De Coster, entre le rire et le cri

Charles de Coster

Durant toute l’année 2017, le sesqui­cen­te­naire de La Légende d’Ulenspiegel fut salué par bon nom­bre de pub­li­ca­tions d’importance, depuis un bou­quet d’hommages poé­tiques rassem­blés par les bons soins de Chris­t­ian Libens en pla­que­tte ou dans les pages du Car­net et les instants n°193, jusqu’aux études cri­tiques les plus pointues, en pas­sant par une édi­tion défini­tive du texte, établie par le spé­cial­iste incon­testé de la ques­tion, Jean-Marie Klinken­berg. Retour sur un événe­ment à la car­rure de dikzak qui vaut son pesant de haute graisse, et que seuls les matagots, les wys­neuzen embren­nés et les pagaders foirards auront eu l’oppro­brieuse balour­dise de man­quer.

Mais par où com­mencer lorsque l’on s’aventure à l’assaut de ce mas­sif lit­téraire, pre­mier pic à sur­gir du relief peu acci­den­té du Plat pays un peu moins de qua­tre décen­nies après la nais­sance de la Bel­gique comme État indépen­dant ? Par la quête des orig­ines de son per­son­nage prin­ci­pal, dont les faits et gestes hantent l’imaginaire ger­manique depuis le XIVe siè­cle, dans leur ver­sion orale, et depuis le début du XVIe siè­cle, sous une forme plus livresque ? Par la vie de son auteur, l’Ixellois Charles De Coster, né en 1827 d’une mère wal­lonne et d’un père fla­mand, et mort en 1869, dans l’indifférence générale ? Ou encore par l’analyse de ce texte foi­son­nant, telle­ment unique en son genre qu’il sem­ble écrit « pour tous et pour per­son­ne » comme avouera l’être le Zarathous­tra de Niet­zsche ?

Sur les trois cents pages de sa Nais­sance d’une lit­téra­ture, Joseph Hanse en con­sacrait plus de cinquante à la vie et l’œuvre de Charles De Coster, à tra­vers six études éclairantes. Hanse rap­pelait que si leurs édi­tions fleurirent en Alle­magne tout au long du XVIe, c’est dès 1518 que les farces de « Till Eulen­spiegel » furent traduites en fla­mand et illus­trées de bois gravés chez un imprimeur anver­sois. La pop­u­lar­ité de cette fig­ure anti­con­formiste, rebelle et irrévéren­cieuse envers n’importe quelle forme d’autorité, qu’elle soit bour­geoise, aris­to­cra­tique ou cléri­cale, se décli­na ensuite en français (langue qui s’enrichira au pas­sage de l’adjectif « espiè­gle » forgé à par­tir du nom du héros), en latin, en néer­landais, en danois, en polon­ais, en ital­ien… Bref, « Till » fut d’emblée un mythe européen.

De Coster croise quant à lui le reflet du Hibou au mitan des années 1850, alors qu’il l’avait déjà ren­con­tré ici et là dans quelques brochures de lit­téra­ture de col­portage dont il était friand… Car voilà que son jeune et tal­entueux ami Féli­cien Rops lui pro­pose de bap­tis­er l’hebdomadaire émanant de la Société des Joyeux qu’ils fréquentent, d’un titre à la mesure de la fan­taisie qui règne au sein de ce groupe de tem­péra­ments ripailleurs et d’esprits bohèmes. Un nom qui, de sur­croît, pour qu’il soit impos­si­ble de le con­fon­dre avec une ini­tia­tive française, son­nerait « belge ». Quelle autre appel­la­tion que celle d’Uylen­spiegel pour sat­is­faire à ces con­di­tions ? Le jour­nal devien­dra celui des Ébats poli­tiques et artis­tiques de toute la généra­tion jeune-libérale brux­el­loise et, par­tant, l’une des grandes revues lit­téraires d’un pays où ce genre de pub­li­ca­tion a joué un rôle moteur dans la cir­cu­la­tion de la cul­ture et des idées…

Mais De Coster ne s’arrête pas en si bon chemin dans son com­pagnon­nage avec Till, qui, selon l’expression de Joseph Hanse, lui ouvre une « voie royale » vers son futur chef‑d’œuvre. L’ancien étu­di­ant qui a repris sur le tard son droit, imprégné des principes de la Libre pen­sée au point d’être ini­tié à la Loge maçon­nique des « Vrais Amis de l’Union et du Pro­grès réu­nis », n’a encore à son act­if, au début de la trentaine, qu’un pâle suc­cès d’estime avec le recueil de Légen­des fla­man­des qu’il a don­né en 1858. Si les débuts du poète demeureront mécon­nus, ceux du prosa­teur res­teront longtemps laborieux. Pour ces his­toires, il puise l’essentiel de son inspi­ra­tion dans une nordic­ité fan­tas­ma­tique, antic­i­pant par-là la for­mule gheldero­di­enne « La Flan­dre est un songe ». Les per­son­nages d’extraction pop­u­laire y sont empreints de bon­homie et de tru­cu­lence et affichent une « face ornée, en signe de grasse vie, de deux men­tons pour le moins » à l’instar des Frères de la Bonne Trogne. Une atmo­sphère som­bre, à la lim­ite du fan­tas­tique, peut aus­si y régn­er, comme dans Sire Halewyn, qui con­te les méfaits de ce noble aux trait dis­gra­cieux devenu par magie irré­sistible­ment beau, et que seul régénère le sang des vierges qu’il séduit – ou encore dans Smetse Smee, où est illus­tré l’indémodable top­ique du pacte satanique, cette fois entre un forg­eron et le Malin. Blanche, Claire et Can­dide, bien qu’il soit le texte le plus court, appa­rais­sait à Joseph Hanse comme un « texte sémi­nal » qui allait fournir à De Coster la matrice de ses légen­des à venir. Mais la var­iété de tons n’empêche pas que ces his­toires con­stituent à elles qua­tre le « lab­o­ra­toire lan­gagi­er » (J.-M. Klinken­berg) où s’élaborent les tech­niques d’exploitation de l’archaïsme, et qui fonc­tion­nera à plein ren­de­ment dans Ulen­spiegel. Jean-Marie Klinken­berg remar­que en effet, dans cha­cune d’elles, la co-présence des trois caté­gories d’archaïsmes pré­dom­i­nantes chez De Coster : les archaïsmes en puis­sance (qui subis­sent juste une légère dis­tor­sion mor­phologique ou séman­tique), francs (véri­ta­ble­ment obsolètes en regard de l’usage) et de con­ven­tion (appar­tenant au lex­ique fam­i­li­er des lecteurs habitués aux con­tes, aux réc­its oraux, etc.). C’est dire à quel point Les Légen­des fla­man­des mar­quent une étape cru­ciale dans le développe­ment de la pro­duc­tion decostéri­enne, et pas unique­ment pour des ques­tions de choix du cadre nar­ratif ni de pro­fi­lage des pro­tag­o­nistes.

Avec Ulen­spiegel, De Coster tient là un sujet de choix pour devenir écrivain – hélas, noteront cer­tains, l’un de ceux dont la mémoire reste pour la postérité asso­ciée à un seul titre. Il met­tra dix ans à « don­ner au vagabond un état civ­il et une patrie » (J.-M. Klinken­berg), à faire d’un chenapan au franc-par­ler, insou­ciant et tur­bu­lent, un révo­lu­tion­naire, d’un rebelle de bour­gade un insoumis hos­tile aux Puis­sants rég­nant sur une con­trée entière, d’un baratineur cabri­olant un sol­dat de la Lib­erté, d’un luron sor­ti d’une imagerie cocasse et un brin naïve un héros épique. D’après Jean-Pierre Ver­heggen, amoureux de longue date de ce per­son­nage, « Thyl ne représente que sa pro­pre résis­tance dias­porique, indi­vid­u­al­iste, et rien d’autre : aucun peu­ple, aucune nation, aucun tra­gi-comique morin ou iro­quois !… et, tous les peu­ples, toutes les nations, tous… ! »

Faut-il rap­pel­er ici le cadre spa­tio-tem­porel dans lequel s’inscrit La Légende – soit les ter­ri­toires des Pays-Bas à la fin du XVIe siè­cle, que dévas­tent les guer­res religieuses, les crises sociales et sur lesquels pèse la dom­i­na­tion espag­nole ? Faut-il réex­pos­er le motif qui pousse Thyl à par­tir en croisade avec, « bat­tant sur son cœur », les cen­dres de son père brûlé pour sor­cel­lerie sur les bûch­ers de l’Inquisition et de l’obscurantisme ? Faut-il redire que ce livre n’est pas immense que par son vol­ume, mais aus­si par l’énormité de l’audace qu’il représente – faisant fi des codes lit­téraires, échap­pant aux éti­quettes, aux classe­ments et aux gen­res canon­iques, pas­sant du reg­istre poé­tique au réal­iste, du lyrique à l’épique, de l’anticlérical au mys­tique inspiré, du drôle au dra­ma­tique quand ce n’est à l’effroyable ? Faut-il encore met­tre en regard de cer­taines scènes quelque tableau foi­son­nant de Breughel ou quelque déso­la­tion boschi­enne pour se con­va­in­cre que De Coster fut autant pein­tre qu’écrivain ?

Mais par-delà la créa­tion de motifs et de car­ac­tères lit­téraires, la trans­gres­sion de la notion de gen­res, la réac­ti­va­tion et l’appropriation d’une fig­ure mythique, c’est par son inven­tiv­ité lan­gag­ière sans précé­dent que De Coster appa­raît comme remar­quable. En 2017 en tout cas, cet aspect aura été plus que nul autre salué. Bigar­rée, tur­bu­lente et car­nava­lesque à souhait, la cou­ver­ture signée Olivi­er Deprez pour l’édition défini­tive de la légende parue en grand for­mat car­ton­né chez Espace Nord, est à la (dé)mesure du texte qu’elle orne. La (ici, pren­dre une longue inspi­ra­tion) Légende et les Aven­tures héroïques, joyeuses et glo­rieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flan­dre et ailleurs avait paru en décem­bre 1867, à l’enseigne de Lacroix et Ver­boekhoven (le duo qui avait com­mis cinq ans aupar­a­vant Les Mis­érables, excusez du peu) et était, d’après Jean-Marie Klinken­berg, « truf­fée de fautes et d’incohérences », l’auteur s’étant empressé de la faire paraître avant les étrennes et espérant pou­voir la faire con­courir au Prix quin­quen­nal de lit­téra­ture – qu’il ne se ver­ra pas décerné. De Coster n’avait en out­re guère facil­ité la tâche de son imprimeur, en lui four­nissant un man­u­scrit très, voire trop, retra­vail­lé. La com­po­si­tion de De Coster, mar­quée par le retra­vail per­ma­nent et les innom­brables repen­tirs, n’avait à cet égard rien à envi­er aux « pap­er­olles » de Proust et l’on peut par­ler à son sujet de véri­ta­ble pro­liféra­tion textuelle ! Aujourd’hui, La Légende se voit enfin ren­due disponible dans une ver­sion présen­tée comme « con­forme à la volon­té de l’auteur ». Celle du philo­logue Joseph Hanse, don­née en 1959 à La Renais­sance du Livre, avait été repolie à force d’interventionnisme ; le for­mat poche inscrit en 1983 au cat­a­logue de la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale belge Espace Nord en est une trans­la­tion en français mod­erne, ou du moins « désar­chaïsé ». Elle offre de La Légende une ver­sion acces­si­ble à un pub­lic non-philo­logue que « l’é­trangeté » de l’œu­vre orig­i­nale pour­rait rebuter.

Tout pro­fesseur émérite de l’Université de Liège et Académi­cien qu’il soit, Jean-Marie Klinken­berg, maître de céré­monie pour cette édi­tion com­mé­mora­tive, aura tou­jours su rester sen­si­ble aux vrais rebelles. Il a com­pris qu’on ne posait pas de digue à un tor­rent et s’est donc gardé de pré­ten­dre canalis­er l’impétueux fleuve De Coster. D’où la préser­va­tion de la lib­erté que l’écrivain revendi­quait, tant à tra­vers son phrasé que son orthographe. Klinken­berg assume le principe directeur d’« accepter la vari­a­tion », de respecter « la for­mule présen­tée par l’originale, au lieu de procéder à des régu­lar­i­sa­tions con­testa­bles », et ce au risque d’aboutir à une édi­tion « moins ordon­née » que celle de son prédécesseur. La langue de De Coster reste en effet le meilleur vecteur qui puisse nous met­tre à l’écoute de son mes­sage, à savoir qu’aucun Prince ne peut réduire au silence la lib­erté de con­science d’un indi­vidu, a for­tiori d’un peu­ple. La révolte indi­vidu­elle d’Ulenspiegel est métonymique de celle des opprimés de la terre ; son esprit est celui de toute une Flan­dre sec­ouant le joug de l’Espagnol inquisi­teur. Impos­si­ble de traduire cette énergie, cette impé­tu­osité, cette spon­tanéité, ce courage aus­si, dans un français léché et épuré.

En 1971 déjà, le Doc­teur frais émoulu de l’Université de Liège avait eu dans une thèse reten­tis­sante pour l’époque – puisqu’il osait y abor­der nos Let­tres, ignorées alors par l’Alma mater – une for­mule qui garde valeur d’aphorisme : « Chez De Coster, le style c’est l’archaïsme ». Cette étude, foi­son­nante et d’une red­outable exhaus­tiv­ité, est remise au jour par les Édi­tions Sam­sa. Dans sa pré­face, Rainier Grut­man mon­tre à quel point Klinken­berg avait saisi les enjeux de la langue archaïque déployée dans La Légende, et qui ne peut guère se résumer à une affè­terie ou un procédé mécanique. En recen­sant le lex­ique giboyeux de De Coster, le chercheur était par­venu à dégager la sub­tile stratégie de « dépayse­ment tem­porel » mise en œuvre par l’écrivain tout au long de son réc­it et qui per­met à son œuvre de dépass­er le con­texte his­torique strict dans lequel il est cen­sé se situer.

Soulig­nant la valeur de référence qu’a acquise l’entreprise du roman­iste lié­geois, Grut­man souligne qu’ « en amont [son tra­vail] appro­fon­dit plusieurs intu­itions de Joseph Hanse, notam­ment celles qui con­cer­nent la cohérence de La Légende d’Ulenspiegel. En aval, il attire l’attention sur un des traits dis­tinc­tifs de l’écriture locale, que la cri­tique belge appellera bien plus tard son “irrégu­lar­ité”. » De Coster a en effet nour­ri la ten­dance, trans­ver­sale dans l’histoire des Let­tres belges, à ensauvager la langue. Quelle meilleure preuve de cette irri­ga­tion que le salut adressé par Jean-Pierre Ver­heggen, en prélude à l’édition de poche, et où le « hibouldingue » exal­tait l’universalité de cette œuvre ? « En fait, nous sommes dans ce qui fonde notre moder­nité lit­téraire : la fragilité et le ric­tus ; la mise à nu des strates de fonde­ments ; la blessure ; l’humiliation et son revers, l’ironie ; l’étalage des con­tra­dic­tions et l’incessant bat­te­ment de toutes les pul­sions ! […] » Ver­heggen récidi­vera cette acco­lade anar à De Coster, dans les pages même du Car­net, en ser­rant con­tre son poitrail Thyl le lib­er­taire qu’« Hibouche même un coin, deux coins, trois coins (en mimant la danse des con­nards !) à ceux qui croient qu’il reste là à ne rien faire, sinon à faire le malin »…

Revenons au tra­vail titanesque de Klinken­berg, que Grut­man resitue à juste titre à la con­ver­gence de la tra­di­tion philologique et du tri­om­phe de la lin­guis­tique, « par son souci de con­cep­tu­al­i­sa­tion, de théori­sa­tion, de mod­éli­sa­tion ». En somme, Jean-Marie Klinken­berg peut être déclaré le spé­cial­iste ès matières decostéri­ennes tout sim­ple­ment parce qu’il a de cette œuvre une intel­li­gence glob­ale : philologique, socio-his­torique, idéologique et poé­tique. Ce souci de pré­ci­sion dou­blé d’une éru­di­tion à toute épreuve, l’universitaire en use pour nous offrir le loisir d’enfin bazarder l’un des stéréo­types les plus tenaces cir­cu­lant sous la plume d’éminents cri­tiques ou lit­téra­teurs à pro­pos de La Légende, et selon lequel elle aurait été rédigée « dans un français du XVIe siè­cle » (Van Tieghem) ou « en un vieux français truf­fé de quelques néol­o­gismes » (José Bruyr)…

La Légende, par son foi­son­nement de scènes et de péripéties, par la verdeur de son expres­sion, par la farouche indépen­dance qui la car­ac­térise enfin, fait explos­er le cadre du roman tra­di­tion­nel. Elle fasci­nait le cri­tique Georg Lukács et s’insère par­faite­ment dans la lec­ture bakhtini­enne des grandes œuvres poly­phoniques occi­den­tales. Résul­tat : un livre qui s’adresse à tous, en cela qu’il touche à l’universalité de la con­di­tion humaine ; mais qui ne con­vient à per­son­ne, car trop orig­i­nal, hybride et sauvage pour être réduit à l’horizon d’attente d’un « pub­lic » homogène. Trop fla­mand par son enracin­e­ment cul­turel, mais écrit dans un français inin­tel­li­gi­ble aux néer­lan­do­phones… comme aux fran­coph­o­nes, trop cru et imprésentable à la jeunesse, ce livre-mon­stre dérange égale­ment parce qu’il échappe à une inten­tion­nal­ité claire­ment définie : Klinken­berg explique dès lors com­ment, sur le plan idéologique, il put être annexé aus­si bien par les uni­taristes bel­gi­cains, les Flamin­gants, les ten­ants du bolchevisme, les francs-maçons, les völkisch, etc. Au pas­sage, il resitue par­faite­ment la tra­di­tion ger­manique dont s’est nour­ri l’écrivain pour recréer son Espiè­gle, le con­texte socio-his­torique dans lequel il s’insère, sa récep­tion tan­tôt ent­hou­si­aste tan­tôt dédaigneuse par les généra­tions suiv­antes.

Ironie suprême, cette œuvre prob­lé­ma­tique à tous égards est pour­tant con­sid­érée comme le texte fon­da­teur des Let­tres belges. Un énième para­doxe qui sied à mer­veille au pays du sur­réal­isme et de l’autodérision. À ceci près que son auteur demeure ignoré de l’historiographie lit­téraire mon­di­ale com­paré aux fig­ures tutélaires que sont Dante pour l’Italie, Cer­van­tès pour l’Espagne, Shake­speare pour l’Angleterre, Goethe pour l’Allemagne… Les rares à l’avoir lu in exten­so dans le domaine fran­coph­o­ne y voient une manière de Rabelais tardif qu’abâtardit son ver­sant fla­mand, trop déroutant pour être con­nu en France – pensez, il vient de ce loin­tain pays lim­itro­phe, baigné de brumes mys­térieuses et peu­plé de per­son­nages qui par­lent fort et man­gent gras. L’exotisme inté­gral, quoi.

Le par­ti pris se défend donc, d’avoir resti­tué la langue orig­inelle de Charles De Coster, Citoyen d’honneur de la Grande Babel­gie, avec sa typogra­phie tout héris­sée d’esperluettes et d’« s » longs (mais où diantre se niche ce car­ac­tère spé­cial dans Word ?). On pour­ra cepen­dant s’interroger sur le refus de didac­tisme qu’elle affiche : ain­si, pourquoi ne pas avoir fait de la (solide et très éclairante) post­face de son exégète une intro­duc­tion ? Et surtout pourquoi ne pas avoir repro­duit les quelques pages de glos­saire, présentes à la fin de la mou­ture de 1983, qui per­me­t­taient au lecteur con­tem­po­rain de débrouiller les archaïsmes, mots régionaux, ter­mes rares et autres soci­olectes émail­lant cette langue drôle, vio­lente, tou­jours entre « le rire et le cri », comme le souligne Klinken­berg ? Mais n’intentons pas de mau­vais procès à ce con­sid­érable tra­vail mené pour une édi­tion qui se veut bel et bien « défini­tive », non pas « cri­tique », et qui au fond autorise désor­mais à pos­er la seule ques­tion qui vaille con­cer­nant Charles De Coster : sa place est-elle aujourd’hui ailleurs qu’aux côtés de ses pairs Rabelais, Hugo, Cer­van­tès, Dos­toïevs­ki et Céline, dans la Pléi­ade ?

Il faut en tout cas retourn­er à ce texte, pre­mier de nos clas­siques, et s’y ressourcer sans fin. Suiv­re le mal­heureux Lamme Goedzak dans sa quête éper­due de bru­in­bier, qu’il va qué­man­der auprès d’une drô­lesse (« vrai stock­fish furieux ») avant de revenir auprès de son ami, bre­douille, « bien suant et bien las ». Écouter Claes fil­er la métaphore de l’oppression du Pays de Flan­dre en recourant à l’image de l’oiseau que son fils voudrait encager. Épauler la mal­heureuse Soetkin quand elle invec­tive les « méchants » juges qui ont mis son fils à la tor­ture. Sur­pren­dre en ses apparte­ments, dans un moment de faib­lesse, le roi d’effroi Philippe « n’aimant nul homme en cette vie, sachant que nul ne l’aimait, voulant porter seul son immense empire, Atlas dolent, [qui] pli­ait sous le faix ». Se pren­dre une bonne dose de « poudre de vision » et oser con­tem­pler l’Apocalypse, grandiose, en face. Se saisir du miroir ten­du au seuil de l’ouvrage, et dont le tain ren­voie « les sot­tis­es, les ridicules et les crimes d’une époque ».

Charles De Coster, c’est con­nu, mou­rut dans la mis­ère et, bien pire, l’indifférence. Peut-être avait-il trop man­qué de sagesse et de mesure en omet­tant d’écouter le Hibou de sa pré­face qui se plai­sait à remar­quer : « C’était ingénieux mais déraisonnable ». Il faut à cet égard relire la magis­trale biogra­phie signée Ray­mond Trous­son en 1990 pour se ren­dre compte à quel point l’écrivain fut mal récom­pen­sé de son tal­ent. On l’y voit ten­ter de courir la con­férence, à Gand, Verviers, Ypres, puis tapant son ami Rops, qui lui offrait régulière­ment un dessin à aller ven­dre et lui con­seil­lait, philosophe, d’envoyer balad­er ses créanciers ! On assiste surtout à sa fin pathé­tique, au 116 de la rue de l’Arbre bénit, à Ixelles (la local­ité qui l’a vu naître), dans une mansarde sor­dide meublée d’un lit en fer et d’un canapé rongé aux mites, jonché de quelques bouteilles vides, gar­ni de bib­lio­thèques aux ray­on­nages dépareil­lés. Par­mi les évo­ca­tions tracées du bout de la plume et les hom­mages frileux que sus­ci­ta le décès du pau­vre Charles, les sar­casmes de Georges Eekhoud gron­dent comme un anathème dans les pages de La Revue artis­tique : « Un écrivain de race, un lit­téra­teur qui n’était pas même jour­nal­iste, un con­teur ren­dant l’érudition aimable, un homme de let­tres de plus ou de moins, peu importe, après tout ! puis, pourquoi faire tant de bruit à la mort de ce mod­este répéti­teur de l’École mil­i­taire, qui a fait si peu par­ler de lui durant sa vie, qui n’a même pu décrocher le ruban de l’Ordre de Léopold et que l’on ne voy­ait nulle part où pleu­vent les faveurs, les primes, les titres et autres encour­age­ments offi­ciels ? D’ailleurs, à quoi bon écrire en Bel­gique ? Des écrivains à nous, il ne nous en faut pas ! L’art nation­al, la lit­téra­ture nationale ! sor­nettes que tout cela ! »

La moin­dre des choses était donc de saluer digne­ment et généreuse­ment, à un siè­cle et demi de dis­tance, ce frère qui nous laisse en héritage un chef‑d’œuvre et un pro­fond remords. Car, qu’on l’admire ou qu’on le rejette, qu’on ne con­naisse Thyl qu’à tra­vers le rôle de Gérard Philipe ou le théâtre d’Hugo Claus, qu’on l’ait lu cent fois, dans l’édition Lacomblez de 1893 ou celle des­tinée à la jeunesse d’URSS, ou bien qu’on envis­age de le lire un jour, il est désor­mais inscrit dans l’ADN cul­turel de tout écrivain s’affirmant d’ici.

Frédéric Sae­nen

 

Aperçu bibliographique :

Œuvres de Charles De Coster :

La Légende D’Ulenspiegel, Nou­velle édi­tion défini­tive établie et présen­tée par Jean-Marie Klinken­berg, Espace Nord, 2017, 510 p., 30 €.
La Légende D’Ulenspiegel, Pré­face de Jean-Pierre Ver­heggen, Post­face de Jean-Marie Klinken­berg, Espace Nord, n° 113, 696 p., 13,5 €.
Légen­des fla­man­des. Con­tes, Post­face de Jean-Marie Klinken­berg, Espace Nord, n° 359, 256 p., 9 €.

Monographies et études de référence :

Ray­mond TROUSSON, Charles de Coster ou La vie est un songe. Biogra­phie, Labor, Coll. « Archives du Futur », 1990, 240 p.
Joseph HANSE, Nais­sance d’une lit­téra­ture, Labor, Coll. « Archives du Futur », 1992, p. 51 à 116.
Jean-Marie KLINKENBERG, Style et archaïsme dans La Légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster, Pré­face de Rainier Gut­man, Édi­tions Sam­sa / Académie Royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es, 2017, 724 p.
Jean-Marie KLINKENBERG, « Une nou­velle édi­tion défini­tive de La Légende d’Ulenspiegel. Les aven­tures d’un texte libre », arti­cle à paraître dans le prochain numéro de la revue Textyles, con­sulté sur épreuves.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°198 (avril 2018)