Amour et haine en Hautes-Fagnes
Pierre CORAN, La Croix des fiancés, Luce Wilquin, 2009
Petite musique des Fagnes en sourdine, bruit tonitruant des quads et des mots, claquement des fusils : le roman de Pierre Coran livre une vision actualisée de la vie dans cette région retirée. Voici une atmosphère nourrie des légendes et des traditions mais qui n’est pas obsolète du tout. C’est bien plus qu’un décor pour une adolescente en souffrance qui émerge d’une famille déchirée. Ambre, seize ans, fan de Shakespeare, apprécie particulièrement la vie avec sa mère, costumière à l’Opéra, un milieu d’artistes, de créateurs, de musiciens qui tranche sur l’environnement très « affaires, chasseurs et motards » de René, son père.
Ce père qui a quitté sa mère pour Birgit, une jeune germanophone qui tient le Windrose, un village de chalets de vacances, à Surbrodt. Tandis qu’Ambre s’est cabrée et refuse de venir au Windrose, la petite Rosée, sa sœur cadette, a inventé un personnage, boa en peluche, qui sert d’exutoire à son chagrin.
Les vacances de Noël arrivent, les deux sœurs doivent réveillonner à Sourbrodt avec leur père. Ambre se rebelle. Sur le chemin, elle dévie de sa trajectoire et descend du bus à la Baraque Michel. Sa balade solitaire en pleines Fagnes au cœur de l’hiver va certainement effrayer sa famille, elle n’en a cure. Des nappes de brouillard s’installent ici et là. Les odeurs de la sphaigne, les chuchotis des oiseaux, une grande haie de hêtres roux et les Kindertotenlieder de Gustav Mahler surprennent moins la jeune fille que le vieil homme en queue-de-pie qui dirige, depuis la terrasse d’un chalet sur pilotis, un orchestre imaginaire.
Werner, chef d’orchestre, a dirigé Mahler à Vienne, Paris, Berlin, Londres. Il vit retiré ici, dans les Hautes-Fagnes, coupé de tout, juste relié au monde d’aujourd’hui par sa lutte contre les « viandards », ces braconniers imbéciles et cruels qui martyrisent le gibier. Ambre, trouve en lui une sorte de père idéal ; elle s’installe pour la nuit sans autre forme de procès…
On trouve donc dans ce roman une héroïne adolescente, proche des personnages aimés par Pierre Coran. Une jeune femme, à l’aube de sa vie, sans préjugés ni œillères, qui parle vrai, qui cherche à panser les blessures d’une vie malmenée par le divorce de ses parents. Ce n’est pas un roman a priori destiné au public jeune et pourtant, il faudrait qu’il arrive dans les cartables et les mains des ados : il peut jouer un rôle de catharsis pour tant d’adolescents « blackboulés » dans leur jeune vie par un divorce ou l’abandon de leurs parents. La haine du père qui fait prendre des risques à Ambre, préférant passer la nuit dans un chalet inconnu, va-t-elle conduire le récit dans le monde du polar ?
Le livre est court, écrit en phrases souvent simples et brèves, il ne rebutera pas un adolescent malgré de temps à autre une envolée lyrique qui rend les phrases plus complexes. L’histoire des Hautes-Fagnes, particulièrement celle de la Croix des fiancés, et les traditions de Noël donnent au récit une couleur d’authenticité qui lui va bien. La beauté sauvage de la Fagne, son mystère, ses paysages d’ocre mauve et de bleu tissent un écrin idéal pour une histoire d’amour et de haine très actuelle.
Nicole Widart
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°159 (2009)