Serge Delaive, Les jours

Tout le ciel dans l’œil d’un pois­son

Serge DELAIVELes jours suivi de Ici là, La dif­férence, 2006

delaive les joursSi on est un lecteur fam­i­li­er de Serge Delaive – ce qui est haute­ment recom­mand­able –, on sait qu’il aime, qu’il voy­age, on sait aus­si qu’il aime voy­ager, dans le monde, l’hémis­phère sud, l’hémis­phère nord, l’Eu­rope, la ville hon­nie, un café, sa cham­bre… Le fait-il vrai­ment ou jouit-il de l’ap­parence, sans bouger, à ne rien regarder que le dedans de soi, de sa tête ou de son coeur, sinon une aimée, un enfant qu’il écoute cepen­dant? Son dernier recueil, Les jours, entre­tient le mys­tère, on veut y croire de toutes ses forces, comme il nous l’en­joint du bleu de ses yeux. Il regarde aus­si fréquem­ment d’un troisième oeil, celui de l’ap­pareil pho­to, qu’il appelle Nikon, moins par souci de réal­isme que pour s’a­muser du jeu de mots pos­si­ble et en rire douce­ment, amer ou non. On n’imag­ine guère qu’un poème se prête aisé­ment au mode d’emploi de la pho­togra­phie. Et pour­tant si : le poème selon Delaive est capa­ble de tout. Il suf­fit d’une cer­taine pra­tique du vers pour réus­sir un por­trait par exem­ple et définir cor­recte­ment les qual­ités pre­mières de la lumière, la dis­tance par rap­port au sujet et l’ou­ver­ture de l’ob­jec­tif, l’an­gle et le champ. Il fau­dra encore exceller dans le choix des images, apprivois­er le mod­èle, se con­cili­er une cer­taine patience et maîtris­er la sub­tile machiner­ie. Sans doute avoir un peu lu Ponge et s’au­toris­er la dévo­ra­tion voire le vol de ce qu’on veut pho­togra­phi­er. Garder enfin l’il­lu­sion grat­i­fi­ante que le poème peut tou­jours se porter en ban­doulière.
Mais aucune périphrase, encore moins la para­phrase ne peu­vent don­ner à com­pren­dre ce qu’est un poème, d’amour ou de mort, d’i­ci ou de demain, qu’il soit en vers ou en prose. Il faut seule­ment retenir ceci : s’il y a «cinq ou six choses à faire juste avant de mourir», cette lec­ture-là s’im­pose, se con­somme d’ur­gence. Prenez Ici là, le long texte qui suit Les jours et ter­mine le recueil. À quoi cela peut-il bien servir de met­tre le nom de Venise sur cette «ville ultra­mon­taine», «une ville délabrée, mais rare en son hiv­er» si ce n’est pour l’ou­bli­er aus­sitôt dans la pal­pi­ta­tion d’une ren­con­tre imprévue ou dans le sourire blanc d’un rêveur qui solil­oque.

«Tout le jour qu’à peine la nuit déli­ait, un revolver Fab­rique nationale, rédemp­teur, noir et léger dans l’air diag­o­nal, s’at­tar­dait sur ma tempe aus­si rugueuse que mon ven­tre. La déto­na­tion puis l’im­pul­sion du sang en tach­es oblongues, comme une choré­gra­phie ven­imeuse et sub­tile, me précé­daient à l’in­térieur de la pen­sée, cette fleur cramoisie. Des façons d’e­stam­pes encrées noir con­tre incar­nat me rete­naient cap­tif de l’a­vant-dernière sec­onde, instant cir­cu­laire qui dans l’en­tier m’avait asservi.

Il ne restait plus d’is­sue pos­si­ble sinon qu’une ville ultra­mon­taine s’empare de la douleur, une ville délabrée, mais rare en son hiv­er, détachée sur l’air si pur que la mer la tra­verserait sans me relever, une ville trouée de puits secrets capa­bles d’en­gloutir ce qui me han­tait et d’empêcher que l’arme dans ma tête ne vienne au con­cret.»

Ni por­trait, ni instan­ta­né, cette fois. Seul le leurre de l’im­par­fait.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°145 (2006)