Michel Claise, Faux et usage de faux

Des nouvelles de l’enfer

Michel CLAISE, Faux et usage de faux (ver­sets satiriques), Luce Wilquin, 2008

claise faux et usage de fauxDu Faust, de Goethe, au Por­trait de Dori­an Gray, d’Oscar Wilde, les héros lit­téraires ont sou­vent pactisé avec le dia­ble. Dans Faux et usage de faux, le sec­ond ouvrage de Michel Glaise, le con­trat passé avec le Malin est lit­téraire et même, pour­rait-on dire, édi­to­r­i­al : d’un côté, le nar­ra­teur est écrivain; de l’autre, c’est pour répon­dre à une injonc­tion de son édi­teur que cet auteur «d’his­toires salaces et poli­cières, sans grande intel­li­gence» devient pour six soirées le con­fi­dent d’un per­son­nage d’ap­parence quel­conque, mais qui se révélera bien­tôt être «celui qu’on ne nomme pas, mais qu’on invoque sous les pseu­do­nymes les plus divers : Satan, Belzébuth, Baphomet». Ver­sets satiriques» : c’est le sous-titre que l’au­teur donne à ce qu’il nous invite à lire comme un «roman». Une sorte de pirou­ette inau­gu­rale, car les six chapitres de son livre con­stituent autant d’his­to­ri­ettes dif­férentes, dont le seul point com­mun est qu’elles sont racon­tées au nar­ra­teur par le même per­son­nage malé­fique. Dès lors, ne devrait-on pas plus juste­ment par­ler de «con­tes» que de «roman» pour les car­ac­téris­er?Michel Glaise nous décline ces six con­tes dans le cadre d’un «con­trat nar­ratif» qui rap­pelle évidem­ment les Con­tes des mille et une nuits, le ver­tige sen­suel en moins, l’odeur de soufre en plus. Il nous entraîne à tra­vers de cour­tes his­toires assez con­v­enues, qu’il narre dans un style un peu «vieille France», esquis­sant des atmo­sphères à ce point codées dans leur désué­tude qu’on a du mal à ne pas les trou­ver par­o­diques. Ici, c’est une incon­solable baronne ger­manique qui, un soir de Noël enneigé, cherche à oubli­er son veu­vage dans les bras d’un auto­mate qui l’emportera dans la mort au son d’une valse. Là, c’est un médecin dont l’hôpi­tal psy­chi­a­trique est pris d’as­saut par une bour­geoise indignée et un prêtre exor­ciste volant au sec­ours du fils de famille pos­sédé du démon. Le même médecin, affligé d’un com­plexe de Jocaste au mas­culin, tru­cide un peu plus tard l’une de ses patientes qui ressem­ble par trop à sa fille. Nous voilà ensuite plongés dans le moyen âge des cathé­drales, à tra­vers le des­tin trag­ique d’un com­pagnon-bâtis­seur de grand tal­ent qui, pressen­ti pour rem­plac­er le maître qui lui a con­féré sa for­ma­tion, finit par devoir affron­ter son com­pagnon de méti­er qui est aus­si, du moins l’a-t-il cru jusqu’au bout, son ami.

Après le con­te de Noël, l’épisode pseu­do-freu­di­en et le réc­it médié­val, Glaise ter­mine en beauté avec une par­o­die de procès au cours de laque­lle une aguichante jurée roule tout son monde dans la farine, à com­mencer par l’av­o­cat de l’ac­cusé. Enfin, en apothéose glaçante, il con­clut par la con­ver­sa­tion que tien­nent, de nos jours à Bag­dad, deux hommes proches sur le ter­rain philosophique, mais vic­time et bour­reau dans la guerre quo­ti­di­enne.

Der­rière ces drames, ces morts vio­lentes, ces des­tins brisés, se pro­file la main dia­bolique du Malin. La leçon de toute l’af­faire, le con­teur la tire dès la fin du deux­ième ver­set : «le Dia­ble se doit de s’at­ta­quer aux ver­tus. Les péchés ne sont que les inven­tions des hommes qui veu­lent con­train­dre leurs con­génères à croire en Dieu […]. Par con­tre, les ver­tus, que j’exècre comme vous vous en doutez, por­tent en elles toutes les per­ver­sités qu’il me suf­fit d’ex­ploiter». Sur les déli­cats rap­ports du Bien et du Mal, Blaise Pas­cal, dans ses Pen­sées, ne dis­ait-il pas, déjà : «L’homme n’est ni ange ni bête, mais le mal­heur veut que qui veut faire l’ange fait la bête»?

René Begon


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°152 (2008)