Gaston Compère, Nuit de ma nuit

Une part d’ombre

Gas­ton COMPÈRENuit de ma nuit, Les Eper­on­niers, coll. « Le Scribe », 1999

Avant de devenir un romanci­er cé­lèbre et con­tro­ver­sé, Michel Houellebecq écrivait de la poésie et s’es­sayait à théoris­er le genre. Dans Rester vivant, il définis­sait le poème comme une manière, par­mi d’autres, de don­ner « une forme cohérente » à l’an­goisse d’être. Les souf­frances pro­fondes, les inter­ro­ga­tions obsé­dantes sont sans remède. On peut fon­cer rageur vers les seules portes qui restent, on peut se sup­primer ou céder à la folie. On peut hurler, bien sûr, profér­er pour toute révolte des « cris inar­tic­ulés ». L’essen­tiel sera ultérieure­ment d’en sor­tir, que la dou­leur ou la ques­tion trou­ve à se canalis­er dans une struc­ture. Aucune réponse ne se con­quer­ra, rien que des bribes, rien que des embryons de solu­tion pro­vi­soire à décrypter der­rière les cha­toiements du lan­gage ou les com­plex­ités de la forme poé­tique. Une cer­titude toute­fois paraî­tra s’im­pos­er : le poète ne sera qu’un méta­physi­cien d’oc­ca­sion, un philosophe de rac­croc. Car il n’élude ni corps ni matière, ni l’e­space d’où il par­le ; il se soumet à des jeux mi-futiles mi-sérieux, s’in­vente des défis saugrenus. Il pense comme en rêvant, se con­tred­it, se trompe, ne pon­ti­f­ie pas. A la fin du poème ou du livre, il n’est pas « comblé », pas réc­on­cil­ié. C’est heureux s’il est lui-même : un bateleur plus masqué et plus nu à la fois. Avec Nuit de ma nuit, Gas­ton Com­père af­fronte juste­ment ses ter­reurs avec la lucid­ité et la belle lib­erté de qui invente ses pro­pres con­traintes. Il organ­ise en effet son recueil comme un tour de bous­sole, accom­plis­sant une boucle du Nord au Nord dans le sens des aigu­illes d’une mon­tre. A chaque point car­di­nal cor­re­spond une poé­tique, soit une manière de braver la mort ou d’in­ter­peller la Créa­tion en avançant un verbe qui peut s’avér­er aus­si bien clin­quant que cinglant, voire osten­si­ble­ment mal­ha­bile, presque bal­bu­tiant. Les par­ties dévolues au Nord ne sont pas inno­cem­ment inti­t­ulées mathéma­tiques ou algèbres : comme si tout se révélait cal­culé, par­faite­ment démon­tré, elles cons­tituent le lieu où le hasard n’a pas de prise, où dès lors s’ex­pri­ment la cru­auté irrémé­diable, la fail­lite inéluctable des des­tinées. La mort y plane, la vie ne compte plus, on y croise « sicaires » et « coupe-jar­rets », on y manie la « lame », le « glaive », les « ciseaux de fer », les « for­ceps ». Ces pages sont ly­riques, qui dis­ent l’« épi­derme tran­si » et « la gue­nille de la plaie », qui chantent l’aube comme une fin :

Une image :
dans l’aube décan­tée du Nord
une seule image
celle de la fille pâle et bleue
une image seule
de la fille aux cuiss­es fortes
jusqu’à la moelle gelée
et plus vive d’être morte

Dans les sec­tions réservées au « nadir » et aux « bouf­fon­ner­ies de l’est », Gas­ton Com­père tor­ture à plaisir le lan­gage : il le tri­t­ure, le char­cute, le bour­sou­fle. Mots-valis­es, néol­o­gismes, métathès­es, allu­sions plus ou moins trans­par­entes, emprunts à l’i­tal­ien ou à l’anglais de cui­sine, tout est bon qui trans­forme un poème de mort en sara­bande in­fernale, en car­naval gri­maci­er. L’en­tre­prise se révèle moins drôle que trag­ique, comme le con­firme telle con­fi­dence entre deux pi­rouettes : « Souris-moi, ma grise : ton sou­rire/Désinfecte la plaie d’être (…) Point de mir­a­cle de par ce monde de brume ». De même, le pas­tiche per­met de peu­pler de ricane­ments le silence. Deux poèmes de Sté­phane Mal­lar­mé font ain­si l’ob­jet d’un dé­capage vir­tu­ose. Tron­qués et mal­menés, mêlés au vers baro­ques de Com­père, « Le vierge le vivace… » et le Son­net en x per­dent leur atonie sans que s’an­nule leur morbi­dité, sans que s’oc­cul­tent les enjeux du texte source. Leur présence souligne d’autre façon com­bi­en le poète ne peut se priv­er du jeu, de l’ex­er­ci­ce, et com­bi­en il ne peut at­teindre au ques­tion­nement le plus pro­fond que de biais, par la feinte, le faux délire, le ric­tus sans cesse redess­iné. Il y aurait une leçon qui naî­trait de la mas­ca­rade : il faut être fac­tice si l’on veut être grave. A « l’ouest », à « l’Oc­ci­dent où l’on occ­it », appar­ti­en­nent les « effu­sions », mais le terme paraît chargé d’une part d’ironie. Si le poème recèle toutes les vigueurs de l’éloge, l’au­teur s’ob­s­tine surtout à profér­er les tour­ments de l’ag­o­nie, la prox­im­ité froide de l’En­fer, le regret d’une « parole rebelle ». Il passe, au besoin, d’un reg­istre lan­gagi­er à l’autre comme s’il fal­lait, pour ne point men­tir, éviter la patine, la politesse des pe­tits-maîtres. C’est que Gas­ton Com­père ne se veut pas camelot, pas vendeur de bon­heur ou d’e­spoir : avec Nuit de ma nuit, il tente sim­ple­ment d’ar­tic­uler en poèmes une part d’om­bre.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°108 (1999)