Si tous les gars du monde…
Geneviève DAMAS, Histoire d’un bonheur, Arléa, 2014
Geneviève DAMAS, Benny, Samy, Lulu et autres nouvelles, Luce Wilquin, 2014
Quand vous refermez un livre de Geneviève Damas, ô joie, vous vous sentez moins seul(e) au monde, vous avez partagé des instants de votre vie avec des personnages véritablement incarnés – peut-être est-ce parce que l’écrivaine vient du théâtre, de la scène, le lieu même de la personnification ? Ô nostalgie, ils ne sont plus là, disparus dans les pages du livre clos, avec leur destin suspendu. Ô surprise, vous retrouvez un peu de l’espoir que le cynisme du monde vous a fait perdre. Et si quelque chose s’avérait encore possible ? Par le collectif, l’amitié.
Dans le cours habituel de vos jours, vous ne les auriez probablement pas rencontrés, ces rois et reines de pacotilles, ces bourgeois, petits et grands, ces fils de rien ou de personne – ces derniers recevant tout particulièrement l’empathie de l’écrivaine, quel que soit le désordre qu’ils sèment, les actes répréhensibles qu’ils commettent, comme arracher un collier à une vieille dame en la bousculant, la déstabilisant, lui enlevant le goût à tout, jusqu’à celui de vivre. Ne cherchez pas de morale dans les textes de Geneviève Damas, elle y raconte la vie telle qu’elle la perçoit, lui donnant un relief inédit par la grâce de la fiction.
Pour Geneviève Damas, la solution à vos failles, vos blessures, vos accidents, n’est pas qu’en vous ; elle naît aussi (surtout ?) de la rencontre avec les autres. L’autre. Celui qui donne un éclairage différent à votre être fêlé. Après quoi, il est vrai qu’il faut parvenir à le transformer, cet événement de la rencontre, comme on transforme un essai au rugby. Sans les gens du village, François, le très attachant personnage de son premier roman, serait resté avec les blancs à son histoire et n’aurait jamais désobéi au père ; il n’aurait jamais passé la rivière. Il en est de même dans Histoire d’un bonheur. Si on ignore, le roman fini, ce qu’il arrivera à Noureddine, adolescent turbulent, né et grandi dans une famille habitant un grand ensemble de la banlieue lyonnaise – une famille bousillée par le suicide du père et l’emprisonnement du grand frère – on sait qu’il aura saisi sa chance. Qu’il aura tenté et réussi quelque chose, en s’imposant tout entier à Anita Beauthier, bourgeoise réactionnaire et bipolaire en phase dépressive depuis qu’elle a appris l’identité de la personne avec qui son fils partage sa vie… En voulant la sauver elle, il entrouvre la porte vers une autre vie possible, pour lui et les deux autres personnages qu’il embarque dans cette aventure de bienfaisance intempestive : Nathalie, la voisine trompée par son mari et Simon, le beau-frère à la gueule cassée.
De tels personnages – des personnages qui trébuchent, se redressent, veulent tenir debout encore – il y en a également dans le recueil de douze nouvelles qui paraît aux éditions Luce Wilquin. De tels personnages avec de telles histoires. Des histoires de bonheur, ou pas. Des histoires qui ne sont pas exemptes de trahisons, de coups bas ou de coups durs. Des histoires parfois surprenantes et pourtant si ordinaires. Où l’on va chercher des pots de confitures à la poste, acheter du wasabi chez le japonais du coin comme d’autres des cigarettes, où l’on se laisse séduire par un artificier, vendeur d’armes au demeurant. Des histoires de (dés)amour, de solitude, des histoires d’hommes, de femmes et de chats, quelquefois. Des histoires de famille aussi. Evidemment. Des familles je vous hais plus que des familles en or.
Tous ces personnages, tous ces Benny, Samy, Lulu, Anita, Noureddine, etc. sont à un point de rupture de leur existence, un moment où ils prennent conscience de ce qui les fragilisent. Et ils le verbalisent. Le disent. Se le disent. Avec une voix unique qui n’appartient qu’à eux seuls. Une voix faite des mots qui sont la chair et le sang des êtres de papier et d’encre. L’invention de cette voix par laquelle ils se confient est au cœur du travail d’écriture de Geneviève Damas, ainsi qu’elle nous l’explique dans l’entretien qu’elle nous a accordé à l’occasion de la sortie de ces deux livres. Des voix qui pourraient s’unir et chanter ensemble : Si tous les gars du monde / Décidaient d’être copains / Et partageaient un beau matin / Leurs espoirs et leurs chagrins / Si tous les gars du monde / Devenaient de bons copains / Et marchaient la main dans la main / Le bonheur serait pour demain…
Michel Zumkir
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°181 (2014)