Jacques Crickillon, À Kénalon II

Versets à Lorna

Jacques CRICKILLONÀ Kénalon II, Tail­lis pré, 2005

crickillon a kenalon IIEn péné­trant dans À Kénalon, long texte poé­tique du très pro­lifique Jacques Crickil­lon, le lecteur, d’abord égaré par des phras­es qui sem­blent se suiv­re au hasard, com­mence par se deman­der où il se trou­ve. Il est ques­tion d’un lieu, sans doute une ville, qui s’ap­pelle Kénalon, puis, très vite, d’une femme liée à ce lieu, Lor­na, pour laque­lle brûle d’un feu ardent non seule­ment le locu­teur, mais le poète — qui s’ex­clame dès la page 15 : «Il n’est pas de poème sans Lor­na.» Sans doute, la ville en ques­tion est-elle imag­i­naire et utopique, songe le lecteur, qui aura bien­tôt la con­fir­ma­tion de son intu­ition. Mais le temps lui aus­si est indéter­miné : on se croit d’abord plongé dans un passé immé­mo­r­i­al puis l’on voit sur­gir des «trou­peaux de bag­noles»…

Comme la sig­ni­fi­ca­tion se fait quelque peu impré­cise, le lecteur se laisse guider par la musique des mots, qui s’ap­pel­lent les uns les autres au gré de calem­bours («lire» et «tire­lire») ou de parono­mases («sablez» et «sabre»). A quoi s’a­joutent les très nom­breux néol­o­gismes, pures inven­tions ver­bales ou agglu­ti­na­tions, par­fois très longues, de ter­mes exis­tants («Sclérosetoutrosem­pla­cen­ta­madéli­catemaman»). Le rythme happe égale­ment le lecteur, rythme incan­ta­toire, lyrique, forcené. Les phras­es, tan­tôt brèves, tan­tôt longues, revi­en­nent volon­tiers sur elles-mêmes, reprenant les mêmes mots. Peut-être le rythme est-il généré égale­ment par la dis­po­si­tion orig­i­nale du texte : la page présente une suc­ces­sion de courts para­graphes séparés par des espaces, de sorte que la poésie de Crickil­lon s’ap­par­ente à un inter­mé­di­aire entre le poème en prose et le vers libre, un peu à la manière du ver­set claudelien.

En avançant dans le livre, le lecteur com­prend de mieux en mieux sa sig­ni­fi­ca­tion pro­fonde. Des fils de sens se tressent entre les thèmes de la ville imag­i­naire, de l’amour fou, de l’écri­t­ure et du sacré. Il est sou­vent ques­tion de Dieu, d’âme, de prière, de saints livres et appa­rais­sent ça et là un prêtre Jean, un gri­ot, un imam et les bonnes sœurs du carmel de Kénalon. Cepen­dant, Crickil­lon évoque aus­si Nietsche. Et Dieu, qual­i­fié de «Dieu de l’Après-Dieu», n’est, dans un pas­sage, qu’un vieil homme. Quant à la mort, elle est présen­tée comme une fin absolue sans pos­si­bil­ité d’au-delà : «Chaque jour est vio­let d’un ser­vice funèbre. Quoi, là-haut, t’ac­cueillerait?» Par con­séquent, la référence à la reli­gion n’en­traîne aucune révéla­tion, aucune cer­ti­tude : «Rien pas / De réponse pas de clé pas signe pas piste seulseulseul avec cette soli­tude de la mort qui creuse […]». Le lyrisme de Crickil­lon est donc porté par une recherche de tran­scen­dance à vide, par un désir d’ab­solu qui ne ren­con­tre jamais son objet. Désir qui se dirige dans toutes les direc­tions, notam­ment vers la poésie, — car celle-ci est envis­agée du côté du sacré : «Qu’as-tu à faire, poète indi­en, du cirque de la lit­téra­ture? Alors que nous sommes dans le très haut cirque de Dieu l’in­con­nu […]».

Cette dernière cita­tion nous amène à une autre piste de lec­ture : le lyrisme et l’ap­pel à la tran­scen­dance fonc­tion­nent aus­si de manière néga­tive, en oppo­si­tion au prosaïsme con­tem­po­rain, comme en témoignent des pas­sages très enlevés où Crickil­lon fustige les médias et par­ti­c­ulière­ment la télévi­sion et son emprise total­i­taire sur le monde. La croy­ance en Dieu est d’ailleurs directe­ment com­parée à la foi en un réel mod­erniste dur et cru : «Oui, Dieu est là, j’y crois comme au béton des méga­lopoles». Mais Crickil­lon qui se plaît à brouiller les pistes, pour­suit sa phrase dans une direc­tion opposée : «j’y crois comme au béton des méga­lopoles, au cra­paud chan­tant sur son reflet d’eau verte, à la fleur la plus frag­ile, à mon amour fou de Lor­na […]». L’amour, con­traire­ment au béton, est lui aus­si lié au sacré. Il s’ex­prime par­fois en ter­mes bibliques : «Dites seule­ment une parole, ô parole de Lor­na […] et la mort refer­mera les portes à Kénalon.» Aurait-il le dernier mot? Ce n’est pas cer­tain. S’il est omniprésent et s’il cor­re­spond aux moments eupho­risants de cette quête d’ab­solu, il ne sem­ble offrir que des réso­lu­tions momen­tanées de la ten­sion lyrique, car le poème repart tou­jours et se pos­tule lui-même comme infi­ni : «Peut-être le livre devrait s’achev­er. Est-ce qu’on finit jamais votre livre?», lit-on à plus de cinquante pages de la dernière phrase du texte, qui s’achève d’ailleurs par les mots «fin pro­vi­soire»…

Jacques Crickil­lon, auteur de plus d’une trentaine de livres allant de la poésie au roman en pas­sant par la cri­tique lit­téraire et l’es­sai, nous livre avec À Kenalon une médi­ta­tion poé­tique pro­fonde, sincère, ouverte, portée par une écri­t­ure à la fois flo­res­cente et maîtrisée.

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°140 (2005)