Pierre Coran, L’ascenseur des dieux

La péniche à Coran et l’Arche de Norac

Pierre CORANL’as­censeur des dieux, Labor, 2002
Carl NORAC, Let­tres du géant à l’en­fant qui passe, Labor, coll. “Espace Nord Zone J”, 2002

coran l'ascenseur des dieuxLa pro­mo­tion de la lit­téra­ture en passe d’être trans­férée au min­istère de l’E­quipement et des Trans­ports de la Région wal­lonne ? Non pas. Loin de fouler au rouleau com­presseur les plates-ban­des de la Com­mu­nauté française, le MET a voulu met­tre en valeur, par la lit­téra­ture, un tout autre vecteur de com­mu­ni­ca­tion. A l’occa­sion de la mise en ser­vice du canal du Cen­tre pour les bateaux de plus de 1 350 tonnes, il a passé com­mande au romanci­er Pierre Coran d’un livre ayant pour cadre ce même canal et son nou­v­el ascenseur funicu­laire de Strépy-Thieu. Et l’écrivain s’est ac­quitté à mer­veille de sa tâche, nous offrant une his­toire poli­cière à l’in­trigue ciselée sa­vamment, où l’amour, la tech­nique et le pro­grès social résol­vent les iné­gal­ités et les haines que celles-ci ont, au cours des temps, instal­lées.

Franck Harvet est un jeune homme plus prompt à manier la plume que le bis­touri, plus fasciné par les mys­tères de l’E­gypte an­cienne que par ses études de médecine, qu’il a aban­don­nées, rompant, au grand dam de sa mère, avec la tra­di­tion famil­iale. Un mé­decin de ses aïeux avait autre­fois refusé de soign­er une de ces femmes appelées par les bour­geois « bêtes d’eau », qui hâlaient les pénich­es de Charleroi à Brux­elles en quel­ques jours. Cette femme, morte à la suite de sa mal­adie, n’é­tait autre qu’une aïeule d’Ophélia Romano, ingénieur naval, mais batelière de sang, sa famille étant depuis des généra­tions attachée au fleuve. C’est le canal, suc­ces­sive­ment moteur de l’exploita­tion, puis ascenseur social pour les Romano et leur fille, qui pré­cip­it­era la réso­lu­tion de la querelle cen­te­naire entre les deux clans.

Car sur ce canal du Cen­tre se passent des choses étranges : l’on y aperçoit un cer­cueil dériv­er, puis une femme à la tête de vache accom­plir d’é­tranges rites près du nou­v­el as­censeur hydraulique, et il pren­dra des allures de Nil lorsqu’on retrou­vera les chats du voi­sinage momi­fiés, ou encore lorsqu’une sta­tuette d’I­sis sera dérobée au Musée de Mariemont. Et si la méfi­ance atavique d’Ophélia envers Harvet la pousse à met­tre l’in­spec­trice de police en charge du dossier sur les traces de ce fou de mytholo­gie égyp­ti­enne, elle sera la pre­mière vic­time de cette dénon­ci­a­tion, séduite par la pas­sion com­mu­ni­ca­trice qu’elle aura déchaînée en lui. L’u­nité de mesure de ce réc­it est le para­graphe : aéré et évo­ca­teur, il trans­porte di­rectement le lecteur au cœur de l’in­trigue, qui y gagne en sus­pens et en lis­i­bil­ité. Pierre Coran démon­tre au fil des chapitres son ex­cellent savoir-faire, mélange de documenta­tion fouil­lée, d’é­conomie de style et de sen­sibilité human­iste. Les chapitres, juste­ment, se suiv­ent en alter­nance avec le « jour­nal de Franck Harvet », dont la par­tic­u­lar­ité est d’avoir été rédigée par le fils de Coran, Carl Norac. Aus­si l’oc­ca­sion est-elle trop belle pour ne pas par­ler d’un autre livre, celui-là entière­ment rédigé par le fils, au bon­heur des enfants.

Des bêtes, petites et grosses

norac lettres du geant a l'enfant qui passe« Caché der­rière une mon­tagne, un géant se met à par­ler. / Sur l’autre flanc, un enfant qui passe sur un sen­tier s’ar­rête et l’é­coute. / Les mots du géant s’élèvent comme des let­tres. / Ces let­tres-là ressem­blent à des poèmes. » Alors, le géant se présente à l’en­fant. Il lui racon­te sa con­di­tion de géant, et sa mélan­col­ie de ne pou­voir tourn­er le fruit entre les doigts avant de l’en­gloutir. Dans ces Let­tres du géant à l’en­fant qui passe, le poète réus­sit le tour de force d’évo­quer les pro­blèmes de la planète ou des hommes de ma­nière imagée, comme le trou dans la couche d’o­zone ou les drames des migra­tions, et d’éveiller l’en­fant à des valeurs fondamen­tales de tolérance et de respect des autres. Comme ce géant, qui, bien que retiré du monde des hommes, les regarde vivre et les aime. Il s’ag­it là d’un beau point de conver­gence entre les deux écrivains, père et fils. Le recueil de poèmes de Norac reprend deux autres textes. Dans « Le car­naval des ani­maux », écrit sur la musique de Camille Saint-Saëns et créé à La Mon­naie en 1999, le poète ouvre la cage de toutes sortes d’ani­maux, des plus habituels — lions, coqs, poules ou ânes — aux plus cachés — les pianistes et leurs habits de pies — aux plus cachés encore — les fos­siles, voyons ! Les « Poèmes pour pass­er le temps » offrent de nom­breuses comptines et poèmes sur les mois de l’an­née, les saisons, les jours ou les moyens de pass­er le temps. Qu’elles soient con­ven­tion­nelles ou improb­a­bles, qu’il cherche la petite ou la grosse, Norac par­le tou­jours de ses bêtes de manière inat­ten­due, son regard est celui, amusé et sere­in, d’un géant sur le monde, qui apaise et égayé l’en­fant trou­blé en nous, et c’est ines­timable.

Noël Lebrun


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°125 (2002)