Alain Dartevelle, Treize fois moi

Petit précis d’assimilation

Alain DARTEVELLETreize fois moi, Sens & Ton­ka, 2006

dartevelle treize fois moiAvant d’écrire, les écrivains sont sou­vent de grands lecteurs. C’est un lieu com­mun. Et leurs lec­tures influ­en­cent for­cé­ment leurs œuvres, pour le meilleur ou pour le pire. Autre lieu com­mun. L’im­pact d’un auteur sur un autre se retrou­ve par fois au cœur de la fic­tion. On se sou­vient, dans le domaine de nos let­tres, de Artaud Rim­bur, de Jean-Pierre Ver­heggen ou de L’o­culiste noyé de Patrick Roegiers. Treize fois moi, de Alain Dartev­elle, qui vient de paraître aux édi­tions Sens & Ton­ka, s’in­scrit dans cette veine.

De prime abord, l’ou­vrage se présente comme une col­lec­tion d’hom­mages à une série hétéro­clite d’au­teurs et d’artistes sem­blant n’avoir pour seul point com­mun que de faire par­tie des goûts éclec­tiques de l’au­teur qui les a réu­nis. Les textes plon­gent à chaque fois l’artiste dans une sit­u­a­tion typ­ique de leur œuvre, qui découle d’une cita­tion mise en exer­gue de chaque sec­tion. Les artistes s’ex­pri­ment sou­vent dans des réc­its à la pre­mière per­son­ne (Toulouse-Lautrec, Glenn Gould ou Simenon) mais sont par­fois appréhendés par un de leur proche (Oscar Wilde évo­qué par son épouse ou Borgès dont une assis­tante relate une soirée). Les textes sont ciselés mais évi­tent tou­jours l’écueil du pas­tiche. S’il se lim­i­tait à sa seule dimen­sion de flo­rilège, l’ou­vrage serait déjà une réus­site. Mais le livre pro­pose deux autres niveaux de lec­ture.
Le lecteur réalise rapi­de­ment que les sit­u­a­tions, cam­pées au départ avec réal­isme ou vraisem­blance, dérapent de façon sur­prenante et éclairent les artistes sous un jour inat­ten­du. Per­tur­bé, il prend con­science que les artistes sont irré­ductibles à un ensem­ble de stéréo­types. Dartev­elle intè­gre aus­si beau­coup d’élé­ments irra­tionnels. Le procédé est sou­vent en phase avec les auteurs qu’il évoque (Stephen King, Jean Ray ou Borgès) mais il sur­git de façon beau­coup plus inat­ten­due dans l’évo­ca­tion du pein­tre David. L’idée s’im­pose alors que l’ensem­ble du livre peut s’en­vis­ager comme un hom­mage au fan­tas­tique, genre de prédilec­tion de Dartev­elle, dont il s’a­muse à décel­er des traces ou des poten­tial­ités inat­ten­dues. Le livre peut aus­si se lire en con­tinu et non comme une sim­ple suc­ces­sion de frag­ments.

Le nar­ra­teur de la dernière sec­tion est Dartev­elle lui-même. Le texte débute comme une post­face dans laque­lle l’au­teur explique son pro­jet. Mais il prend rapi­de­ment une toute autre allure et nous mon­tre l’écrivain au tra­vail, sur les traces de Kaf­ka dont il pénètre lit­térale­ment l’u­nivers jusqu’à s’y per­dre. On réalise alors que l’ensem­ble de l’ou­vrage peut aus­si se lire comme un art poé­tique et que le «treize fois moi» du titre n’est pas une asser­tion un peu pré­ten­tieuse par laque­lle Dartev­elle se met­trait sur un pied d’é­gal­ité avec les artistes qu’il évoque. Treize fois moi est à la fois une sorte de recon­nais­sance de dettes et un mode d’emploi d’as­sim­i­la­tion des auteurs dans son univers per­son­nel.

Thier­ry Leroy


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°144 (2006)