Gaston Compère, In Dracula memoriam

Bon sang ne peut mentir

Gas­ton COMPÈRE, In Drac­u­la memo­ri­am, Le cri, 1998

compere in dracula memoriam“Rédi­ger ce réc­it m’a offert une des joies les plus vives que j’aie jamais con­nues sur cette ter­re”, con­fie le nar­ra­teur. On soupçon­nera Gas­ton Com­père, qui lui tenait obligeam­ment la plume, d’être du même avis. De telle sorte que Jacques Finné, à qui rien de vam­pirique ne sem­ble étranger, a bien rai­son d’in­ti­t­uler sa post­face :   « Quand vam­pire rime avec rire ».

Dans cette « chronique vam­pirique véni­tienne, parisi­enne et con­druzi­enne », le lec­teur décou­vri­ra les charmes dis­crets du quin­quagé­nar­i­at et ceux, douil­lets, du cer­cueil Z14 ; il versera des larmes hyp­ocrites sur la mal­nu­tri­tion des vam­pires, aux déplo­rables effets quant à leur avenant physique ; il ne s’é­ton­nera guère de l’amour éper­du que le vam­pire voue aux cimetières et de l’aver­sion qu’il éprou­ve envers la lumière et la chair des pois­sons ; peut-être s’é­ton­nera-t-il davan­tage de la noria inin­ter­rompue de dis­pari­tions et de résur­rec­tions : quand les mortes ne le sont pas tout à fait, ou ne le sont que très fugi­tive­ment, quitte à pilot­er, jusqu’à ce que mort ne s’en­suive pas, de puis­santes auto­mo­biles à tout berzingue… In Drac­u­la memo­ri­am : où l’on apprend que les vam­pires ne dédaig­nent ni les jeux de mots laids (« met­tez-vous à table, ou je vous fais déguster », et ailleurs, ce com­pli­ment à une fille à la poitrine pigeon­nante : « Vous soutenez par­faite­ment ce que vous avancez »), ni les mol­lets des Véni­ti­ennes (« les arti­sans de jadis avaient dû s’in­spir­er de sem­blables mol­lets pour pro­fil­er les jambes de leurs tables… »). Où se trou­ve décrite l’ébou­rif­fante autop­sie pra­tiquée par le mé­decin légiste Pierre Carmel (ouh là ! serait-ce un réc­it à clés ?) sur le cadavre d’une noyée dont les mains sont clouées au fond de son cer­cueil. Où une vis­ite impromptue au 169bis de la rue Jean-Paul Sartre à Liège four­nit l’oc­ca­sion de rabat­tre le caquet prin­ci­pau­taire : « Con­tre toute évi­dence, les Lié­geois tien­nent leur ville pour la plus remar­quable de Bel­gique, leur uni­ver­sité, pour la pre­mière d’Eu­rope, leurs filles, pour les plus jolies du monde. » Où l’on tombe ou non d’ac­cord avec l’opin­ion du nar­ra­teur sur le polar : « c’est de la merde. » Où l’on fera la hideuse con­nais­sance de Rolande Pavot, Prési­dente de la Ligue des Les­bi­ennes Libé­rées. Où se liront, au sub­til hasard des in­tertextes, des slo­gans de mai 68, Rim­baud, Faulkn­er, Sartre, Cham­fort et La Rochefou­cauld. Où seront bro­cardées les « affligean­tes maisons dites de cul­ture. Le mot palais est réservé au caoutchouc et à la chaus­sette. » Où ne seront pas évo­qués, sinon par l’el­lipse immen­sé­ment frus­trante, les repas d’un vam­pire sou­vent affamé : « Je me sen­tis soudain une faim aiguë et sor­tis. » Où la goin­frerie d’un (une ?) vam­pire femelle le (la ?) tuera, vic­time dune per­fo­ra­tion d’es­tomac : elle avait avalé les trois clous du cru­ci­fié ! Où la syn­taxe — comme on la com­prend ! — ira jusqu’à per­dre la boule : « Plus per­son­ne, et vous moins que toute autre, n’au­rez (sic) l’oc­ca­sion de m’avoir. » Où un vam­pire éro­tomane se pré­mu­ni­ra d’éventuels jaloux en por­tant un gilet pare-balles, comme un frileux sa damart : juste retour des choses pour un vam­pire cabotin et cocu­fi­ant-cocu­fié — rien d’é­ton­nant : il n’aime rien tant que les filles cor­rompues (« Loredana exha­lait l’odeur même de Ve­nise »), à con­som­mer fût-ce der­rière l’au­tel d’une chapelle privée. Où un vam­pire se pique de philoso­pher, pon­ti­f­ie et moralise à la petite semaine : « Mes enfants, ayez pour votre estom­ac la plus grande déférence et la plus vive affec­tion : il vous garan­tit sou­vent une âme de qual­ité. » Où un vam­pire cy­nique (« II n’y a rien ni per­son­ne qui ne s’achète ») se défend molle­ment de faire mon­tre d’un assez répug­nant machisme : « Les femmes ont bien des défauts, elles mentent, elles trompent, elles fainéan­tisent, elles envient, elles s’ir­ri­tent, elles méprisent […]. Leurs activ­ités igno­bles sont innom­brables, en quoi elles nous ressem­blent mais avec, le plus sou­vent, moins de fran­chise et plus de pru­dence. »

La table des matières qu’on vient de lire ne pré­tend évidem­ment pas à l’ex­haus­tiv­ité, tant tout cela est con­té d’une plume paro­dique et dia­ble­ment pétaradante.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°104 (1998)