Serge Delaive, Café Europa, La différence

Baudelaire prend l’avion

Serge DELAIVECafé Europa, La dif­férence, 2004

delaive café europaComme l’al­ba­tros, Lunus voy­age et comme le prince des nuées, Serge Delaive est poète et le demeure, de toute évi­dence, dans ce pre­mier roman. Du moins, le pre­mier qu’il signe de son nom. Lunus est le per­son­nage, le héros, le voyageur et le rêveur de Café Europa. Alter ego de l’au­teur ou pur fan­tasme de celui qui tient la plume, Lunus est ailé, en effet, et il vole d’un con­ti­nent à l’autre, au gré d’une géo­gra­phie du cœur. Par­fois, il se pose, car le besoin d’écrire est impérieux. Tous les vols, les tra­ver­sées, les départs, les arrivées, les paysages, les ren­con­tres se con­juguent alors au présent. Mais ce présent s’é­tale, comme en poé­sie. Il se den­si­fie aus­si et ouvre grands les yeux de l’imag­i­na­tion, voire d’un délire enchan­té. Inutile de chercher sur une carte quel­conque ce Café Europa où s’ar­rête le poète ou de chercher à le situer sur un plan de cette ville de Liège que l’on croit par­fois recon­naître, depuis ses quais, ses emblèmes, sa lumière, sa pluie, une cer­taine sculp­ture…

Cela demeure un en­droit improb­a­ble d’où par­tent et où revi­en­nent les par­cours circu­laires qu’a faits ou que fera Lunus autour du monde. A moins qu’il ne les rêve seule­ment, attaché à sa table, à sa tasse de café et surtout à la feuille qu’il cou­vre d’un texte que nous apercevons par instants. Réc­it d’aven­tures donc ou poème trans­bor­deur — Biaise Cen­drars est salué au pas­sage —, le roman de Serge Delaive se veut aus­si la quête iden­ti­taire de celui que la mort de son père a con­damné à la survie. « Plus Lunus s’en­fonce en lui et plus il s’éloigne », sautant d’un conti­nent à l’autre, mon­tant à bord de tous les avions, dont il renou­velle l’émer­veillement pre­mier d’une décou­verte ou­bliée. Mais il éprou­ve aus­si d’autres trans­ports, cahotant dans les plus vieux auto­cars, s’ac­crochant au bastin­gage des bateaux les plus hasardeux. Il se cherche encore dans les yeux des femmes, s’é­coute à tra­vers leurs paroles, se dé­couvre sous leurs caress­es. Non qu’il se préoc­cupe unique­ment de soi, mais, au con­traire, pour se livr­er à tous. C’est ain­si qu’il ne cesse de célébr­er, avec pudeur et authen­tic­ité, le prodi­ge de l’amour ou de celui de l’ami­tié. Si, en volant, en rêvant, Lunus sem­ble trac­er des traits désor­don­nés dans le ciel, il pour­suit un but mul­ti­ple. Au-delà de lui-même, il donne à con­naître tant les paysages les plus divers, les phénomènes atmo­sphériques les plus inat­ten­dus, les êtres les plus attachants que les mis­ères d’une civil­i­sa­tion cor­rompue. Et par là-même, il agit en mil­i­tant car il dénonce toutes les formes d’in­jus­tices comme au­tant d’in­jures faites à l’hu­man­ité. Nom­bre de références à l’his­toire, aux sci­ences, exactes et humaines, interrom­pent le tracé per­son­nel du héros sans pour cela l’en­com­br­er, car elles témoignent tou­jours, dans leur for­mule ingénue, d’une réelle curiosité et s’in­scrivent dans la ré­solution de chang­er les men­tal­ités et de se bat­tre pour un monde plus égal­i­taire.

C’est par une chaîne d’as­so­ci­a­tion que pro­gressent le savoir et la nar­ration, chaque acqui­si­tion nou­velle, chaque épisode se superpo­sant aux précé­dents qu’ils fix­ent sans les effac­er. Le temps est de­venu immo­bile sur la page de Serge Delaive, sans cess­er de pal­piter aux sur­sauts d’une mémoire pas­sion­née que l’écri­t­ure frac­tionne pour mieux l’en­reg­istr­er.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°134 (2004)