Conversation avec…

À bicy­clette

Armand SYLVESTRE, Con­ver­sa­tion avec Léon Wuidar, Tan­dem, 2002
Thier­ry RENARD, Con­ver­sa­tion avec Jacques Sojch­er, Tan­dem, 2002
Ever MEULENCon­ver­sa­tion avec Vin­cent Baudoux, Tan­dem, 2002
Jacques VILETCon­ver­sa­tion avec Yvonne Res­sel­er, Tan­dem, 2002

renard conversation avec jacques sojcherTan­dem. Por­tent bien leur nom, ces édi­tions-là. Un artiste et un cri­tique sur le même vélo. Et ça dis­cute. C’est pas comme la voiture : le paysage dé­file lente­ment, on a le temps de le regarder. Le paysage ? La pro­duc­tion de l’artiste en ques­tion, son par­cours que les deux com­pères retra­cent ensem­ble juste­ment, à bicy­clette. Déjà roulé sur un tan­dem, moi. Pas facile, l’en­gin. Pas tou­jours mani­able. Eh, toi, je t’ai à l’œil, je sens bien que tu te laiss­es aller, que tu pédales pas comme il faut ! Allez, du nerf ! Et où qu’on va ? Je sais pas, on pédale. C’est le voy­age qui im­porte.

Con­stata­tion : les voy­ages, comme les qua­tre derniers numéros de ces con­ver­sa­tions (une quar­an­taine de titres parus), se suiv­ent, mais ne se ressem­blent pas. Pour des raisons sim­ples et évi­dentes, me sem­ble-t-il. D’abord, la per­son­nal­ité de l’artiste, ensuite, la person­nalité de son inter­locu­teur, enfin la rela­tion qu’ils entre­ti­en­nent ou créent — car l’his­toire ne dit pas tou­jours s’ils se con­nais­sent avant, ou s’ils se décou­vrent à cette occa­sion. Ain­si, Léon Wuidar, lorsqu’il par­le avec le pein­tre Armand Sylvestre, peut évo­quer un passé com­mun dans la ville de Liège, et l’on sent une prox­im­ité très forte, lorsqu’ils évo­quent la vit­rine de ce mag­a­sin de bon­bons en face de l’église Sainte-Cather­ine, que Sylvestre re­présenta dans une de ses toiles. Ici, le mot con­ver­sa­tion prend tout son sens, et on a l’im­pres­sion de se retrou­ver dans un salon où les com­pères siro­tent un cognac en évo­quant des sou­venirs d’après-guerre.

Con­ver­sa­tion aus­si, légère­ment plus dis­tante, plus tech­nique, entre Vin­cent Bau­doux et l’il­lus­tra­teur Ever Meulen, et qui témoigne de la part de Bau­doux d’une excel­lente maîtrise de son sujet. Ici le cri­tique et l’artiste s’en­ten­dent à mer­veille pour replac­er l’œu­vre dans le con­texte de l’époque et pour en sou­ligner les enjeux esthé­tiques. Avec le photo­graphe Jacques Vilet et Yvonne Res­sel­er, c’est une con­cep­tion artis­tique, voire une philoso­phie à part entière, qui se dégage. Et comme il sied à ce type de dis­cus­sion, les pa­roles sont pesées, le style par­lé soigné ; de plus, la tran­scrip­tion de l’en­tre­tien est précé­dée par un com­men­taire intro­duc­tif où les réflex­ions du pho­tographe appuient celle du cri­tique. Quant au philosophe Jacques Sojch­er, il struc­ture sa par­lote avec le col­lag­iste Thier­ry Renard sur le mode du dic­tio­n­naire — clin d’œil à Gilles Deleuze ? — et la clôt par un texte d’in­ter­pré­ta­tion où il décrit en out­re quelques cir­con­stances de leur ami­tié, ce qui me fait plaisir pour eux. Le découpage par thème met en évi­dence le soin par­ti­c­uli­er que le col­lag­iste apporte autant à la réflex­ion sur son art qu’à la pra­tique de celui-ci. Ces con­ver­sa­tions offrent au lecteur une plongée dans le paysage visuel de l’artiste. Des illus­tra­tions per­me­t­tent en out­re au lec­teur de ne pas se faire dis­tancer par l’é­trange machine. Et l’on peut dire que dans ces der­niers numéros, le tan­dem avance bien. Qu’on ne se retrou­ve pas sou­vent les genoux écorchés, sur le bord de la route, un tam­pon imbibé de mer­curochrome dans les mains. Aus­si est-ce un vrai plaisir que de suiv­re les lar­rons. Comme dis­ait un autre artiste, mais de var­iété celui-là : « Vive le vélo ! ».

Pas­cal Lecler­cq


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°128 (2003)