Francis Dannemark, Du train où vont les choses à la fin d’un long hiver

Train de vies

Fran­cis DANNEMARK, Du train où vont les choses à la fin d’un long hiv­er, Robert Laf­font, 2011

dannemark du train ou vont les chosesIl y a des titres comme celui-ci, Du train où vont les choses à la fin d’un long hiv­er, qui annon­cent la petite musique qui va accom­pa­g­n­er votre lec­ture. En l’occurrence, un dou­ble hep­tamètre, deux vers de sept pieds, soit un rythme qui prend le temps de dire les choses, de les susurrer comme une con­fi­dence ami­cale. Il nous donne aus­si le décor, celui d’une sai­son qui sym­bol­ise une forme d’aboutissement, dont l’auteur, Fran­cis Dan­nemark, nous annonce en plus la fin. Comme s’il rangeait ce texte par­mi ceux de la matu­rité. Enfin, il y a ce mot, train, qu’il utilise dans un dou­ble sens et l’entraîne au jeu de mot en qual­i­fi­ant cet ouvrage de roman (de gare)!

Matu­rité, légèreté, humour se con­juguent en effet dans ce court réc­it qui ne fait pas cent pages et qui se déroule dans un… train. Roman fer­rovi­aire donc où se ren­con­trent deux per­son­nages pour un voy­age Brux­elles-Barcelone, métaphore de deux vies pro­jetées dans l’existence et qui vont se regarder en miroir, mêlant mélan­col­ie, nos­tal­gie, dés­abuse­ment, com­plic­ité, séduc­tion et cette espèce de ten­dresse qui peut naître entre deux êtres qui ont l’intuition de s’être tou­jours con­nus tout en étant des étrangers l’un pour l’autre. Ils sont en par­tance, ils sont seuls, un peu per­dus. A l’heure des bilans, des comptes et des mécomptes, les leurs mais aus­si ceux de la société dans laque­lle ils sem­blent con­traints d’évoluer. Ils s’éloignent de ce monde con­nu, un monde qu’ils ne com­pren­nent plus très bien, qui sus­cite chez eux doutes et inter­ro­ga­tions, craintes par­fois et envie de pren­dre du recul. Ils devaient le faire à Lis­bonne, ils le fer­ont finale­ment ensem­ble. Comme en sus­pen­sion. Il s’appelle Christo­pher, il survit – de plus en plus dif­fi­cile­ment – dans le monde de la cul­ture, mais il aurait pu enseign­er, entretenir des jardins ou con­stru­ire des maisons. Il a « l’air de quelqu’un qui ne s’est pas vrai­ment remis de son dernier marathon ». Elle s’appelle Emma, ressem­ble à Hol­ly Hunter, n’en fait pas tout un ciné­ma. Quoique. Ils par­lent, comme deux navet­teurs. Ils évo­quent le désert, la céré­monie du thé, le jazz, la crise, l’amour, les enfants, la mort… au gré d’une con­ver­sa­tion légère comme les bulles d’un cham­pagne mil­lésimé. Leur art de la con­ver­sa­tion s’y nour­rit égale­ment d’un essai de Simon Leys, Les idées des autres.

Et comme Fran­cis Dan­nemark le dit du jazz, nous pour­rions évo­quer à pro­pos de ce livre « un léger détache­ment, un équili­bre frag­ile et émou­vant… », à la manière d’un autre livre court mais pro­fond, aux échos sub­tils : Soie, d’Alessandro Bar­ri­co. Ils devaient arriv­er à Lis­bonne, ils se promet­tent d’aller… au bout du monde, pour un nou­veau print­emps.

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°166 (2011)