Gaston Compère, Le torticolis de la girafe

Les ailes du plaisir

Gas­ton COMPÈRE, Le tor­ti­co­l­is de la girafe, CFC, coll. « La ville écrite », 1997

compere le torticolis de la girafeCom­père est né à Con­joux, un « vil­lage ravis­sant », selon la for­mule qui vient au nar­ra­teur du Fort de Gleisse, son pre­mier roman. Enfant, il a vécu par­mi les fleurs que sa mère cul­ti­vait avec amour dans ses jardins de Con­joux et de Leignon.

Par un heureux hasard, deux réédi­tions nous remet­tent en mémoire le décor cham­pêtre des orig­ines au moment où Gas­ton Com­père inau­gure la col­lec­tion « La ville écrite » de CFC-Edi­tions. Or « les villes n’ai­ment guère les rosés », écrit-il dans Le tor­ti­co­l­is de la girafe. Les villes sont noires, con­fus­es, abyssales. Elles sont sales, bruyantes, exagérées. Même du som­met de la plus haute tour de la cité, dans la posi­tion de la girafe, l’at­teint la ru­meur des rues, des voitures, des cohues. La ville rend fou : « c’est la ville qui fait que je bats la cam­pagne ».

Com­père est fou, mais sage­ment. Il n’aime pas les groupes, les rassem­ble­ments, les mass­es. Il aime les indi­vidus, les per­son­nes, les drôles de types revenus de tout et de partout : en témoigne l’alexan­drin « je suis de nulle part, et je suis de partout ». Etrange étranger à lui-même, qui se dé­double sans cesse, Com­père recourt volon­tiers au dia­logue, sou­vent avec son ami Cornélius, comme récem­ment dans 2. Dans Le tor­ti­co­l­is de la girafe, le nar­ra­teur, un jour­nal­iste à la sol­de de son épouse, ren­contre pour l’in­ter­view­er un revenant déçu, un voyageur qui retrou­ve sa ville amochée. C’est le chapitre Ville noc­turne. Dans le sui­vant, Ville diurne, il ren­con­tr­era une vieille flan­quée d’un boudin sur pattes tors­es, se sou­vien­dra des pro­pos d’un ami poète et d’un autre philosophe, « polilogue » plus pré­cisé­ment, et fini­ra par con­vers­er avec de char­mantes per­son­nes aux doux noms, Aurélie, Ari­ane, Camille… « Prends garde à la douceur des fem­mes/lorsque tu sens bat­tre sans flammes/ton cœur trop lourd », écrit-il, par­o­di­ant Toulet, car elles sont « bit­ter­sweet », et plus sou­vent « bit­ter » que « sweet ». Si, au pas­sage, vous vous amusez des noms du philo­sophe Jan­ot Rosch­er et de son maître Jacopo Can­la, vous sourirez à celui d’Ar­i­ane qui con­duit le nar­ra­teur à « l’un de ces ado­rables petits bou­chons, comme seules les villes en pro­posent ».

Labyrinthique, la ville. Pour s’y retrou­ver, il faut un fil, ou « un doigt ten­du », ou encore « une girafe dans une pose inat­ten­due », écrit Yvan Dusausoit dans son astu­cieuse post­face ; à ses yeux, et je le crois, le doigt de l’au­teur nous invite au voy­age à l’inté­rieur de son pro­pre texte. Un texte où les mots ne sont pas classés, ni sages ; ils ont des ailes. Un texte de poète dont l’imag­i­na­tion crée des anges gar­di­ens d’im­meu­ble et invente une série inso­lite d’Arthur, pro­fesseurs d’ur­ban­isme, d’archi­tecture, de désem­bouteil­lage ou de défilés divers.

Un texte d’iro­niste et de rêveur. Com­père croque dans l’al­lé­gresse, ou le vit­ri­ol, des sil­hou­ettes qui émer­gent de la masse ano­nyme, du trou­peau de vach­es, pour re­prendre les ter­mes impi­toy­ables de son poli­logue. Il devine les choses secrètes, « la femme verte au fond de l’eau, le démon rouge dans le feu, l’ange dans l’abîme bleu ».

Sous ses allures de poème ou de con­te à dormir debout, Le tor­ti­co­l­is de la girafe re­gorge de con­sid­éra­tions que Com­père attribue à l’un ou l’autre de ses per­son­nages : principe de la dialec­tique ! L’a­mi poète con­state avec déri­sion que « les villes se sont créées pour des raisons pra­tiques et non par fan­taisie » et qu’on s’y ennuie moins que dans l’as­som­mante « ver­douil­lerie » rurale grâce à quelques com­mod­ités : cinés, boîtes, églis­es, bor­dels, stades… Donc la ville. Dis­ons Brux­elles puisque c’est la ville où vit Com­père. Elle n’est pas ravis­sante comme son Con­droz natal aux collines amènes où les ros­es sont aimées. Laide, une « matrone obèse » qu’en­tre­ti­en­nent les « politi­car­dauds » et les « car­pettes », sa ville recèle pour­tant quelques jolis petits squares pol­lués, des « par­ci­quets », « par­quelets » ou « par­ci­cules », où sur­vivent quelques fleurs, quelques arbres, quelques secrets.

Il suf­fit de se pencher sur un parterre ou de lever les yeux au ciel pour recon­naître L’Ailleurs du dernier chapitre, « les villes bâ­ties sur les nuages » de son dou­ble retrou­vé. Sub­siste une énigme de la girafe au beau pe­lage et à la haute vue. Non dans la vision des villes de l’in­con­nu : leurs forces étranges, ni angéliques ni démo­ni­aques, se révè­lent intimes, humaines, donc infini­ment plus qu’hu­maines. C’est la composi­tion musi­cale du poème de Gas­ton Com­père qui rav­it et con­sole des médi­ocrités, citadines ou cam­pag­nardes, sans que l’on puisse la définir sinon par le sim­ple mot de vari­a­tions sur un thème urbain.

Anne-Marie La Fère


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°97 (1997)