Gaston Compère, Je soussigné Louis XI, roi de France

Paroles du Prince 

Gas­ton COMPÈRE, Je sous­signé Louis XI, roi de France, Labor, coll. “Grand Espace Nord”, 2005

compère je soussigné louis xi, roi de franceQue le nou­veau roman de Gas­ton Com­père, Je sous­signé Louis XI, roi de France, forme un dip­tyque avec le magis­tral Je sous­signé, Charles le Téméraire, Duc de Bour­gogne, ne tient, évidem­ment, pas seule­ment à l’équiv­a­lence struc­turelle des titres. S’im­pose en effet tout d’abord au lecteur, dans l’un comme l’autre texte, une voix, une voix qui n’est de nulle part et, qua­si­ment, de per­son­ne : la voix du Duc, la voix du roi, telles qu’après leur mort les sou­verains se regar­dent, et par­lent, par­lent à l’en­vi, comme dans la pro­fu­sion d’un dis­cours enfin libéré, enfin pos­si­ble. Il faut dire que Gas­ton Com­père recourt au principe rare – mais fin­aud – du nar­ra­teur posthume – ou, si l’on veut, des mémoires post mortem : mort, Louis XI racon­te sa vie, son acces­sion au trône, ses femmes, ses déboires, ses vic­toires, avec tout le savoir que lui pro­cure juste­ment la con­nais­sance du moment de sa mort, et avec cet out­il par­ti­c­uli­er – mais très sou­ple – qu’est la langue d’un écrivain du vingt-et-unième siè­cle.
L’ar­ti­fice est, en fait, beau­coup moins… arti­fi­ciel qu’il n’y paraît, puisqu’il per­met au nar­ra­teur de jouer avec le temps, d’élud­er dès lors le piège des anachro­nismes, qui devi­en­nent des clins d’œil affec­tés au lieu de se révéler des bour­des. Dans Je sous­signé Louis XI, de tels jeux favorisent l’in­tro­duc­tion de notions que le roi n’eût pu con­cevoir : «Dans le dauphin s’in­car­nait, pour par­ler à votre manière, la moder­nité de l’époque.» Ils évi­tent à l’au­teur l’écueil d’un lan­gage fausse­ment archaïque. Puisqu’il serait vain et périlleux de ten­ter d’imiter la langue du quinz­ième siè­cle, Louis XI s’ex­prime dans un français somme toute clas­sique, émail­lé d’apho­rismes qui sont le fait tan­tôt d’un sage, tan­tôt d’un rou­blard, tan­tôt d’un cynique : s’il note effec­tive­ment que «l’ex­péri­ence est meilleure insti­tutrice que n’im­porte quel péd­a­gogue», il se sait aus­si «maître en duperie» et déclare sans ver­gogne que «la masse végète et n’est faite pour rien d’autre». A pro­pos de son père et des grands féo­daux, il aura ce mot cru­el – ou réal­iste : «Il me vient à l’e­sprit que c’est posthumes que vous êtes venus au monde.» C’est sans doute là – dans les sen­tences les plus per­cu­tantes – que réside l’essen­tiel : Gas­ton Com­père se garde bien de pro­jeter sur ce roi loin­tain nos pro­pres valeurs morales et il ne tente pas non plus de nous le ren­dre à tout prix sym­pa­thique. C’est que la tra­jec­toire de Louis XI fut guidée par un pro­jet majeur, qui est comme l’ob­ses­sion de son règne : la soumis­sion des chefs régionaux et la con­sol­i­da­tion du roy­aume de France. Pour m’of­frir à mon tour deux anachro­nismes d’un coup, il y avait déjà, chez lui, une cer­taine idée de la France, et cette idée pou­vait s’ac­com­plir par la ruse, par la rouerie, par la longue obsti­na­tion, par la guerre quelque­fois – tous les moyens pou­vaient à leur heure s’avér­er per­ti­nents, et cela tient, légère­ment avant la let­tre, du Machi­av­el (puisque l’au­teur du Prince n’avait que vingt ans à la mort de Louis XI en 1489).

Naturelle­ment, il est temps de l’écrire, le Louis XI répond encore au Charles le Téméraire du fait que les deux sou­verains furent con­tem­po­rains et rivaux et qu’ils passèrent à se com­bat­tre une par­tie impor­tante de leur exis­tence. En réal­ité, les deux hommes se com­plè­tent davan­tage qu’ils se ressem­blent, et Louis serait plutôt une sorte de dou­ble inver­sé de Charles, tant il est réfléchi, cal­cu­la­teur, tant il abhorre le com­bat et répugne à la chevauchée – qui attise les douleurs de ses hémor­roïdes… Prince dans une époque trou­blée, sinon chao­tique, vio­lente quoi qu’il en soit, Louis peut se mon­tr­er impi­toy­able dans ses juge­ments et, s’il aime rire, c’est d’un humour à froid, par­fois glacé. De fait, Je sous­signé Louis XI, roi de France, est une œuvre âpre, sans com­plai­sance ni con­ces­sion – et forte pour cela même.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°140 (2005)