Gaston Compère, Caroline et monsieur Ingres

Au cœur du tableau

Gas­ton COMPÈRE, Car­o­line et mon­sieur Ingres, Le cri, 2006

compère Caroline et Monsieur IngresCon­nais­sez-vous le Por­trait de Car­o­line Murat, reine de Naples ? Ingres l’a signé à Rome, en 1814. L’année suiv­ante, le tableau dis­parais­sait dans la tour­mente qui empor­tait le cou­ple placé par Napoléon sur le trône de Naples : exé­cu­tion de Murat, fuite en exil de Car­o­line – que plus per­son­ne n’identifierait sous les traits de cette longue dame en noir, au demi-sourire effleuré d’ironie, debout devant une fenêtre décou­vrant un paysage incom­pa­ra­ble : la baie de Naples et le Vésuve empanaché de fumée blanche. Jusqu’à ce que l’œuvre et son per­son­nage ressur­gis­sent en 1990, dans tout leur éclat et leur mys­tère.

Grand ama­teur d’aventures lit­téraires orig­i­nales, Gas­ton Com­père a ten­té de pénétr­er au cœur du tableau. De percer le face à face entre le pein­tre et son mod­èle. Lui, c’est Jean-Auguste-Dominique Ingres, la trentaine, venu per­fec­tion­ner son art à la Vil­la Médi­cis. Elève rebelle de David, aspi­rant à un « art clas­sique, oui, mais sans cesse tran­scendé », qui marte­lait que « le dessin est la pro­bité de l’art ». Ingres : le sérieux même, la déter­mi­na­tion, l’exigence pas­sion­née, alliés à un tal­ent magis­tral. Un car­ac­tère ren­fer­mé, som­bre­ment ardent, qui a trou­vé la paix du cœur en Madeleine, épouse aimante et ménagère accom­plie.

Elle, c’est Car­o­line Bona­parte, la plus jeune sœur de « cet empereur empli d’orgueil et de tem­pêtes », que Tal­leyrand définis­sait à sa manière drôle et tran­chante : « une tête de Machi­av­el sur un corps de jolie femme ». Car­o­line : le gout du pou­voir, l’ambition à peine cachée sous une gai­eté charmeuse, l’appétit de vivre, de séduire, qui ne saurait se lim­iter au vail­lant Murat, plus doué pour les exploits mil­i­taires que pour les sub­til­ités amoureuses.

Gas­ton Com­père nous fait vivre l’histoire en creux du por­trait de Car­o­line. Com­ment Ingres le rêve, avant même d’avoir vu la reine de Naples qui le lui a com­mandé. Leurs pre­mières ren­con­tres, où le hasard joue un rôle cocasse ! Leurs dia­logues, sou­vent étince­lants, par­fois acérés, où l’affrontement ouvre sur une recon­nais­sance mutuelle et, fugi­tive­ment, sur une com­plic­ité ami­cale.

Avec une allé­gresse con­tagieuse, Gas­ton Com­père donne libre cours à sa verve de con­teur, son pen­chant pour les digres­sions piquantes, mais aus­si à son intu­ition du proces­sus de créa­tion. Tour à tour grave et facétieux.

On en oublie une con­struc­tion inutile­ment com­pliquée, trois nar­ra­teurs se suc­cé­dant, dont le dernier n’est autre que le pein­tre, à tra­vers ses pro­pos con­fiés à un ami qui avoue les rap­porter libre­ment !…

Si l’on en croit ces con­fi­dences, mon­sieur Ingres était sour­cilleux en matière d’orthographe : « Per­son­nelle­ment, je passe sur bien des fautes, sauf celles d’orthographe. Et qu’on ne vienne pas me soutenir que l’orthographe n’est rien qu’une van­ité ; mieux que la ponc­tu­al­ité, elle est la politesse des rois ».

Il eût sur­sauté plus d’une fois en lisant ce roman, qui lui rend pour­tant si fine­ment, spir­ituelle­ment, hom­mage.

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°143 (2006)