Ambition d’une refonte du socle de nos modes de pensée et sceau de la révolte d’une écriture qui s’est tenue en dehors des systèmes de légitimation officielle caractérisent l’œuvre de Claire Lejeune (1926–2008). Loin de relever d’un programme, d’une méthode, l’invention d’une langue qui s’élève depuis la marge, depuis le silence imposé au féminin s’est imposée sous la forme d’un ravissement, d’un appel à se donner naissance par la genèse d’un autre dire, étranger aux fourches caudines du savoir-pouvoir.
Dès son entrée en poésie placée sous le signe d’une expérience mystique, les révélations dont elle est le siège reconnectent la pensée et le corps, le logos et les pulsions, excavent la raison débordée par l’énergie du préverbal, de la « mémoire interdite ». Dans Histoire de Juliette ou les prospérités du vice, le marquis de Sade condense en une formule la révolution qu’il porte à la métaphysique, à l’empire de la raison : « on déclame contre les passions sans songer que c’est à leur flambeau que la philosophie allume le sien ». Renouant ce que Platon avait séparé — la philosophie et la poésie —, déconstruisant la hiérarchie platonicienne des champs de pensée, annulant le geste d’une mise au ban de la poésie et d’une exclusion des femmes hors de la Cité, Claire Lejeune rejoint la vision sadienne d’une origine corporelle, charnelle de la raison. Dans un vitalisme assumé, le moteur de toute pensée est énergétique, intensif, pris dans l’incarnation, la matière. « Au-delà du baptême du feu où s’effondre tout échafaudage métaphysique, la pensée ne se reconnaît d’autre source que physique » (Le livre de la mère, p. 141).
Le risque de l’éveil à une pensée désaliénée qui se réapproprie ses origines refoulées, bâillonnées s’inscrit dans une poésie pensante, une démarche poétique qui prend à bras le corps la question de la subversion de l’instance du Maître, des formes de domination, de la pensée étatique et ses fondements – la « mono-logique du profit » et le « gynocide ». L’entreprise requiert de briser les formes conceptuelles, les dualismes reçus en héritage, de faire sauter les garde-fous, de remonter au-delà de l’Histoire, vers l’avant, vers l’amont, vers le féminin muselé, en direction de la « langue-mère » et d’une pensée analogique. « Exclure l’analogie de l’apprentissage de la pensée, c’est castrer celle-ci de son origyne, la dévitaliser. Si penser, c’est faire des rapprochements, il est vrai que la raison qui divise en vue de régner raisonne mais ne pense pas » (Le livre de la mère, p. 64). Pour accomplir ce saut au-delà ou plutôt en deçà des dualismes mortifères, de la domestication par la Loi du Père (une Loi qu’il s’agit de démystifier), pour se réinventer dans un espace libéré de la tyrannie de la raison, pour recouvrer le territoire de l’indompté, de la délivrance, elle s’est entourée de complices en révolte, d’arpenteurs de l’inouï, Rimbaud, Héraclite, René Char, Maurice Blanchot, les figures de Lilith, d’Eurydice, d’Antigone, attentive à recomposer un plan d’écriture supra-personnel, transhistorique.
L’auto-génération passe par une interrogation sur les racines profondes du mécanisme de l’exclusion, des formes de domination et par l’invention d’une langue utérine, matricielle, postbiblique, qui soit comme « l’autobiographie de la vie elle-même ». Définissant le pensée poétique comme « la diagonale du fou » qui subvertit l’échiquier-tribunal de la raison, Claire Lejeune relance le « Pour en finir avec le jugement de Dieu », le pari d’Artaud vers l’ombilic des limbes et, au travers de sa poésie, de ses essais, de son théâtre, des revues qu’elle créa (Cahiers internationaux de symbolisme, Réseaux), entend libérer une parole féminine, une voix des « origynes », nullement réservée aux femmes comme le précisait Jacques De Decker dans de nombreux textes critiques. Dans la notice biographique de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (Claire Lejeune ayant été nommée à l’Académie en 1997), Danielle Bajomée rappelle combien « Claire Lejeune influença fortement aussi tout un courant du féminisme, en Belgique, comme au Québec. Ses positions à la fois engagées et souples constituent, pour la pensée des femmes, un moment crucial, mélange de radicalité heureuse et d’humanisme bienveillant : elle appartient, avec Marie Denis et Françoise Collin à cette génération de pionnières porteuses d’un regard critique sur notre occident judéo-chrétien patriarcal ». Si, placée sous le signe de la surfusion, de l’éclair, l’aventure intellectuelle, littéraire menée par Claire Lejeune « a gravité autour de l’idée de l’injuste partage des rôles entre l’homme et la femme » comme l’écrit Jacques De Decker, elle aura aussi été celle qui a évité les dogmatismes d’école, les retours de refoulé d’un féminisme pris à revers par ce qu’il dénonce. D’une lucidité sans faille, elle pose au cœur de son œuvre les forces d’écriture, de pensée qui déjouent la réversibilité sans fin de la violence de la domination, de son éternel retour différentiel. Sur le cou d’Antigone, aucun nouveau Créon, aucune nouvelle Créonne, aucune Statue du Commandeur, de la Commandeuse n’abattra le glaive d’une loi injuste, tyrannique. Chroniquant Le livre de la sœur, Jacques De Decker précise « Loin des clichés féministes qui n’ont pas réussi à échapper aux pièges du mimétisme, elle revendique un nouveau type de relation, qui mettrait à bas la légitimité de la pseudo-légitimité paternelle. »[1]
Photographe, créatrice de ce qu’elle nommait des photographismes, elle n’aura eu de cesse d’explorer les analogies entre la chambre noire de la photographie et celle de l’écriture, solarisant les négatifs photographiques comme elle solarisait les mots afin de révéler les profondeurs de l’alchimie du verbe. Démarche poétique et démarche photographique s’éclairent l’une l’autre et s’abreuvent toutes deux à l’énergie foudroyante de la lumière, extérieure ou mentale. Pour cette aventurière hors-la-loi, il s’agit de démasquer les idéalités, de rétablir leur généalogie, de montrer la sauvagerie de la matière qu’elles ont étouffée, réprimée alors qu’elles en proviennent. La force nourrissant l’imaginaire, dans laquelle la pensée éclot et s’origine, s’apparente à la matière ignée. Dans le sillage de Rimbaud, la poétesse est voleuse de feu, « chargé/e de l’humanité, des animaux même ». Exploratrice des extases où s’éprouve l’être, elle amène l’écrire dans les spasmes du corps. Motif obsédant, ambivalent, tout à la fois créateur et destructeur, expression de l’amour, de la vie, vecteur d’abolition du temps en raison de sa rapidité, le feu défie la Loi du Père, la Loi de Dieu, fait fondre les chaînes, élève la voix de Claire Lejeune dans le brasier du pourpre. Il s’agit d’« habiter la flamme » comme elle l’écrit dans Le pourpre, d’élire l’embrasement du verbe dans une poétique du feu qu’elle partage avec René Char, Héraclite ou encore David Lynch.
Claire Lejeune vue par ses postfaciers
À l’occasion de l’édition de deux volumes de Claire Lejeune dans la collection Espace Nord — un recueil poétique Mémoire de rien et autres poèmes, un recueil de pièces de théâtre Ariane et Don Juan et autres pièces —, tous deux souverainement postfacés par Christophe Meurée, rencontre avec Christophe Meurée et avec Danielle Bajomée, qui avait signé l’éclatante postface d’une première édition de Mémoire de rien chez Espace Nord[2].
Le Carnet et les Instants : J’aimerais que l’on aborde d’emblée la démarche et l’expérience poétiques de Claire Lejeune, toutes deux placées sous le signe de la dépossession et de l’avènement à soi, tant les deux mouvements sont liés. Peut-on appréhender l’ensemble de son œuvre poétique, mais aussi de son théâtre et de ses essais, à partir de l’événement fondateur de l’illumination qui la traversa à l’âge de trente-trois ans ? Comment cette venue à l’écriture vécue comme une épreuve existentielle a‑t-elle orienté la pensée de Claire Lejeune ? Parleriez-vous d’une dimension mystique (d’une mystique sans Dieu) qui nimbe cette expérience intérieure qui eut lieu le 9 janvier 1960 à 11 heures ?
Christophe Meurée : Je dirais que c’est Claire Lejeune elle-même qui pose comme ombilic de son travail artistique (littéraire mais aussi photographique et plastique) cette expérience intérieure de janvier 1960. Elle y revient en effet inlassablement, dans les poèmes comme dans les essais, pour réinterroger cette impulsion première, cette épiphanie athéologique. Toutefois, les archives conservées à la Maison Losseau montrent que Claire Lejeune n’a pas commencé à écrire avec cette expérience : sa fréquentation de l’écriture s’est intensifiée ; son projet créatif a non seulement gagné en épaisseur mais surtout y a trouvé une raison d’être suffisante pour porter une œuvre pendant une petite cinquantaine d’années, tant du point de vue poétique (au sens de geste créateur) que du point de vue politique. Ce qui est frappant, c’est le caractère extrêmement prosaïque de cette expérience : comme tout mythe d’advenue de l’écrivain à sa vocation, l’événement est nimbé d’une aura de révélation qui donne à l’expérience une dimension universelle, mais la situation dans laquelle se décrit Claire Lejeune est celle d’une femme en train de faire la cuisine pour sa maisonnée. La mise en scène de l’expérience intérieure – que celle-ci soit rapportée telle qu’elle s’est déroulée ou non – contient déjà en elle une dimension politique forte et pleinement assumée, qui vise à donner à la femme une place à l’égal de l’homme sur le plan de la création artistique.
Danielle Bajomée : Pendant 33 ans, Claire dit avoir vécu une vie de femme occupée des siens. Elle dira qu’une passion a surgi dans cette tranquillité, l’impossibilité de la vivre aussi, qu’une forme de folie s’en est suivie. Une douleur intolérable, mortelle, s’est soudain convertie en une forme d’éblouissement qu’elle a décrit et peint à plusieurs reprises et qui l’a fait advenir. « Ce qui s’écrit, je ne le tiens ni de père ni de mère. Il s’est conçu soi-même le neuf janvier mil neuf cent soixante à onze heures. D’un court-circuit de ma vie avec la Vie » (Le livre de la sœur). La dépossession, le vide entré en soi fut éprouvé comme une fulguration absolue, une dissociation. En 1960, elle fait donc l’expérience bouleversante de l’éclatement des limites. Claire parlera de révélation, de ravissement, d’extase, de vertige, empruntant les termes des grands mystiques.
Ce court-circuit intérieur est une première mort. Une mort qui délivre des futilités et des contraintes : la fin du monde a déjà eu lieu et l’on se retrouve dans un après dans lequel dieu et les idéologies sont morts. Elle me fait penser à Duras déclarant à son amie Xavière Gauthier : « moi aussi je suis morte à cet ordre des choses. Toi aussi. Dans notre milieu, on ne voit que des gens qui sont morts…au reste » (Les parleuses, 1974).
Claire fait alors l’expérience intime d’accepter son étrangeté (« légitime », dit-elle) par rapport au monde usuel. Elle n’est plus que la conscience aigüe de s’être comme auto-engendrée : « Lorsque tout fut consumé, je portais en moi toute la puissance du monde et le monde autour de moi n’existait plus. Je n’avais plus de pesanteur » (La geste). Accès enfin à la conscience de soi. À la pensée.
Comment s’est faite votre rencontre intérieure avec l’œuvre mais aussi avec la personne de Claire Lejeune ? En quoi ses écrits vont ont-ils ébranlés et continuent à vous accompagner, à vous habiter ?
D.B. : Il est des êtres dont on sait, dès la première rencontre, qu’ils bouleverseront votre vie : Claire Lejeune était de ceux-là. J’ai connu Claire à Mons en 1976, lorsqu’elle animait un colloque intitulé La mort à vivre et à mourir. Elle avait dû faire face à de nombreux désistements et en était affectée… elle l’a raconté à mon compagnon en riant : « La mort, je vais lui voler dans les plumes ! ». J’ai été émerveillée par la femme simple et lumineuse qui m’a alors accueillie. Si différente des intellectuels chevronnés qu’elle invitait à ces grandes rencontres, si proche d’eux cependant. Elle était autre : nomade égarée en pays de sédentaires.
J’ai vite découvert, derrière l’ardente organisatrice, la très sérieuse directrice des Cahiers internationaux de symbolisme. Notre amitié est née de ce temps-là… Après, j’ai été de tous ses colloques… Il y a eu la présentation de ses livres, le travail en commun pour deux numéros spéciaux des Cahiers… (Penser au féminin (1990) et La création au féminin (2004)), des Universités d’été féministes, des tables rondes au Théâtre-Poème ; des moments plus personnels aussi, d’amitié profonde : les coups de fil du dimanche matin, la lecture de ses textes non encore publiés… La confiance. On m’a sollicitée pour un Espace Nord à elle consacré en 1994 et elle en a été heureuse. Martine Renouprez – qui lui avait dédié sa recherche doctorale – et moi avons organisé, alors qu’elle commençait à souffrir d’une santé chancelante, un colloque-hommage qui réunissait toutes celles et tous ceux qui avaient écrit à son propos ; enfin, nous avons relu et corrigé les épreuves de son dernier livre, La lettre d’amour (2006).
Après sa disparition, à la suggestion de ses filles Anne et Cécile, nous avons aidé à archiver tout ce qu’elle avait laissé comme documents, lettres, courriers professionnels, éditions pré-originales, versions diverses et photographies. Cela nous a pris 5 ans (nous étions, par ailleurs, des enseignantes), avec le projet de la création d’un Fonds Claire Lejeune à Mons, comme elle le souhaitait. Nous avons aimé créer une exposition (2012–2013), accompagnée d’un livre Claire Lejeune. Une voix pourpre. Nous avons continué avec l’édition de La cuisine de Claire Lejeune [Taillis Pré, 2015, ndlr], puis avec des inédits, et nous préparons désormais l’édition de sa correspondance avec Maurice Blanchot.
C.M. : Je n’ai pas connu Claire Lejeune en personne. Ma rencontre avec son œuvre a cependant encore eu lieu de son vivant : à la fin des années 1990, je furetais dans les volumes de la collection Espace Nord et j’ai découvert pour la première fois le nom de l’autrice, dans un ouvrage postfacé par Danielle Bajomée, dont je connaissais déjà les travaux sur Marguerite Duras. Je me suis dit qu’un premier partage d’affinités autour de mon écrivaine préférée pouvait laisser présager un nouveau partage d’affinités. Et cela a été le cas. Le pourpre et La geste m’ont immédiatement séduit par leur puissance incantatoire. Mémoire de rien, au titre fascinant, me paraissait receler une révélation qui m’était destinée et que je devais percer. La merveilleuse postface de Danielle Bajomée m’y a bien aidé. Mais il m’en fallait davantage ; j’ai même éprouvé de l’énervement à constater que certains recueils n’étaient présents dans le volume qu’à travers des extraits, frustration que j’ai cherché à corriger, près de 30 ans plus tard, en demandant à la collection Espace Nord de rééditer La gangue et le feu dans son intégralité, même si ce choix a conduit à écarter Le dernier testament, pour éviter d’atteindre un volume de près de 600 pages.
Ses textes, son engagement dans les Cahiers internationaux de symbolisme, la revue Réseaux entreprennent une déconstruction active des schèmes de la pensée métaphysique, du système patriarcal, sont innervés par la défaisance de la Loi du père et la montée à la parole de l’espace féminin bâillonné au fil de l’Histoire. Quelle évolution, quels devenirs percevez-vous d’une part dans ses recueils poétiques, d’autres part dans son passage à l’essai et au théâtre ?
C.M. : Visionnaire, Claire Lejeune a magistralement anticipé une déconstruction dans laquelle nous sommes encore plongés aujourd’hui. La force de son engagement tient sans doute à son indivision : il demeure égal tant sur un plan rationnel que sur un plan sensible, ce qui se perçoit aussi dans les choix esthétiques qui sont les siens : le genre de l’essai poétique parvient ainsi à conjoindre formellement les plans rationnel et sensible. La carrière de Claire Lejeune suit une évolution qui ne tient pas tant à la maturation de sa pensée – déjà très élaborée et nuancée dans les années 1960, qui correspond à la décennie poétique, en quelque sorte – qu’à la recherche de formes susceptibles de rendre compte d’une expérience et de la communiquer au plus grand nombre. L’expérience est à la fois intellectuelle, sensorielle et affective ; elle doit donc pouvoir toucher les lecteurs de la même manière. La poésie s’avère expérience intime, alors que le théâtre, qui constitue la dernière partie de la carrière de l’écrivaine sans que celle-ci ait pour autant renoncé à l’essai poétique, est parole proférée au public.
D.B. : L’itinéraire de Claire est ici aussi singulier et profond. Elle raconte avoir souffert de la tyrannie d’un père qui l’a contrainte à jouer tous les rôles féminins domestiques. À son service.
Très vite, son besoin d’insurrection a trouvé à s’exprimer dans l’écriture, une écriture de combat. Dans notre Occident qui vit sous le régime de la dualité, de la domination et du pouvoir, le dominant est toujours masculin. Selon Claire, dans ce système patriarcal, la femme, vouée « naturellement » à des tâches domestiques, quitte progressivement sa position d’inférieure lorsqu’elle s’éveille à la connaissance de sa situation. Si elle se met à se penser, elle se déchaine dans le double sens du terme : elle échappe à sa condition d’esclave et ne cesse de mettre en cause le pouvoir des hommes. Claire constate que l’État patriarcal s’est fondé sur une misogynie qui s’est perpétuée à travers l’inconscient profond des femmes : elles n’ont eu de cesse de s’autocensurer, de ne pas se donner les moyens de se connaître, de ne pas « vivre par elles-mêmes et pour elles-mêmes », comme le souhaitait Arthur Rimbaud. Claire avait le projet de libérer l’individu (homme ou femme) de toutes les sujétions, de le sortir de ce qui le limite et le borne : « Dire. Proférer. Profaner. Obéir à l’ordre de dire, contre toute et contre tous et cependant pour tous (…). Il suffit de se déshabiller de toutes les peurs » (La geste). Pour une femme, cet affranchissement veut et doit faire échapper à la stéréotypie des rôles féminins sclérosés : « Tout mythe se futurise dès que la femme n’y est plus figure passive » (L’œil de la lettre), déclare-t-elle, en écho à la phrase de Rimbaud qu’elle aimait beaucoup citer. Ainsi, depuis ses premiers écrits, le besoin de transgression insolente de la Loi et des idoles la fait inventer une autre vision du monde, utopique peut-être, où la femme, le serpent, la sorcière, les réprouvés et les opprimés se voient requalifiés.
Claire est une passionnelle et ne cessera de vouloir réinventer les rapports homme / femme… à la recherche d’une communauté de pensée, les êtres acceptant de devenir à la fois sujets et objets, dans une égalité de statuts réelle. Tout au long de sa vie, Claire a opéré un constant travail de réajustement qu’elle imposait à une pensée du féminin dont elle ne cessait de construire l’architectonique… sans dogmatisme.
Sous l’emprise de René Char (dont elle s’émancipera), ses recueils poétiques développent encore, à leurs débuts, les thèmes habituels de l’amour fou. C’est en 1975, dans un colloque intitulé La femme et l’écriture, au Québec, qu’elle va trouver l’audace de dire plus explicitement sa pensée. À partir de ce moment, elle écrit des essais poétiques, fruits d’une poésie pensante, selon ses propres termes. La poétesse devient philosophe et poursuit une recherche de soi, en même temps qu’un itinéraire spirituel qui n’exclut ni les préoccupations éthiques, ni le souci du politique. Ses divers essais associeront ce que Platon avait séparé : la poésie et la philosophie. Claire Lejeune invente ainsi un espace où tenter de les réconcilier : c’est cette formidable union qu’elle nomme sa poéthique.
Progressivement sa pensée se fait plus articulée, mais sans rigidité. Son féminisme militant, mais bienveillant, imaginera une vraie désaliénation de l’homme, comme dans sa pièce Les mutants.
Tout à la fois politique et poétique, son théâtre poursuit les motifs obsédants de son œuvre antérieure mais se redéfinit par la proposition d’une scène qui permette la mise en œuvre de l’idée de communauté (dans le sillage de Blanchot), d’une communauté qui donne voix à ceux qui ont été muselés, aux femmes, aux créatures des marges, à l’animalité en nous, aux animaux, aux plantes, au non-humain. L’inflexion de sa pensée-corps ne se fait-elle pas plus militante, en un sens plus rigide, lorsqu’elle en appelle à l’invention d’un nouvel espace collectif érigé sur la dissolution de la pensée duelle de la métaphysique ?
D.B. : Ses pièces prolongent cette volonté de croire en un destin commun à l’homme et à la femme, cette dernière aidant son compagnon – ou adversaire – à accoucher de lui-même et à comprendre la spécificité d’une culture patriarcale qui le castre de sa part féminine. Claire Lejeune accentue aussi combien la grande absente de l’Histoire patriarcale, notre origyne, notre Mère archaïque, a été bâillonnée. La nature, la vie, l’énergie vitale dont nous avons été coupés, toute notre animalité a été asphyxiée, égorgée par la raison.
Son théâtre est en rupture totale avec les imaginaires chrétiens et païens de notre Occident, déconstruisant les mythes, dans le désir de changer l’Histoire, de casser la prévalence des modèles imposés, d’inventer des machines à broyer le sacré, dans la recherche obstinée d’un monde plus fraternel, enfin libéré de ses idoles et de ses tyrans.
Le théâtre lui offrira les moyens de s’exprimer plus « simplement », dans le langage de la communication dite immédiate, dans une « écriture pour la scène » proche de ce « théâtre d’écoute » que pratiquent une Duras ou une Sarraute, dans la prédilection pour un théâtre de la parole, non spectaculaire.
C.M. : La dimension de la communauté, chère à Blanchot, avec qui Claire Lejeune entretenait une correspondance suivie, est au cœur du projet politico-esthétique de l’écrivaine. Contrairement à Blanchot, cependant, Claire Lejeune ne conçoit pas l’écriture comme une expérience de pure solitude, une forme de désubjectivation qui fait passer du « je » au « il ». Si les poèmes des années 1960–1970 abordent une expérience de désubjectivation, il ne s’agit que d’une étape sur la route qui mène le « je » au « nous », de l’identité individuelle à une identité collective coconstruite. Le choix du théâtre, dans la dernière partie de la carrière de l’autrice, accomplit en quelque sorte ce procès avec de nouveaux moyens. Les versions successives du manuscrit de sa dernière pièce, Les mutants, montrent que le désir de Claire Lejeune était d’aboutir à une expérience communautaire en incluant le public dans le déroulé de la représentation. La pièce prévoyait en effet que des acteurs se glissent incognito dans le public pour, à la fin du spectacle, monter sur scène et s’entretenir directement avec les personnages, invitant par ce biais l’ensemble de l’assistance à former ce que Claire Lejeune appelait « le parlement de la communauté solaire » ou « le parlement de la démocratie réelle ». Sans doute a‑t-elle renoncé à ce finale pour l’ambiguïté cathartique et le malaise qu’il aurait pu générer dans le chef des spectateurs…
La langue de Claire Lejeune est un verbe-corps, une écriture qui tente de ne faire qu’une avec la vie. Pouvez-vous évoquer la singularité de l’écriture de Claire Lejeune, de sa pensée, les motifs obsédants qui la hantent, les régimes de son verbe, son appétence pour l’aphorisme, les oxymores, la redistribution des instances du je et du tu, le réveil d’une « langue-mère », de la « mémoire des origynes » ?
C.M. : L’œuvre de Claire Lejeune, à travers l’intensité de l’expérience subjective qu’elle propose et met en scène, cherche à faire advenir un nouveau récit aux vertus réparatrices. Aujourd’hui, l’on est abreuvé de fictions qui tentent de réparer les injustices de l’Histoire en niant catégoriquement ses errances ou ses événements les plus funestes et en installant une représentation qui confère visibilité et pouvoir à toutes les minorités (numériques, symboliques, raciales, sexuelles…), au mépris des faits historiques. Ce à quoi seules la fiction et la poésie peuvent donner naissance, Claire Lejeune l’avait bien compris dès les années 1960. Sa veine lyrique comme sa veine dramatique vont investir des motifs et des modalités expressives chargés de donner corps à une nouvelle manière de raconter l’Histoire. La rhétorique aphoristique vient ainsi faire trébucher la pensée convenue ; le feu du désir encore informe consume toutes les gangues qui nous retiennent, autant qu’il éclaire prophétiquement les chemins de notre avenir ; la référence à une langue-mère issue d’une mémoire mythique et immémoriale abolit la représentation hétéropatriarcale et téléologique au profit d’une figuration féminine de l’origine, qui se projette dans toutes les directions possibles du temps. « Les mythes sont les seuls véhicules qui puissent ramener la pensée dans en amont du temps linéaire de l’Histoire, dans l’incondition de la conscience matricielle où se noie l’imaginaire guerrier. C’est au niveau sémantiquement lourd de la pensée mythique que peuvent s’opérer les métissages culturels capables d’enrayer, par le fond, la fatalité des guerres de religion, des guerres tout court », profère Claire Lejeune dans la conférence qu’elle donne à la Chaire de poétique en 2006 (« Entre poésie et théâtre : le chemin d’une vie », p. 117).
D.B. : Claire écrit : « Je ne peux montrer que le silence intime des choses, la concavité des choses. Et peut-être avec un immense vouloir, émerger un jour du ventre des mots (…) » (La geste). L’écriture est, à la lettre, le lieu de l’autogenèse. Il faut souligner cela : écrire n’est pas « exprimer » un déjà-là, un déjà-su ou ‑vu, écrire est exister. Écrire est penser.
Les textes de Claire étonnent par leur invention lexicale constante, comme si elle découvrait des mots dans une langue étrangère. Le jeu avec ceux-ci renvoie à ce qu’elle nomme « la langue coupée » des femmes : les sorcières-sourcières ne peuvent se réapproprier les mots qu’en rétablissant en eux tout ce dont ils ont eux-mêmes été coupés, leur matière sonore d’abord, leur richesse sémantique ensuite. Écrire, c’est aller à la rencontre de l’essentiel. Pénétrer au cœur. Comme si l’usure du langage condamnait à une perpétuelle invention, à des trouvailles. Elle écrit à Maurice Blanchot : « J’écoute avec délices tinter la langue, que ma présence dans son intimité profonde régénère, ranime. Elle me donne en propre des trésors d’intelligence, de sensibilité, les joyaux de l’extrême amour… Comme elle me dispose au réel, à la connaissance matérielle. Elle me rend infini le peu que je lui suis » (Lettre inédite du 27 décembre 1970).
Et si sa langue est faite de jeux de langage, c’est parce que le monde, pour elle, n’advient à l’existence vraie que dans le texte et par lui. Les mots sont autant de moments de surgissement d’une vérité. Il ne s’agit pas ici de virtuosité lexicale, mais bien du sens qui surgit de proximités inattendues qui ressourcent la perception et offrent une forme de révélation : « j’assiste médusée à l’éclosion des mots si longtemps couvés dans l’abîme, à la résurrection des choses » (L’œil de la lettre). Le paradoxe, tout comme l’oxymore, deviennent gage de mystère et de nouvelle lisibilité d’un monde mis sens dessus dessous.
Dans sa recherche de l’émotion et de la fulguration, Claire abandonnera progressivement les métaphores et comparaisons, la profusion sensorielle de ses débuts, pour se resserrer sur un laconisme de l’expression, sur l’aphorisme, cette réduction de la parole et de la pensée de plus en plus elliptique, pour arriver à ce qu’elle nomme, dans Mémoire de rien, « l’irrésistible clarté ponctuelle ».
Quelle est la place que Claire Lejeune occupe dans le paysage actuel des Lettres, sachant que cette place est résolument transgressive, marginale, sauvage ? En quoi est-elle l’incarnation unique d’une voix pourpre pour reprendre l’étincelant syntagme de René Char ? Le monde contemporain est-il prêt à entendre cette poétique de l’indompté dont il semble se détourner ?
D.B. : Claire était marginale, malgré les institutions, les prix, les reconnaissances (l’Académie). Elle le reste, je le crains. Pour les féministes, elle est éclipsée par Françoise Collin, plus philosophe ; pour les littéraires, elle reste d’abord une poète de tout premier plan, mais l’on sait combien la poésie est loin d’occuper une position dominante dans la production littéraire de France et de Belgique. Au Québec, par contre, elle demeure une icône.
Il faut le redire, elle est une figure cardinale, et pour la poésie et pour la pensée. Il faut veiller à ce qu’elle continue à innerver nos représentations et nos luttes, elle qui aurait affronté avec feu ces sombres temps.
C.M. : J’aurais tendance à penser que Claire Lejeune a dégagé une voie dans laquelle nombre d’autrices (et d’auteurs, d’ailleurs) se sont engouffrées depuis lors. Le féminisme littéraire au Québec est encore marqué par la présence et l’œuvre de la Belge. Des poétesses aussi différentes que Charline Lambert ou Lisette Lombé semblent être aujourd’hui tributaires de l’héritage laissé par Claire Lejeune. Qu’elles aient lu ou non les œuvres de leur ainée importe finalement peu : la puissance de la pensée et de la poésie se diffuse par des voies tout aussi impénétrables que le sont celles que l’on prête au divin. Si le monde contemporain affiche les signes d’une régression patente, les indomptés sont néanmoins bien présents pour continuer à répandre le feu de la sauvagerie partout où il menace d’être mouché.
Véronique Bergen
Livres cités
Claire LEJEUNE, L’œil de la lettre, Le Cormier, 1984.
Claire LEJEUNE, Le livre de la sœur, L’Hexagone, 1992.
Claire LEJEUNE, Mémoire de rien, préface de Marc Quaghebeur, postface de Danielle Bajomée, Labor, coll. « Espace Nord », 1994.
Claire LEJEUNE, Le livre de la mère, Luce Wilquin, 1998.
Claire LEJEUNE, « Entre poésie et théâtre : le chemin d’une vie », dans Ginette MICHAUX (sous la dir. de), Théâtre et société, Lansman, 2006.
Claire LEJEUNE, La lettre d’amour, Luce Wilquin, 2006.
Claire LEJEUNE, Mémoire de rien et autres poèmes, postface de Christophe Meurée, Espace Nord, 2024.
Claire LEJEUNE, Ariane et Don Juan et autres pièces, postface de Christophe Meurée, Espace Nord, 2024.
Danielle BAJOMÉE, Martine RENOUPREZ, Claire Lejeune, une voix pourpre, Renaissance du livre, 2012.
[1] Jacques DE DECKER, Littérature belge d’aujourd’hui. La brosse à relire. Chroniques, Espace Nord, 2015, p. 139.
[2] En 1994, les Éditions Labor publient dans la collection « Espace Nord » Mémoire de rien, un recueil des œuvres poétiques de Claire Lejeune qui inclut Le pourpre, La geste, Elle, Mémoire de rien, des extraits du Dernier testament, des fragments de La gangue et le feu. La préface est signée Marc Quaghebeur et Danielle Bajomée signe la postface.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°223 (2025)


