Francis Dannemark, Le grand jardin

Album de famille

Fran­cis DANNEMARK, Le grand jardin, Cas­tor astral, 2007

dannemark le grand jardinFran­cis Dan­nemark nous a accou­tumés aux réc­its brefs. Avec un art évi­dent de con­teur qui s’empare d’un fait, d’une ambiance, d’une por­tion de temps qu’il déploie avec économie et inten­sité ain­si que l’at­teste La nuit est la dernière image, pub­lié il y a 25 ans et réédité il y a quelques semaines. Dans une ville bor­dée par le désert, un homme et une femme se trou­vent en un moment d’ex­cep­tion, de ceux qui sus­pendent le mou­ve­ment du temps. Un instan­ta­né de l’in­fime, à la lim­ite de l’indi­ci­ble.

Le grand jardin, son dernier roman, sur­pren­dra donc cer­taine­ment. Non seule­ment par sa taille, plus de 250 pages, mais surtout par la nature et la forme du réc­it. C’est une famille com­plète dont nous suiv­ons la saga sur près d’un siè­cle. De brèves séquences se suc­cè­dent, ten­tant de démêler les fils de des­tins tortueux. L’his­toire pour­rait débuter en 1955, mais elle puise ses racines au début du XXe siè­cle, à l’époque des grands-par­ents du cou­ple de jumeaux autour duquel s’ar­tic­ule la nar­ra­tion, et se risque jusqu’à la fin du siè­cle en com­pag­nie des enfants de ces derniers. Les deux garçons reliés par leur nais­sance dou­ble, Flo­rent et Paul, con­nais­sent des des­tins dif­férents : l’un est musi­cien de jazz et pro­duc­teur de dis­ques tan­dis que l’autre est sci­en­tifique et enseignant. Pour bal­ay­er tant d’an­nées, il faut aller à l’essen­tiel.

En séquences cour­tes, mais fortes, l’au­teur déploie une mul­ti­tude de scènes rapi­des. Il est ques­tion ici des amours et désamours qui don­nent vie à la famille, des déplace­ments de la cam­pagne stavelotaine vers les villes, des métiers manuels vers ceux, incer­tains, du savoir et de la créa­tion. Ce petit monde n’est pas triste et les fig­ures défi­lent comme une galerie de per­son­nages. Sur­git aus­si un cou­ple de nains hon­grois, qui reçoit asile et réap­pa­raît épisodique­ment. Mais c’est sans nul doute dans les méan­dres des des­tinées qu’il faut chercher le plus fin de l’his­toire. Dans les échecs, les tour­ments et les frag­iles bon­heurs sen­ti­men­taux, les flux et reflux de la vie de cou­ple, la folie douce et par­fois amère qui s’empare des êtres, brouil­lant les liens con­ju­gaux et fil­i­aux. Ajoutez‑y un zeste d’in­con­gru, voire de mer­veilleux, de ce fruit de l’im­prob­a­ble que l’on cul­tive volon­tiers dans le grand jardin de Bel­gique fran­coph­o­ne, et voilà que vous tenez en mains un réc­it attachant.

De cette fresque sin­gulière où alter­nent la grav­ité et le comique, sourd une vision poé­tique généreuse de la société des hommes et des femmes, une forme de ten­dresse réal­iste pour l’e­spèce et ses sur­sauts inopinés.

Thier­ry Deti­enne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)