Laurent de Graeve, Les orchidées du bel Edouard

Solennités du désir

Lau­rent de GRAEVE, Les orchidées du bel Edouard, Rocher, 1996

de graeve les orchidees du bel edouardCom­ment esquiver l’air vicié du temps ? Com­ment fuir le monde à défaut de le chang­er ? Par quels biais et quels arti­fices s’ex­traire de la nasse du vul­gaire con­tem­po­rain ? Cer­tains ro­mans tra­cent des pieds de nez à leur façon, exquise et gour­mée, raide et empesée. Ils ont de l’am­bi­tion, voyez-vous : pour gag­n­er d’emblée le clas­si­cisme, ils épousent ses pé­riodes et ses sub­jonc­tifs impar­faits, et tri­ent avec soin les références qui habil­lent leurs décors. Tout comme Ray­mond Radiguet est un jeune auteur du dix-sep­tième qui a écrit Le Bal du comte d’Orgel au vingtième, Lau­rent De Graeve a trem­pé sa plume dans l’en­cre des lib­ertins du dix-huitième siè­cle pour rédi­ger son pre­mier roman, Les orchi­dées du bel Edouard. 

Dans ce huis clos mon­dain affleurent d’ailleurs les traits de carac­tère et les scènes de genre atten­dus dans pareil jeu de l’amour et du désir : rouerie et feinte naïveté, sens du drame et art du men­songe ; con­fes­sions, duels et bais­ers qui fi­gurent autant de coups de théâtre voire de retourne­ments de sit­u­a­tion. Céli­bataire riche et oisif, Edouard a invité plusieurs amis et con­nais­sances à un dîn­er, qu’il a pré­paré avec le soin dévolu aux œuvres d’art… ou aux meurtres. Répon­dent à l’ap­pel William, pianiste tal­entueux qui fut son amant, Elis­a­beth une amie fidèle qui emmène avec elle Antoine, jeune homme de prime abord timide, igno­rant du monde, et dont la beauté inno­cente et le charme pur ne pou­vaient qu’en­flam­mer le désir d’E­douard. Il ne manque qu’Hélène, qui a aimé cet hôte mag­nifique d’une pas­sion hys­térique et sans lende­main, et qui ne vient plus — dont l’in­vitation n’a d’autre but, juste­ment, que de soulign­er l’ab­sence pour mieux raviv­er les médi­s­ances.

Jeté le coup de dés ini­tial et cam­pés les per­son­nages, on suiv­ra ces der­niers dans les jardins et les salons ; on les ac­compagnera à table ; un bal­lon de cognac chauf­fé dans la paume, on sera der­rière eux dans le boudoir enfumé, dans la bib­lio­thèque habitée d’om­bres et dans la salle de bain. Dans ce cœur de la nuit où l’heure n’a plus d’im­por­tance, on sera per­du, pris au piège. On aura échoué à débus­quer la vérité, à faire la part du vrai et du faux. Qui ment ? Qui aime ? Qui désire ? Et le jeu cru­el dont on est le témoin atten­tif en vaut-il la peine ? S’avère-t-il si douloureux que l’on ne puisse faire marche arrière et tout recom­mencer ? Nous ne sommes pas chez Lac­los, pas au dix-huitième ; la sail­lie et la gifle ont rem­placé l’épée, et le pis­to­let n’est pas chargé. Quand le jour s’est levé sur le « Tem­plion » d’E­douard, l’im­pres­sion demeure que Lau­rent De Graeve ne nous a pas mené très loin, et que l’on s’est finale­ment saoulé de paroles pour un peu de fumée ou le par­fum exaspé­rant de la futil­ité.

Pour met­tre en scène le déco­rum et les pass­es d’armes ver­bales de la soirée, le romanci­er a placé son écri­t­ure au dia­pa­son du raf­fine­ment des con­vives. Il at­teint une aisance dans l’ap­prêt, une facil­ité dans la pré­ciosité qui trans­forme en morceau choisi presque chaque page de dia­logues ou de mono­logue intérieur. Il n’évite pour­tant pas tous les écueils. Dans les cir­con­vo­lu­tions de ses analy­ses psy­chologiques, il ne peut ré­sister à des métaphores longue­ment filées, à des images trop belles. De bril­lant, son réc­it en devient clin­quant, super­fi­cielle­ment chic. Pour ne s’être pas astreint à la sécher­esse, l’écrivain a man­qué la cru­auté.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°94 (1996)