Cherchez la femme !
Caroline DE MULDER, Libido Sciendi. Le savant, le désir, la femme, Le Seuil, 2011
C’est une des pages le plus célèbres de l’histoire de la philosophie : Platon place dans la bouche de Socrate le récit d’une conversation passée avec Diotime de Mantinée – une conversation dont l’objet était l’Eros. Cet Eros, explique Diotime à Socrate, est la porte qu’il faut ouvrir pour parvenir à toute connaissance véritable, puisque seul le désir qu’il fait naître est à même de permettre les retrouvailles avec l’Idée. Du désir suscité par un corps singulier, au désir suscité par la beauté des corps en général, puis par la beauté des âmes, puis encore par celle du savoir, pour enfin s’abîmer dans l’Idée pure de Beauté : tel est le chemin de la connaissance.
Lorsqu’elle décida d’écrire Libido Sciendi, Caroline De Mulder se souvenait peut-être du Banquet, et de cette conversation où, pour la seule fois dans toute l’œuvre de Platon, Socrate accepte de se soumettre à un savoir supérieur. Depuis les origines de la philosophie, la quête du savoir se trouve soumise à un impératif érotique : il n’est pas de savoir qui n’entretienne quelque lien, fût-il obscur, avec les désirs les plus charnels. Le savoir scientifique moderne, dont, dans Libido Sciendi, Caroline De Mulder retrace, avec une virtuosité de danseuse et une cruauté de maîtresse, l’obsession pour le corps de la femme, n’y échappe pas. Comme en témoignent les écrivains et les poètes, qui n’ont cessé de méditer la figure du savant, de son monde et de ses découvertes, celui-ci est partout, qu’il s’agisse de métaphores (la nature dont on violera les secrets), de dispositifs (les vénus anatomiques qui en tiendront lieu) ou de corps réels (les belles hystériques de la psychiatrie). Malgré la diversité de cette obsession, comme de la méditation qui l’accompagne, il est possible de donner un nom à la forme moderne que prend l’impératif érotique du savoir : le principe de dévoilement. Le savoir moderne est une pornographie, dont l’organe est l’œil, et dont la logique implique que ce qui ne pouvait être vu doive désormais l’être, et d’autant plus s’il y a quelque scandale, ou quelque obscénité, à ce qu’il le soit. Pour les écrivains dont Caroline De Mulder exhume les propos, le savant moderne tient du pervers : il est celui qui ne peut regarder sans désir, ni désirer sans que ce désir ne soit empreint d’une forme de violence – qu’elle soit physique, éthique ou esthétique. En ce sens, la figure du savant, dont elle dresse l’archéologie latérale, doit être distinguée de celle du philosophe, puisque l’Eros qui le meut a perdu l’innocence à laquelle Platon, Socrate et Diotime croyaient que, de manière nécessaire, il appartenait. Libido Sciendi est donc un livre terrible : il est le livre des fantasmes venus pervertir, à un moment donné de l’histoire, la pureté principielle animant tout désir de savoir ; il est le livre de la révélation de l’impureté. Telle est la leçon que propose Caroline De Mulder, une leçon subreptice, qui tient plus de la suggestion que de la thèse : Socrate, au fond, était un puceau attendant d’être déniaisé – mais, du déniaisement, il n’est rien de bon à attendre. De même qu’il est condamné à l’Eros, le savoir est condamné à la perversion, et donc à la réitération d’une pulsion violeuse dont les femmes, encore et toujours, seront les cibles – fût-ce sous la forme d’images, de machines ou de poupées. Faut-il s’en scandaliser ? Certains l’ont fait. Caroline De Mulder, elle, parce qu’elle est une savante en même temps qu’une écrivain, est un peu plus perverse : parfois, on croirait même, pris par la jubilation intense de son érudition et de son écriture, qu’elle y trouve un plaisir délétère et sophistiqué. Et, du reste, peut-être est-ce là la solution : plutôt que le scandale, le redoublement de la perversion, adressant aux hommes ces violences même que leur libido sciendi n’ont cessé d’adresser aux femmes. Si tout livre est une arme, Libido Sciendi, alors, serait sans doute un martinet.
Laurent de Sutter
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°171 (2012)