Laurent de Graeve, Le mauvais genre

Retour sur les Liaisons dangereuses

Lau­rent de GRAEVE, Le mau­vais genre, Rocher, 2000

de graeve le mauvais genre rocherLe roman de Choder­los de Lac­los, l’un des plus beaux de la lit­téra­ture fran­çaise, est, on s’en sou­vient, dom­iné par la per­son­nal­ité de Mme de Mer­teuil. Comme les dif­férents tons des per­son­nages, qui se dévoilent dans leur cor­re­spon­dance, le sont par le style de la Mar­quise, éblouis­sant de naturel, d’élé­gance, d’ironie, de pré­cision et de sub­til­ité.

Aux dernières pages des Liaisons dan­gereuses, Mme de Mer­teuil reste presque seule en scène, au cen­tre d’un empire dévasté. Le vi­sage mar­qué par la petite vérole, ce qui fait mur­mur­er à la haute société, qui l’a répu­diée, qu’elle porte à présent son âme sur sa fig­ure. Le Vicomte de Val­mont et Mme de Tourvel sont morts, lui en duel, elle de douleur et de con­somp­tion. Pour son troisième roman (après Les orchi­dées du bel Edouard et Ego, ego, qui lui val­ut plusieurs prix), Lau­rent de Graeve a pris le risque de se mesur­er à ce chef-d’œu­vre. Et réus­si la gageure de n’en être pas indigne. Choder­los de Lac­los avait muré la Mar­quise dans le silence et la soli­tude, à la dis­pari­tion du Vicomte. Lau­rent de Graeve lui rend la parole. Plus trag­ique encore que per­fide, implaca­ble, mais déchirée, Mme de Mer­teuil tire ici l’amère leçon du jeu savant d’in­trigues et de com­plots dont elle se dé­lecta, jusqu’à la rup­ture de son pacte avec Val­mont, qui pré­cip­it­era leur chute. Il n’hésite pas à avancer qu’elle a signé, avec une âpre jubi­la­tion, l’ar­rêt de mort de celui qu’elle aima d’u­nique pas­sion avant de le haïr : Tout meurtre est un par­ri­cide, tout par­ricide est une résur­rec­tion. Mais cette âme vio­lente, tour­men­tée, ne saurait s’en­lis­er dans le dés­espoir. Au bout de la nuit se lève une promesse d’aube : la Mar­quise devine en la toute jeune Cécile Volanges une pos­si­ble alliée et, lasse de la haine, de la guerre, lui ouvre son cœur, dans une let­tre-con­fes­sion, et lui pro­pose de réap­pren­dre avec elle la sincérité de l’ami­tié et la douceur de la ten­dresse… L’écri­t­ure se devait d’être un régal. Elle en est un, vif et raf­finé. Et l’on ne résiste pas à l’en­vie de citer cer­tains pas­sages.

Elle me bous­cu­la pour s’ac­coud­er a la por­tière ; j’ob­ser­vai son pro­fil, et je vis un vau­tour. (…)
Amoureux d’un amour qui n’o­sait pas dire son nom, le Vicomte aimait et ne le savait pas : il n’avait rien à crain­dre, je le savais pour lui. Ce coup de théâtre n’en était pas vrai­ment un. Il était prévis­i­ble que le Val­mont en arrivât un jour ou l’autre à ce genre d’ex­trémité.
Entré dans le monde à vingt-deux ans, il en avait fait le tour à vingt-six. Depuis, il tour­nait en rond, cher­chant l’is­sue d’un labyrinthe qui n’en avait pas. (…)
M. de Val­mont avait tant usé et abusé de dé­bauches et d’ex­pé­di­ents sans trou­ver ce qu’il cher­chait au ‘il n’y avait sans doute pas grand risque à essay­er si la sagesse de Mme de Tour­vel pou­vait le guérir de son mal. C’é­tait moins une infidél­ité qu’il cher­cha à lui arracher que ce mys­térieux soleil intérieur qu’il se mit à con­voiter.
Le soleil ne se lev­ait plus depuis longtemps pour Mon­sieur le Vicomte et les nuits sont froides sans soleil et les nuits sont longues, n’est-ce pas ?
Il ne nous reste, à nous les Méchants, que le cynisme pour les jours les plus som­bres, cette acre lucid­ité de ceux qui savent qu’il n’y a rien à voir. Qu’au­rais-je donc à faire d’un so­leil quand, moi, je sais que tout est noir ?

Un texte par­faite­ment maîtrisé, intel­li­gent ; bril­lant. Un bel exer­ci­ce de style.

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°114 (2000)