d’ignorer la pensée visionnaire que Platon qui mit à la porte en excluant de sa république celle des poètes, des femmes, des fous et des enfants. Un gouvernant lucide ne peut aujourd’hui que prendre acte de la ruine définitive de la « cité idéale ». Les voyants sont les plus rares, les moins « marchands » mais les plus nécessaires citoyens. Le moindre des égards serait e leur donner les moyens d’exister, de travailler. Il est vital pour la terre entière que les marginaux du patriarcat s’autorisent eux-mêmes à faire acte de présence réelle sur la scène publique. Sans cette auto-légitimation de leur inquiétante étrangeté, toute communauté restera foncièrement xénophobe.
Ce pourrait être ça, la culture du 21e siècle : la culture de l’étrangeté légitime, l’épanouissement de toutes les différences que le passé s’est ingénié à maudire, à exterminer. Dans les ruines d’une Europe fondée sur la xénophobie, nous initier les uns les autres à la pratique quotidienne d’une prodigieuse xénophilie.
La cause des communes européennes n’est pas une cause perdue.
Claire Lejeune
Carte blanche parue dans Le Carnet et les Instants n°119 (2001)
